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Depuis une décennie, alors que l’intégration concrète de la guerre de l’information dans ses opérations est en cours, le Corps des Marines se trouve plongé dans une nouvelle bataille intellectuelle. Une certaine consternation entoure la pertinence des unités spécialisées dans les capacités liées à l’information. Par ailleurs, certains observateurs estiment que ce débat reflète une interrogation plus profonde sur la place des opérations d’information en tant qu’élément central de la guerre de manœuvre.

Ce type de discussion est fréquent au sein du Corps des Marines, surtout face aux changements. Dès la création de son journal professionnel en 1916, des débats sur l’identité même du Corps des Marines ont fleuri. Le mouvement en faveur de la guerre de manœuvre a suscité des confrontations intenses qui ont abouti à une doctrine toujours en vigueur aujourd’hui. Plus récemment, à l’approche de la fin de la « Guerre contre le terrorisme », de nouvelles voix ont réclamé une redéfinition de la mission et de l’identité du Corps. L’adoption du plan Force Design 2030 a relancé une réflexion renouvelée sur son avenir, accompagnée de résistances vigoureuses. Les discussions critiques portent actuellement sur les rôles et les compétences des régiments littoraux et des forces de substitution au sein du Corps.

Ce type d’argumentation témoigne d’un dialogue sain au sein du service. Pourtant, ces débats doivent être menés avec rigueur et clarté afin de servir au mieux les intérêts du Corps des Marines et de la nation.

Si aucun marin digne de ce nom ne remet en cause la valeur de l’avantage informationnel dans la guerre, plusieurs désaccords perdurent sur les moyens pour l’obtenir via une unité spécifique consacrée à cette mission dans la Force expéditionnaire maritime. N’étant ni pour, ni contre cette unité, j’ai auparavant servi comme planificateur opérationnel et observé les débats sur son utilité et son mandat. Plutôt que de plaider pour son développement ou sa dissolution, je propose ici une méthode pour aborder ces discussions, afin d’en tirer des conclusions solides et des pistes constructives.

Ce qui suit n’est donc pas une prise de position sur l’existence de cette unité, mais une réflexion sur la nature même du débat, destinée à orienter les échanges futurs vers une meilleure productivité.

La nature réelle du débat

Il n’existe aucune preuve que le Corps des Marines remette en cause l’importance des opérations d’information dans la guerre de manœuvre. Cette dernière, philosophie de combat majeure chez les Marines, repose en effet sur des traits facilités par l’information : comme un commandement décentralisé ou des mécanismes cognitifs visant à désorganiser l’adversaire. Les revues professionnelles du Corps, comme le Marine Corps Gazette ou le journal Proceedings de la marine américaine, publient régulièrement des articles signés par des officiers sur les avantages et usages de l’information. Il existe même un consensus fort sur la valeur de l’information en tant que fonction de combat, avec une demande croissante des commandants pour disposer de davantage de moyens informationnels.

Le débat réel porte plutôt sur une formation spécifique, qui regroupe la majorité des capacités informationnelles du Corps : le groupe d’information de la force expéditionnaire maritime (désigné ici comme le « groupe d’information »). Chaque force expéditionnaire maritime, au nombre de trois, dispose d’un groupe commandé par un colonel. Ce groupe regroupe plusieurs unités spécialisées : un bataillon de communications, un bataillon de soutien, un bataillon de radio (renseignement d’origine électromagnétique), une compagnie de liaison appui feu naval aérien, et un bataillon de renseignement.

Depuis leur création il y a dix ans, ces groupes ont été l’objet d’expérimentations intensives. Ce processus d’adaptation, caractéristique des Marines, a donné lieu à de nombreuses critiques.

Une première tendance juge que l’expérience est un échec : le groupe d’information ne produit pas les effets opérationnels escomptés en guerre informationnelle. Ses travaux s’avèrent redondants avec ceux menés à des échelons supérieurs. Cette école pense donc que les groupes d’information doivent être dissous.

À l’inverse, une autre position défend le groupe, estimant qu’il génère un effet de dissuasion global grâce à ses multiples capacités. Selon elle, les obstacles à la pleine exploitation de la guerre de l’information sont plutôt liés à la lourdeur des états-majors à des niveaux hiérarchiques supérieurs. De ce point de vue, le groupe d’information apporte une réelle valeur ajoutée qui justifie sa pérennisation et son optimisation.

Les équipes de planification opérationnelle dans les différentes forces expéditionnaires poursuivent leur travail pour améliorer la mission, l’organisation et les concepts d’emploi de ces groupes. Toutefois, le débat semble aujourd’hui bloqué, sans que l’on sache si ces efforts marquent une progression ou un recul.

Au cœur du sujet se posent deux questions simples : ces unités valent-elles les ressources qu’on y engage, et comment le mesurer ?

Ce qui teste véritablement le groupe d’information – et ce qui ne le fait pas

Alors que ces structures continuent d’évoluer, les chefs et les officiers devraient recentrer le débat sur des critères capables de démontrer la valeur – ou l’absence de valeur – du groupe. Pour être de bons gestionnaires des intérêts nationaux et du personnel sous leur commandement, les leaders doivent rester neutres quant au résultat, du moment qu’il est fondé.

