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Face à des retards dans la livraison des 66 chasseurs F-16V Block 70 commandés, Taïwan intensifie la pression sur les fournisseurs américains pour accélérer la production. Lockheed Martin et le Pentagone ont mis en place des rotations de travail prolongées afin de garantir des premières livraisons dès 2026.

Le ministère de la Défense de Taïwan a annoncé début novembre que les sous-traitants américains avaient instauré deux équipes de travail successives, totalisant jusqu’à 20 heures journalières, dans le but de rattraper le retard pris sur le calendrier initial de livraison des F-16V Block 70, dont la remise avait été prévue jusqu’à présent pour la fin de l’année 2026.

Selon le ministère, dix appareils devraient achever leur phase d’essais en vol en 2025 et être remis à compter de 2026, bien que certains composants fournis par les États-Unis accusent des délais supplémentaires. Taipei suit de près l’avancement des travaux outre-Atlantique, afin de s’assurer que les obligations contractuelles soient respectées. Ces retards ne sont pas spécifiques à Taïwan : d’autres clients du F-16V, comme Bahreïn, la Slovaquie et la Bulgarie, rencontrent également des délais similaires.

Cette pression sur le calendrier s’explique par l’historique du programme. L’administration américaine avait approuvé en août 2019 la vente militaire étrangère de 66 avions F-16C/D Block 70 neufs, pour un montant pouvant atteindre 8 milliards de dollars. Cette commande comprenait entre autres 75 moteurs F110, 75 radars à balayage électronique actif AESA APG-83, le système de communication Link 16 ainsi qu’un soutien logistique associé.

Peu après, Lockheed Martin a transféré l’assemblage de ces appareils à Greenville, en Caroline du Sud. Cette usine s’est vue confier un important carnet de commandes à l’export pour Bahreïn, la Slovaquie, la Bulgarie, la Jordanie et Taïwan, alors même que la crise sanitaire et les pénuries dans les microélectroniques impactaient les chaînes de sous-traitance.

Conséquence directe : la livraison des premiers F-16 pour Taïwan, initialement prévue entre 2024 et 2025, a été reportée à la période 2026-2027, entraînant le retard de production que l’on observe actuellement.

Lockheed Martin et le Pentagone intègrent cette reprise dans un effort industriel plus global. La Stratégie industrielle de défense nationale américaine impose d’accélérer la production mensuelle sur les lignes prioritaires. Dans ce cadre, l’augmentation de la fabrication des F-16 s’inscrit en parallèle à la montée en cadence des missiles et lanceurs, essentiels à la dissuasion dans la région indo-pacifique. Ce message politique est tout aussi significatif à Taipei que la réception des avions eux-mêmes.

Le F-16V Block 70, la version la plus avancée à ce jour, a été spécifiquement adapté aux besoins opérationnels taïwanais. Le radar AESA AN/APG-83 SABR de Northrop Grumman augmente la capacité de détection et de suivi, avec une cartographie haute résolution très utile pour la localisation de cibles navales dans le détroit de Taïwan. Le système de protection numérique AN/ALQ-254(V)1 Viper Shield de L3Harris, déjà intégré et en cours d’exportation, assure une défense électronique contre les radars modernes.

Avec une structure à la durée de vie portée à 12 000 heures de vol et un système automatique de contrôle de terrain (Auto-GCAS), le F-16V limite les pertes en temps de paix tout en préservant la capacité du maintien en alerte permanente. La version taïwanaise est propulsée par le moteur F110-GE-129, offrant aux équipages la puissance nécessaire pour emporter des charges utiles plus lourdes tout en conservant une bonne tenue énergétique.

Cette commande de 2019 s’ajoute à un programme parallèle de modernisation de la flotte nationale. Taïwan a finalisé en décembre 2023 la conversion « Peace Phoenix Rising » d’environ 139 à 141 F-16A/B au standard F-16V, créant ainsi une flotte quasi homogène avec les nouveaux appareils. Cette mise à niveau a corrigé les faiblesses avioniques et préparé l’intégration d’armements modernes attendue entre 2024 et 2025.

Le F-16V renforce la défense insulaire taïwanaise selon trois axes principaux :

  • Défense antiaérienne : Le radar APG-83 combiné aux missiles AMRAAM et au casque JHMCS améliore les capacités de détection et d’engagement dans les affrontements au-delà de la ligne médiane, où le temps de réaction et la précision comptent plus que la vitesse maximale.
  • Capacités d’attaque maritime : Les F-16 taïwanais sont équipés ou préparés pour mener des frappes à longue distance pour contrecarrer toute opération amphibie ennemie, notamment grâce aux missiles AGM-84 Harpoon et aux 135 missiles SLAM-ER autorisés en 2020, permettant d’attaquer au-delà des zones de défense navale.
  • Persistance opérationnelle : La longévité accrue de la cellule, des réservoirs conformes optionnels et une logistique consolidée permettent une dispersion efficace des forces en cas de menace sur les pistes d’atterrissage.

Les retards ne se limitent pas aux avions. Le ministère a mentionné des délais dans la livraison des bombes guidées AGM-154C et des torpilles lourdes MK-48 prévues entre 2026 et 2028, même si la livraison des 29 lanceurs HIMARS a été avancée après des tirs réels concluants en 2025. Ce bilan contrasté tient à des difficultés dans les sous-composants américains et l’intégration logicielle, tout en illustrant les efforts pour prioriser les livraisons là où la valeur dissuasive est la plus critique.

Les nouveaux F-16 taïwanais devront affronter des adversaires chinois de plus en plus performants. Les chasseurs J-10C monomoteurs et J-16 bimoteurs sont équipés de radars AESA et disposent souvent du missile longue portée PL-15, reconnu pour sa supériorité cinématique par des instituts de référence face aux versions antérieures de l’AMRAAM. La version électronique J-16D, dédiée à la guerre électronique, est conçue pour neutraliser les défenses antiaériennes adverses (SEAD), ouvrant ainsi des voies de pénétration.

Face à ces menaces, le F-16V fonctionne comme un vecteur d’attaque réseau doté d’une imagerie radar améliorée, d’une protection électronique avancée et d’un armement robuste à longue portée. Bien qu’il ne soit pas furtif, il se combine avec des aéronefs d’alerte avancée comme l’E-2 et des batteries côtières de missiles, augmentant significativement le coût d’une opération militaire rapide à travers le détroit.

Si Taïwan n’est pas l’unique bénéficiaire de ce programme de production, les autres pays clients subissent eux aussi des ajustements de planning imputables à la reprise des activités à Greenville et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement causées par la pandémie. Cela suggère que la frustration de Taipei s’inscrit dans un problème global et non isolé.

Ce contexte n’atténue toutefois pas l’urgence ressentie à Taipei. Le ministère taïwanais affirme que 50 des 66 appareils sont déjà en production, avec des équipes supplémentaires assignées et un programme d’essais en vol prévu pour 2025. Si ce rythme est maintenu, la Force aérienne de la République de Chine (ROCAF) pourra commencer à déployer une nouvelle génération de F-16 alors que la pression exercée par l’Armée populaire de libération (APL) persiste, offrant ainsi à Taïwan un temps de manœuvre essentiel pour consolider son dispositif de déni aérien.

Evan Lerouvillois