Dans le contexte tendu de la politique nucléaire en Asie du Sud, où chaque décision peut déclencher une escalade, une voix bien connue ravive d’anciennes inquiétudes. Abdul Basit, ancien ambassadeur pakistanais en Inde de 2014 à 2017 et diplomate chevronné avec plus de trente ans d’expérience, alerte sur une possible reprise prochaine des essais nucléaires indiens, en particulier un test thermonucléaire, pour corriger ce qu’il qualifie d’« expérimentation ratée » en 1998. Dans une interview vidéo publiée récemment, Basit établit un lien entre ce risque et la récente décision des États-Unis sous la présidence de Donald Trump de reprendre leurs propres essais nucléaires, ce qui pourrait encourager New Delhi à rompre son moratoire autodéclaré.
« Il ne fait aucun doute que l’Inde souhaite tester la bombe thermonucléaire ou hydrogène », a déclaré Basit de manière catégorique, en se référant à des évaluations de renseignement qui suggèrent que les essais de Pokhran-II en 1998 ont donné un échec partiel pour la composante hydrogène.
Ces propos, prononcés avec la gravité d’un homme ayant navigué dans les difficiles négociations diplomatiques indo-pakistanaises à New Delhi, interviennent dans un climat bilatéral fragilisé par des affrontements frontaliers, des progrès dans les capacités de missile et une rhétorique de plus en plus ferme. Le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE ou CTBT en anglais) reste non ratifié par l’Inde, le Pakistan et d’autres pays, renforçant ainsi une dynamique régionale instable où la quête de suprématie d’un État pourrait déclencher une escalade en chaîne.
Pour comprendre les enjeux, il faut revenir aux 11 et 13 mai 1998, dates auxquelles l’Inde a fait exploser cinq dispositifs nucléaires à Pokhran, dans le Rajasthan, dans le cadre de l’opération nommée Shakti. Le Premier ministre Atal Bihari Vajpayee avait alors présenté cette série d’essais comme un succès majeur, affirmant la réussite d’une bombe thermonucléaire (à hydrogène) d’une puissance de 45 kilotonnes, bien supérieure aux autres dispositifs à fission testés. Réagissant à cette provocation, le Pakistan avait effectué 17 jours plus tard six tests à Chagai, instaurant une dissuasion mutuelle mais fragile.
Cependant, des doutes persistent. Les données sismiques recueillies par des observatoires internationaux ont révélé que la phase thermonucléaire avait sous-performé, avec une puissance estimée entre 10 et 15 kilotonnes, plus proche d’un dispositif à fission renforcée que d’une véritable bombe H. Des scientifiques indiens, dont K. Santhanam, coordinateur des essais, ont confirmé en 2009 cette analyse, suscitant un débat à l’intérieur du pays et le scepticisme à l’échelle mondiale. Basit, s’appuyant sur les renseignements pakistanais de l’époque, a confirmé ces allégations : « Nous savions que le test du dispositif Thermonex n’avait pas réussi. Mais à ce moment-là, le gouvernement indien a préféré le dissimuler. »
Pourquoi ce camouflet ? Selon Basit, la raison est politique. L’Inde était alors engagée dans des négociations cruciales pour son accord civil nucléaire avec les États-Unis en 2008, qui imposait un moratoire volontaire sur les essais nucléaires. Le Hyde Act, qui sous-tend cet accord, interdit explicitement à l’Inde toute explosion nucléaire, liant la fourniture de combustible et de technologies à cette condition. Révéler un échec en 1998 aurait pu faire échouer ces discussions. « L’Inde voulait éviter que cette affaire ne vienne troubler les négociations », explique Basit, soulignant que l’administration Vajpayee a minimisé ce revers pour préserver ses acquis stratégiques.
