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La Marine indienne, historiquement attirée par les plateformes américaines d’avertissement et de contrôle aéroportés embarqués (AEW&C) comme le E-2 Hawkeye, prend désormais une nouvelle direction en misant sur les drones pour assurer une veille et un contrôle similaires au profit de sa flotte croissante de porte-avions. Selon des sources proches du dossier, plutôt que de relancer un projet de longue date d’acquisition d’avions à voilure fixe plus volumineux, la Marine privilégie aujourd’hui des véhicules aériens sans pilote (UAV) de moyenne et haute altitude à longue endurance, équipés pour des missions AEW&C.

Ce tournant s’inscrit dans une volonté plus large d’autonomie stratégique, en complément du remplacement progressif des hélicoptères russes Ka-31 par une version nationale du Multi-Role Helicopter (IMRH) adaptée au service embarqué (DBMRH) à l’horizon 2030. Les drones permettront ainsi une surveillance persistante et étendue de l’espace aérien pour accroître la conscience situationnelle des groupes aéronavals indiens.

Alors que la Marine met en service l’INS Vikrant et envisage un troisième porte-avions dans le cadre de la Vision 2047, elle a besoin d’« yeux » aériens fiables, économiques et efficaces pour contrer les menaces que représentent notamment les missiles basse altitude et les appareils ennemis dans la région indo-pacifique. Face aux échecs répétés de négociations avec les États-Unis et la Russie, souvent dus à des problèmes de compatibilité, de coûts élevés et d’enjeux géopolitiques, les UAV représentent une solution flexible et évolutive, offrant une endurance remarquable sans les contraintes logistiques des plateformes pilotées.

L’intérêt de la Marine indienne pour le Northrop Grumman E-2 Hawkeye remonte à 2009, avec une volonté d’acquérir jusqu’à six exemplaires de la version E-2C pour ses opérations embarquées, un marché estimé à plus d’un milliard de dollars. Ces appareils bimoteurs turbopropulseurs, réputés pour leur radar AN/APS-145 à 360° capable de couvrir jusqu’à 370 km, s’adaptaient techniquement bien aux porte-avions STOBAR comme l’INS Vikramaditya. Toutefois, l’affaire a capoté en raison d’incompatibilités avec le système de tremplin (ski-jump), des coûts prohibitifs d’environ 200 millions de dollars par appareil et la nécessité d’adaptations lourdes pour intégrer de l’avionique spécifique indienne. Une relance portant sur la version avancée E-2D Advanced Hawkeye a émergé début 2025, mais les difficultés opérationnelles et la préférence nationale pour une technologie indigène ont refroidi les perspectives.

Ce contexte a ouvert la voie aux UAV : la Marine explore aujourd’hui des appareils MALE (moyenne altitude, longue endurance) comme le Drishti 10 « Starliner » développé localement, mis en service en janvier 2024 pour la patrouille maritime, ainsi que des drones HALE (haute altitude, longue endurance) tels que le MQ-9B SeaGuardian, dont 31 unités ont été approuvées en 2024 pour des missions multi-rôles ISR (Renseignement, Surveillance, Reconnaissance). Plus récemment, un intérêt marqué porte sur le drone HALE à réaction conçu par l’Aeronautical Development Establishment (ADE), un appareil basé à terre capable d’évoluer à 15 000 mètres d’altitude avec une endurance supérieure à 24 heures, visant à renforcer la surveillance de la zone maritime. Bien que non spécifiquement destiné au lancement catastrophe des porte-avions, ces UAV sont déployables depuis des bases avancées ou navires de soutien afin d’épauler les groupes aériens, utilisant des capteurs électro-optiques/infra-rouges (EO/IR) et des radars à synthèse d’ouverture (SAR) pour la détection en temps réel de menaces à 200–300 km – reproduisant ainsi efficacement les fonctions AEW&C à moindre coût.

