À une époque où les tensions géopolitiques et les disruptions technologiques redéfinissent le champ de bataille, l’Armée indienne trace une voie audacieuse vers l’autonomie stratégique et des capacités militaires tournées vers l’avenir. À la pointe de cette évolution, le général de division Neeraj Shukla, directeur général adjoint chargé de la planification stratégique au sein de l’Armée indienne, incarne ce renforcement. Issu de l’infanterie et diplômé en ingénierie du Government College of Engineering d’Aurangabad, le général Shukla combine expertise technique et expérience militaire dans ce rôle clé. Dans une interview exclusive, il a détaillé la « décennie de transformation » de l’Armée, un programme en phase avec la vision du Premier ministre Narendra Modi pour un « Viksit Bharat » d’ici 2047.
Le général Shukla met en lumière la volonté de l’Inde d’atteindre la souveraineté technologique, notamment dans le domaine de la navigation satellitaire. Face à la dépendance aux systèmes étrangers tels que le GPS américain, il insiste sur la robustesse de NavIC (Navigation with Indian Constellation), système de navigation régional indien. « En cas de déni d’accès au GPS, nous disposerons de notre propre système satellitaire régional, capable d’assurer la communication, y compris mobile et satellitaire, de la côte est de l’Afrique jusqu’au détroit de Malacca », affirme-t-il avec assurance.
NavIC, lancé sous le nom d’Indian Regional Navigation Satellite System (IRNSS), est une constellation de sept satellites conçus pour fournir des services précis de positionnement, de navigation et de synchronisation. Actuellement, quatre satellites sont opérationnels, tandis que les trois restants devraient être lancés d’ici février ou mars 2026, complétant ainsi le réseau. Cette alternative indigène limite les risques liés au brouillage ou au déni du GPS dans les zones de conflit, tout en améliorant la précision du ciblage d’artillerie, les mouvements des troupes et la surveillance maritime. Ces atouts sont essentiels pour la sécurité de l’Inde, notamment le long des routes maritimes stratégiques comme le détroit de Malacca.
Le général Shukla intervient à un moment où la nature des conflits évolue rapidement. Tout en distinguant la « nature » immuable de la guerre, fondée sur la violence et l’inimitié, de son « caractère » transformé par la technologie, il décrit la transition vers une guerre de cinquième génération, sans contact direct. « La fusion de l’intelligence artificielle, du machine learning, de la robotique, des biotechnologies, de l’espace et du cyberespace rend la vie très complexe », souligne-t-il, en insistant sur les opérations multidomaines où se conjuguent air, terre, mer, espace et cyberespace. Des conflits récents, comme l’opération Sindoor, illustrent cette évolution avec l’usage intensif de drones, poussant l’Armée à étendre son paradigme de défense, jusqu’ici bidimensionnel (sur terre), vers une guerre en trois dimensions intégrant une zone « air littoral » s’étendant jusqu’à trois kilomètres d’altitude.
Pour relever ces défis, l’Armée indienne a défini cinq piliers structurants pour sa transformation décennale : la coopération et l’intégration interarmées (y compris la théâtralisation), la modernisation des systèmes, processus et fonctions, l’infusion technologique, le développement des ressources humaines et la restructuration des forces. Parmi les initiatives concrètes, la création de seize clusters technologiques dans différentes garnisons, des pôles régionaux à Bengaluru et Pune, ainsi que des partenariats avec des institutions de premier plan comme le IIT Kanpur, IIT Madras et l’Indian Institute of Science (IISc) de Bengaluru. Des officiers participent activement aux missions nationales portant sur l’informatique quantique, l’intelligence artificielle ou les systèmes de drones afin d’assurer la cohérence avec les avancées technologiques globales.
Le principe d’autonomie, ou Atmanirbharta, est au cœur de cette dynamique. Ces quatre dernières années, 90 % des 164 contrats portant sur des plateformes militaires – représentant plusieurs milliards – ont été attribués à l’industrie et au monde académique indiens, favorisant ainsi l’innovation et la résilience face aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, comme observé lors des conflits Russie-Ukraine ou Israël-Hamas. La lutte anti-drones, combinant technologies de neutralisation électronique (« soft-kill » avec brouillage et leurres) et capacités cinétiques (« hard-kill »), est une priorité pour protéger les forces contre les menaces aériennes.