Dans le théâtre exigeant de la supériorité aérienne moderne, où les missiles dépassent la portée des radars et les combats se déroulent au-delà de l’horizon, l’Astra MkIII, missile air-air au-delà de la portée visuelle (BVRAAM) développé en Inde sous le nom de Gandiva, pourrait représenter un véritable changement de paradigme. Avec une portée d’engagement exceptionnelle de 350 km, ce missile promet de donner un avantage stratégique face à des forces adverses numériquement supérieures telles que les escadrilles de J-20 chinoises ou les flottes de JF-17 pakistanaises.
Cependant, alors que les essais progressent rapidement, une réalité se dessine : seul le radar à réseau phasé N011M Bars du Su-30MKI est capable de détecter des cibles à une telle distance. Pour le reste de l’arsenal de l’Indian Air Force (IAF), allant du maniable Tejas aux Rafale récemment acquis, exploiter pleinement la portée de l’Astra nécessite un système externe essentiel : les avions de détection et de commandement aéroportés (AWACS). Or, la flotte d’AWACS indienne, bien trop réduite, doit impérativement être étendue rapidement, sous peine de limiter considérablement les capacités de cette arme nationale.
L’Astra MkIII, une avancée majeure
L’Astra MkIII constitue bien plus qu’une simple évolution : c’est un bond technologique dans la lignée des missiles développés par le DRDO indien. Évoluant depuis le MkI affichant 110 km de portée et le MkII portée à 160-200 km, le MkIII intègre un moteur fusée à propergol solide à double impulsion pour des accélérations terminales hypersoniques supérieures à Mach 4, un chercheur à antenne active à balayage électronique (AESA) développé localement pour une autonomie terminale accrue, ainsi que des mises à jour en cours de vol grâce à un lien de données. Sa portée cinématique atteint 190 km au niveau de la mer et dépasse les 300 km à 20 km d’altitude, avec des performances opérationnelles revendiquées pouvant atteindre 350 km dans des conditions optimales d’acquisition.
Ce missile « tire-et-oublie » utilise une guidance multi-mode : GPS/INS pour le lancement, inertielle et radiofréquence en phase de croisière, puis radar AESA en phase terminale, permettant une acquisition à 360 degrés même face à des manœuvres d’évasion. Lors d’essais récents en vol captif sur Su-30MKI en juillet 2025, le système de poursuite a verrouillé des cibles à plus de 100 km, marquant la première interception conjointe IAF-DRDO en combat air-air. L’intégration avec le Tejas Mk1A et le futur chasseur furtif AMCA est prévue d’ici 2027, mais la portée de détection exceptionnelle du Su-30MKI reste l’exception.
Les limites des radars embarqués
La majorité des chasseurs de l’IAF sont limités par leurs radars, incapables d’exploiter pleinement le potentiel de l’Astra MkIII. Le radar EL/M-2032 du Tejas Mk1 ne permet pas de suivre des cibles au-delà de 150 km, tandis que le radar AESA RBE2 du Rafale plafonne à environ 200 km contre des avions de chasse, insuffisant pour tirer parti de la portée maximale du MkIII sans assistance extérieure. Les Mirage-2000 et MiG-29, équipés de radars plus anciens, détectent à peine entre 100 et 120 km.
Le rôle indispensable des AWACS
Les AWACS, véritables postes de commandement volants, sont essentiels pour cette problématique. Ils permettent une détection « au-delà de l’horizon » (OTH), fournissant des indications précises aux missiles via des liens de données sécurisés et augmentant ainsi les portées effectives de 50 à 100 %. Dans le cadre de la guerre en réseau pensée par l’Integrated Air Command and Control System (IACCS) de l’IAF, un AWACS comme le Phalcon peut détecter des cibles à plus de 400 km, transformant un Tejas isolé en tireur de précision à 350 km. Sans cette capacité, l’Astra MkIII resterait un outil limité, vulnérable face aux brouillages à distance ou à des attaques en masse.
Une flotte AWACS insuffisante
La flotte d’AWACS indienne reste quantitativement faible. Elle se compose de trois systèmes Phalcon israéliens montés sur les Il-76 (entrés en service entre 2009 et 2011), offrant une couverture à 360 degrés jusqu’à 400 km, ainsi que de deux appareils Netra Mk1 indigènes sur Embraer ERJ-145 (2017-2020), proposant des balayages hémisphériques jusqu’à 240 km. Au total, seulement cinq plateformes, à peine suffisantes pour assurer une couverture continue du front de plus de 4 000 km à la frontière chinoise ou sur les flancs de la mer d’Arabie. De plus, l’usure se fait sentir : un Phalcon est immobilisé pour modernisation, tandis que les Netra ont dépassé les 2 000 heures de vol.
Des ambitions à concrétiser rapidement
Selon une commission parlementaire de 2024, l’IAF aurait besoin d’au moins 10 à 12 plateformes AWACS pour une surveillance ininterrompue. Une avancée est née en juillet 2025 avec le lancement du projet AWACS India, doté d’un budget de 20 000 crores, supervisé par le DRDO. Ce programme vise le déploiement de six Netra Mk2 sur des Airbus A321 recyclés d’ici 2033-34. Ces appareils widebody sont équipés de radars AESA à base de nitrure de gallium, capables d’une portée de 500 km avec fusion multisensorielle et suivi de nuées de drones, idéaux pour guider l’Astra. Parallèlement, Embraer propose des conversions de C-390M pour un déploiement plus rapide, tandis que HAL envisage des rétrofits sur Il-76MKI.
Une nécessité stratégique
Cette augmentation de la flotte AWACS ne relève pas d’une option, mais d’une exigence vitale. Lors des escarmouches de l’opération Sindoor en 2025, les Phalcon ont coordonné 70 % des interceptions, témoignant de leur effet multiplicateur. Face à la Chine, qui déploie plus de 50 AWACS KJ-500, et au Pakistan avec ses trois Erieye, la parité numérique impose une montée en puissance. L’Astra MkIII, dont la production en série est prévue pour 2026 avec plus de 500 unités destinées au Su-30MKI (260 appareils), doit pouvoir s’étendre à plus grande échelle, avec un objectif de 1 000 missiles d’ici 2030. Sans une infrastructure AWACS adéquate, l’Inde risque de tomber dans un « piège capacitaire », avec des armes puissantes freinées par des lacunes dans les capteurs, rappelant les limites radar du MiG-21 lors des frappes à Balakot en 2019.