Un partenariat signé en juin 2025 entre General Atomics et Saab renforce cette dynamique, en intégrant des radars AEW sur les cellules MQ-9B afin d’améliorer les capacités de surveillance aérienne avancée, répondant directement aux besoins de la Marine indienne pour une couverture spatiale continue sans exposer de pilotes. Les sources confirment que ces UAV MALE/HALE viendront compléter les opérations embarquées en maintenant une présence à haute altitude, au-delà de la portée des radars navals, avec une couverture à 360° et des liens de données permettant une intégration avec des plateformes comme le Rafale M.

Le Ka-31 Helix, principal acteur rotorévolutions AEW&C depuis 2000, avec neuf exemplaires en service capables de détecter au-delà de l’horizon à plus de 200 km, présente malgré tout des limites : couverture angulaire réduite à 240°, endurance limitée à deux heures, et une flotte vieillissante avec une moyenne d’âge de plus de 20 ans. Le projet d’acquisition de 10 Ka-31 supplémentaires, destiné à l’INS Vikrant en 2019, a été abandonné en 2022 en raison des retombées du conflit russo-ukrainien et des priorités budgétaires et stratégiques changeantes, rendant les négociations non viables.

Pour l’avenir, la Marine mise sur l’IMRH développé par HAL – un hélicoptère multi-rôle de 12,5 à 13 tonnes – et sa version maritime embarquée DBMRH, dédiée aux missions AEW, attendus au début des années 2030. Ce programme, lancé officiellement en 2024 avec une approbation attendue du Cabinet de Sécurité d’ici fin 2025, comprendra un radar en dôme rotatif de pointe avec stabilisation sur deux axes, une amplitude azimutale de ±35° à -65° et des modes de recherche, suivi et surveillance multiples. Sa précision élevée (1 milliradian) et ses taux de balayage dynamiques (jusqu’à 60°/seconde) permettront une acquisition rapide des cibles aériennes et de surface, renforçant la protection du groupe et la guerre centrée sur le réseau. Le premier prototype est attendu en 2028, avec l’intégration radar planifiée pour 2027, en remplacement progressif des plus de 240 Mi-17 vieillissants, tout en adaptant la cellule aux exigences des ponts porte-avions (pliage des pales, matériaux anticorrosion).

Des modernisations intermédiaires, comme l’intégration en mars 2025 du système indigène Sarang d’appui électronique (ESM) sur les Ka-31 existants, permettent d’améliorer la collecte de renseignements SIGINT sans nécessiter de refonte complète.

En combinant UAV MALE/HALE et hélicoptères DBMRH, la Marine construit un système de surveillance en couches : les drones assurant une veille à haute altitude et longue durée (plus de 24 heures et plus de 500 km de portée grâce aux liens de données) et les hélicoptères un survol tactique à basse altitude. Ce dispositif étend la conscience situationnelle des porte-avions à 500 km, essentiel pour contrer des menaces telles que les missiles anti-porte-avions chinois DF-21D ou les sous-marins pakistanais. Le programme Naval Shipborne Unmanned Aerial System (NSUAS), prévoyant 40 UAV rotorcraft, pourrait encore renforcer la capacité de lancement direct depuis les porte-avions pour une ISR continue.

Plateforme Type Endurance Portée détection Rôle clé Statut
E-2D Hawkeye Avion piloté à voilure fixe 6 heures 550+ km (360°) AEW&C complet Intérêt en pause ; 200 M$/unité
Ka-31 Helix Hélicoptère piloté 2 heures 200 km (240°) Radar over-horizon 9 en service ; modernisations en cours
MQ-9B SeaGuardian UAV HALE 40 heures 200-300 km (EO/IR/SAR) ISR/Intégration AEW 31 approuvés ; assemblage en Inde
Drone ADE Jet HALE UAV HALE 24+ heures À définir (haute altitude) Surveillance maritime Essais prévus Marine
DBMRH AEW Hélicoptère piloté 3-4 heures 250+ km (multi-mode) Suivi des menaces Prototype en 2028 ; radar en 2027

Ce tableau illustre la diversification des moyens de la Marine, où les UAV se distinguent par leur efficacité économique (20-50 M$ l’unité contre 200 M$ pour l’E-2D) et leur modularité opérationnelle.