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Le Maroc et les États-Unis poursuivent leurs négociations concernant un possible accord portant sur l’acquisition de chasseurs F-35, avec des estimations non confirmées évoquant un contrat d’environ 17 milliards de dollars et jusqu’à 32 appareils à l’étude.

D’après des sources spécialisées, Washington et Rabat maintiennent des discussions actives sur la vente potentielle des F-35 Lightning II, dans le cadre du programme dit « Israel Qualitative Military Edge ». Aucun des deux gouvernements n’a confirmé officiellement ni le montant ni le nombre d’avions concernés, et aucun calendrier de livraison n’a encore été annoncé. Ces négociations interviennent dans un contexte de montée en puissance militaire régionale, notamment avec l’acquisition par l’Algérie de chasseurs russes Su-57 Felon.

Le futur contrat envisagé inclurait non seulement la fourniture des appareils, mais aussi la formation des pilotes et le maintien en condition opérationnelle sur une période longue, estimée à 45 ans. Ces échanges diplomatiques et militaires ont gagné en intensité suite à des consultations à Rabat et Washington, et s’inscrivent dans une dynamique stratégique plus large entre les États-Unis, Israël et le Maroc.

Un premier pays arabe et africain équipé de chasseurs de cinquième génération
Israël n’a pas exprimé d’opposition à la vente et pourrait apporter une assistance technique limitée. Les discussions incluent également des propositions pour l’achat d’avions commerciaux Boeing, témoignant d’un partenariat aéronautique élargi. Si ce contrat se concrétise, le Maroc deviendrait ainsi le premier pays arabe et africain à déployer une flotte de chasseurs de cinquième génération, dotés de capacités avancées de furtivité et de fusion sensorielle, au sein de sa Royal Air Force.

Le F-35 a d’ailleurs été présenté lors du Salon aéronautique de Marrakech en 2024, symbole de la coopération approfondie dans le domaine de la défense entre Rabat et Washington.

Les négociations seraient en cours depuis 2020-2022, avec une implication d’Israël pour obtenir l’aval américain. Une rencontre clé entre le ministre marocain de la Défense, Abdellatif Loudiyi, et son homologue israélien, Benny Gantz, en novembre 2021, a été déterminante pour faire avancer les discussions.

Ce processus s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre le Maroc et l’Algérie concernant le Sahara occidental. Pendant ce temps, Alger a officialisé un contrat d’acquisition de 14 Su-57, en plus de plusieurs Su-34 et Su-35. L’objectif de Rabat est de préserver la parité stratégique régionale et de répondre à la modernisation technologique de l’armée algérienne. Pour les analystes, l’achat des F-35 s’inscrit comme une continuité de la normalisation des relations établie par les Accords d’Abraham de 2020, qui ont ouvert la voie à une coopération renforcée entre États-Unis, Israël et Maroc en matière de défense.

Une modernisation graduelle de la Royal Air Force marocaine
Le Maroc a déjà engagé une modernisation importante de sa force aérienne, notamment à travers 23 F-16 modernisés et une commande de 24 F-16C/D Block 72 Viper équipés de moteurs Pratt & Whitney F100-229, de radars APG-83, de pods antinavires AN/AAQ-33, et de systèmes avancés de guerre électronique et de défense.

Deux jets Gulfstream G550 sont en cours d’adaptation au Texas avec des systèmes de reconnaissance israéliens Elta, tandis que de nouveaux satellites d’observation israéliens renforcent la capacité de surveillance des frontières. Par ailleurs, des projets ambitieux pour améliorer les défenses antiaériennes nationales sont en cours, avec la possible acquisition de batteries Patriot PAC-3 MSE et des radars développés par Lockheed Martin et Thales, visant à établir un réseau multicouche de détection.

Au-delà de l’aviation, le Maroc progresse dans ses commandes de 24 hélicoptères AH-64E Apache, char M1A2 SEPv3 Abrams, véhicules blindés Bradley et drones MQ-9B SeaGuardian, marquant une transition vers des systèmes occidentaux interopérables et homogènes pour ses forces armées.

La modernisation algérienne comme principal moteur
Face à cette dynamique, la modernisation de la force aérienne algérienne reste un facteur déterminant des décisions stratégiques marocaines. Depuis 2019, Alger a signé un contrat pour 14 Su-57 et 18 Su-35, qui viendront compléter sa flotte de Su-30MKA. Le Su-57, premier chasseur russe de cinquième génération, est propulsé par deux moteurs AL-41F1, avec une vitesse de croisière dépassant Mach 1,3 et un rayon d’action de 1 500 km. Il dispose du radar N036 Byelka à antennes latérales en bande L, de capteurs infrarouges pour la recherche et le suivi, et de moteurs à poussée vectorielle pour une maniabilité renforcée.

En comparaison, le F-35 se distingue par son profil furtif extrêmement faible – avec une surface équivalente radar d’environ 0,001 m² – sa fusion complète des données et sa forte connectivité réseau, lui permettant d’opérer efficacement avec les forces américaines et alliées de l’OTAN. Bien que le Su-57 puisse emporter jusqu’à 10 tonnes d’armement contre 8,16 tonnes pour le F-35, ce dernier bénéficie d’une supériorité technologique en matière d’intégration des capteurs et de capacité à combattre au-delà de la portée visuelle.

Ces deux flottes sont destinées à maintenir un équilibre complexe dans une région instable à cause du litige sur le Sahara occidental.

Une redéfinition du rapport de force aérien régional
L’intégration du F-35 marquerait une évolution majeure en faveur du Maroc, offrant des capacités que le Su-57 ne peut totalement égaler. Sa signature radar réduite et ses systèmes de guerre électronique avancés permettront à la Royal Air Force marocaine de détecter, suivre et engager des cibles bien avant d’être elle-même identifiée, conférant un avantage tactique décisif en combat longue portée. Le système de fusion des capteurs du F-35 combine radar, infrarouge et guerre électronique dans une image opérationnelle unique, facilitant un partage coordonné des cibles avec d’autres plateformes, y compris terrestres.

Contrairement au Su-57, basé sur la vitesse et la manœuvrabilité, le F-35 est conçu pour évoluer dans un réseau intégré, permettant aux pilotes de mener des frappes précises ou des interceptions défensives tout en demeurant quasiment invisibles aux radars adverses. Cette combinaison de furtivité, de connectivité et de coopération tactique pourrait faire pencher la balance aérienne régionale en faveur du Maroc, réduisant significativement le risque de détection ou d’interception dans un espace aérien contesté.

Sur le plan stratégique, acquérir les F-35 représente un engagement durable avec les États-Unis et pourrait influencer l’équilibre régional, notamment vis-à-vis de l’Espagne, qui modernise ses Eurofighter Typhoon et participe au programme franco-allemand du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF).

Les experts anticipent que l’arrivée d’appareils de cinquième génération au Maroc pourrait inciter les pays voisins à revoir leurs propres capacités militaires. En 2025, le budget de la défense marocain est estimé à 13,32 milliards de dollars, contre 25,1 milliards pour celui de l’Algérie, traduisant des priorités stratégiques divergentes. Bien qu’aucun calendrier officiel de livraison n’ait été communiqué, les négociations en cours laissent penser que le Maroc pourrait disposer d’une capacité opérationnelle initiale des F-35 aux alentours de 2035.

Jérôme Brahy