À éviter :

  • Débattre de la valeur de l’information elle-même comme fonction de combat, ce qui est incontesté chez les Marines. Rien ne sert de présenter les partisans du groupe comme ceux d’une cause opposée à l’importance de l’information.
  • S’appuyer uniquement sur la bibliographie doctrinale ou les publications militaires valorisant l’information. L’existence de doctrines ne prouve ni l’efficacité du groupe ni la pertinence d’une certaine organisation.
  • Mettre en avant la simple présence de capacités informationnelles dans le groupe, sans démontrer leur coordination ou leur synergie. Ces forces sont souvent déployées de manière fragmentaire dans les unités opérationnelles, ce qui réduit l’impact du groupe lui-même.
  • Se focaliser sur des programmes technologiques spécifiques, comme le système Maven Smart System, qui sont désormais standards dans l’ensemble des forces. Cela ne distingue en rien la valeur particulière du groupe d’information, et ne fait pas avancer une analyse centrée sur la guerre de manœuvre.

À privilégier :

Il importe au contraire d’évaluer si le groupe produit un effet global supérieur à la somme de ses composantes individuelles. C’est le test classique pour toute unité intermédiaire, notamment au niveau régimentaire ou groupement. Ces états-majors intermédiaires apportent des capacités additionnelles pour coordonner, synchroniser et prioriser la puissance de feu et les compétences de leurs unités subordonnées.

Le groupe d’information comprend une organisation, notamment le centre de coordination de l’information, qui planifie, coordonne et déploie les activités informationnelles pour la force expéditionnaire maritime dans son ensemble. Ce centre, composé de personnels venant du quartier général du groupe et de ses bataillons, est dirigé par le commandant du groupe. Il s’agit d’une contribution unique, inexistante auparavant sous l’ancienne structure du quartier général de la force expéditionnaire.

La question est aujourd’hui de savoir si ce centre est plus efficace pour organiser les activités informationnelles que d’autres sections d’état-major au sein du quartier général. Par exemple, certaines fonctions du centre peuvent sembler déjà réalisées ailleurs, comme par la cellule fusion renseignement G-2. Le débat doit donc porter sur la pertinence, la redondance, la supériorité d’exécution et le rapport coût-bénéfice de cette organisation par rapport aux ressources humaines et matérielles engagées, qui pourraient être affectées autrement.

Une autre piste importante concerne la question des autorités d’emploi. Une critique fréquente est que le groupe dispose des compétences et du matériel, mais pas des prérogatives pour agir pleinement. Beaucoup d’autorisations relèvent du niveau de commandement : commandement de combat ou force interarmées créée ad hoc. Cela limite le champ d’action des marines spécialisés, qui, bien que formés pour la guerre de l’information, sont cantonnés à un échelon de commandement inférieur.

Cependant, ces compétences demeurent précieuses même à ce niveau, car ces spécialistes forment un vivier d’experts capables d’appuyer les commandants de niveau intermédiaire dans la demande et la coordination d’effets informationnels. Ce type de relation est courant dans la force interarmées.

Le critère essentiel sera donc de déterminer si le groupement d’information, via cette structure, demeure la meilleure manière d’employer ces capacités, de produire les effets attendus et de justifier leur positionnement organisationnel, comparé à d’autres modèles ou échelons.

Penser d’abord, s’adapter rapidement

Des chefs avisés s’accorderont forcément sur la nécessité de gérer au mieux des ressources limitées. Le débat actuel sur le groupe d’information illustre cette question : comment maximiser l’avantage informationnel avec les moyens disponibles ?

La création du groupe d’information il y a dix ans a cristallisé le débat autour d’un « moyen » spécifique, plus que sur l’objectif lui-même. Si ce modèle est une piste crédible, il demeure incertain qu’il soit le plus efficace, adapté et accepté pour le Corps.

Pour avancer, les décideurs doivent éviter de s’enfermer sur la valeur intrinsèque de l’information, de mettre l’accent sur la simple fourniture de forces informationnelles ou de s’appuyer sur des programmes technologiques individuels — aucun de ces éléments ne prouve l’efficacité du groupe.

Le débat devrait plutôt se focaliser sur la valeur réelle apportée par le groupe : est-il plus que la somme de ses parties ? Offre-t-il une meilleure synchronisation de l’information que les méthodes antérieures, souvent redondantes aux échelons supérieurs ? Les réponses à ces questions fourniront aux leaders les données nécessaires pour orienter les décisions sur l’avenir du groupe d’information.

Brian Kerg est planificateur opérationnel et stratégique au sein du Corps des Marines, et chercheur associé non résident à l’Indo-Pacific Security Initiative du Scowcroft Center for Strategy and Security à l’Atlantic Council. Il commande actuellement le Marine Wing Communications Squadron-38.

Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas officiellement celles du Corps des Marines, du Département de la Défense ni d’aucune entité gouvernementale américaine.