Aujourd’hui, avec un arsenal estimé à 170 ogives (selon le Stockholm International Peace Research Institute pour 2025) et des vecteurs tels que l’ICBM Agni-V, l’envie d’une bombe thermonucléaire reste prégnante. Une bombe H véritable – dont la puissance explose celle des armes à fission classique – permettrait à l’Inde de renforcer sa triade nucléaire terrestre, navale et aérienne, et d’atteindre la parité avec la Chine, dont les missiles Dongfeng-41 développent des charges à plusieurs mégatonnes. Basit attribue cette volonté à une logique de dissuasion : « L’Inde chercherait à asseoir sa capacité de dissuasion, car elle sait que le Pakistan est conscient des capacités qu’il possède. »
Le point d’ancrage de l’analyse de Basit est le tournant pris par Washington. En octobre 2025, Donald Trump, fraîchement réélu, a ordonné au ministère de l’Énergie de reprendre les essais souterrains subcritiques et potentiellement sous pleine puissance sur le site du Nevada, invoquant les avancées des « adversaires » que sont la Russie et la Chine. Cette dernière avait retiré sa ratification du CTBT en 2024, et avec le blocage de l’entrée en vigueur du traité notamment par des pays comme l’Inde, la norme internationale de non-essais instaurée depuis 1996 se fragilise encore.
Pour New Delhi, cette évolution est une opportunité. « Lorsque l’Inde a effectué son test le 11 mai 1998, nous avons répliqué », rappelle Basit en soulignant la doctrine pakistanaise du « tit-for-tat ». Il met en garde sur le fait que la reprise des essais par les États-Unis pourrait offrir un prétexte diplomatique à l’Inde pour revendiquer la parité avec un allié stratégique majeur. Mais les conséquences seraient lourdes : violer le moratoire risque d’entraîner des sanctions américaines, des coupures d’approvisionnement et une exclusion du Nuclear Suppliers Group, dont l’Inde bénéficie d’une dérogation.
Le Pakistan, qui dispose lui aussi de 170 ogives et d’un programme robuste de plutonium à Khushab, est prêt à répliquer. « Si l’Inde réalise un essai nucléaire, alors le Pakistan fera de même », affirme Basit, rappelant que la politique de « dissuasion minimale crédible » d’Islamabad ne cédera pas de terrain.
| Aspect | Réclamation indienne en 1998 | Implications d’un test possible en 2025 |
|---|---|---|
| Rendement revendiqué | 45 kt (contesté ; réalité ~15 kt selon données sismiques) | Puissance megatonnique pour bombe H destinée aux ICBM |
| Objectif stratégique | Démontrer triade, dissuader Pakistan/Chine | Affiner la technologie pour Agni-VI, contrer DF-41 |
| Réaction internationale | Tests pakistanais de Chagai, sanctions US levées ensuite | Risque pour l’accord US-Inde ; blocage du CTBT |
| Réponse pakistanaise | 6 tests en 17 jours | Essais en miroir ; renforcement armes tactiques nucléaires |
Abdul Basit, aujourd’hui chercheur senior à la S. Rajaratnam School of International Studies à Singapour, apporte une perspective éclairée. Son mandat diplomatique à New Delhi entre 2014 et 2017 a coïncidé avec plusieurs événements marquants : attaques à Pathankot et Uri, échec des pourparlers d’Ufa, et frappes chirurgicales de 2016 – épisodes détaillés dans son livre paru en 2021, Hostility. Ancien porte-parole de l’ONU, il connaît le dossier nucléaire américano-indien sur le bout des doigts, souvent en opposition avec ses homologues indiens sur les questions du Cachemire et du terrorisme.
Son analyse récente, donnée dans une interview pour la chaîne Kaleidoscope, n’est pas un alarmisme mais un constat lucide. L’Inde a progressé grâce à des simulations et à des essais subcritiques – des expériences à rendement nul autorisées dans le cadre du CTBT – mais elle désire valider en conditions réelles. « Nous n’en avons pas besoin », indique Basit à propos du Pakistan, mais la sous-entendue est claire : la vigilance s’impose pour maintenir l’équilibre stratégique régional.