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Le commandant de la Marine royale canadienne envisage peu la construction sur le sol national de la future flotte de sous-marins, bien qu’il n’exclue pas totalement cette option. Lors d’une récente visite en Corée du Sud, le vice-amiral Angus Topshee a souligné les défis liés au développement d’une capacité domestique de construction navale sous-marine. Le Canada doit rapidement renouveler ses sous-marins de la classe Victoria, dont la fin de service est programmée dans une décennie.

Le vice-amiral Angus Topshee accompagnait jeudi le Premier ministre Mark Carney et le ministre de la Défense David McGuinty lors d’une visite au chantier naval Hanwha Oceans, en Corée du Sud. Cette entreprise, ainsi que le groupe allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), sont en lice pour le contrat majeur de fourniture des nouveaux sous-marins canadiens. Ces sous-marins remplaceront la flotte vieillissante de classe Victoria.

Bien que Hanwha Oceans et TKMS proposent de construire les navires au Canada, la Marine royale souligne la nécessité d’une rapidité d’acquisition. Selon Topshee, la marine ne cherche pas à ce que les soumissionnaires finalistes réalisent ces constructions sur le territoire canadien, faute de capacité industrielle suffisante.

« Le Canada ne dispose actuellement pas de la capacité pour construire des sous-marins et il serait complexe d’entrer sur ce marché », a expliqué le vice-amiral. « La construction sous-marine exige une chaîne de production durable. Maintenir une ligne de production stable au Canada serait un véritable défi. »

Dans ce contexte, le gouvernement s’est fixé l’objectif d’acquérir jusqu’à douze nouveaux sous-marins, afin de renforcer sa présence stratégique dans l’Arctique. Les sous-marins de la classe Victoria seront hors service dans une dizaine d’années, ce qui pousse à une décision rapide sur un modèle de remplacement.

Pour illustrer l’importance d’une flotte stable, Topshee cite l’exemple du Japon, qui gère une flotte de 22 sous-marins régulièrement renouvelés. « Il faut un nombre conséquent de navires pour soutenir la production à long terme », explique-t-il.

La concrétisation du contrat engendrera toutefois des retombées économiques au Canada. Le vice-amiral souligne que de nouvelles installations de maintenance, nécessitant de l’acier canadien, seront construites sur les deux côtes, créant ainsi des emplois qualifiés dans le soutien logistique et industriel.

Steve Jeong, représentant de Hanwha, affirme que l’entreprise pourrait envisager une construction au Canada, mais cela allongerait les délais de livraison de dix à douze ans supplémentaires. « Je préfère construire ici en Corée du Sud, afin de fournir les sous-marins plus rapidement », précise-t-il.

Lors de sa visite, Mark Carney a inspecté un des sous-marins Hanwha présentés au chantier naval, le même jour où un nouvel accord de défense était signé entre le Canada et la Corée du Sud. Le ministre de la Défense David McGuinty ainsi que le Premier ministre sud-coréen Kim Min-Seok accompagnaient la délégation lors de cette visite des installations à la pointe, équipées notamment de soudure robotisée.

Le 26 août, Carney s’était également rendu aux installations de TKMS à Kiel, en Allemagne.

Topshee a qualifié les deux projets de sous-marins proposés d’« excellents », rappelant qu’ils répondent à toutes les exigences de la marine canadienne. Il espère qu’une décision sera prise dès l’an prochain.

Le projet suscitant une forte concurrence, David Perry, président de l’Institut canadien des affaires globales, souligne la rapidité inhabituelle du processus. Il déclare que cette acquisition progresse « à la vitesse de la lumière » comparé aux standards habituels de la défense, avec une compétition intense entre les candidats.

L’entreprise gagnante influencera aussi la stratégie industrielle et économique du Canada, dans un contexte où les pays d’origine des soumissionnaires rivalisent pour offrir des retombées indirectes significatives.

Selon McGuinty, Hanwha a donné l’impression d’être une « entreprise très sérieuse ». Parmi les critères qui détermineront le choix final figurent le calendrier de livraison, l’utilisation de matières premières canadiennes (acier, aluminium) et la qualité des retombées industrielles annoncées.

Perry note que « cette attribution serait l’une des mesures les plus concrètes que le Premier ministre pourrait prendre pour concrétiser sa volonté de diversification commerciale ». Il rappelle que, si le gouvernement peut négocier et faciliter les échanges commerciaux, la décision d’achat relève directement de l’exécutif, notamment du Premier ministre.

Le même jour, Carney et le président sud-coréen Lee Jae-myung ont signé un accord de coopération en matière de défense renforçant les exercices conjoints, la formation, ainsi que les échanges de personnel, d’équipements et de fournitures militaires. « Nous devons nous engager pleinement dans cette région, et Corée du Sud a été choisie à dessein », a affirmé McGuinty.

La Corée du Sud présente ce contrat comme le début d’un partenariat industriel élargi entre les deux pays. Des représentants sud-coréens ont récemment indiqué que celle-ci est désormais le deuxième plus grand fournisseur d’équipements militaires au sein de l’OTAN, derrière les États-Unis.

Hanwha a exprimé son intérêt pour des investissements dans la production canadienne de batteries lithium-ion, le gaz naturel liquéfié, l’industrie aérospatiale, l’acier et les minerais critiques. Le groupe propose également de bâtir deux bases de maintenance pour sous-marins sur les côtes est et ouest du Canada.

Acteur majeur de la défense sud-coréenne, Hanwha se présente comme le septième plus grand conglomérat du pays et mène une stratégie d’expansion internationale dynamique. L’entreprise affirme pouvoir, en cas de signature l’année prochaine, exploiter pleinement la capacité de ses chantiers pour devancer tout concurrent sur les délais.

Hanwha garantit la construction de quatre sous-marins KSS-III d’ici 2035, avec une première livraison prévue en 2032. Ensuite, il serait possible de fournir un sous-marin annuel. Cette avance permettrait à Ottawa d’économiser jusqu’à un milliard de dollars en coûts de réparation en retirant précocement les sous-marins Victoria.

Estimé entre 20 et 24 milliards de dollars canadiens, sans inclure les infrastructures de maintenance, ce projet KSS-III d’Hanwha propose un sous-marin plus grand que celui de son concurrent allemand. Il utilise des batteries lithium-ion et dispose de lanceurs verticaux capables de tirer des missiles balistiques en position verticale. La Marine sud-coréenne opère déjà ce modèle, mais aucune exportation n’a encore été effectuée.

La Corée du Sud cherche à développer son industrie de défense nationale en réduisant sa dépendance aux États-Unis. En 2023, elle figurait au 8e rang mondial des exportateurs d’armes, ambitionnant de devenir le 4e d’ici 2027, selon un document interne du ministère de la Défense sud-coréen.

De leur côté, l’Allemagne et la Norvège ont commandé ensemble une douzaine de sous-marins 212CD construits par TKMS. Ce design est si récent que aucune marine ne le possède encore en service.

TKMS assure pouvoir respecter l’échéance canadienne de 2035 pour la première livraison, mais sans pouvoir rivaliser avec le rythme de production plus ambitieux proposé par Hanwha.

La semaine dernière, des représentants de TKMS ainsi que les ministres de la Défense allemands et norvégiens se sont rendus à Ottawa dans une intense campagne de lobbying avant la visite de Carney en Corée. Ils ont tenté de convaincre le gouvernement canadien d’intégrer un groupe de nations opérant le même type de sous-marins, facilitant ainsi le partage des ressources et des pièces détachées.

Le groupe allemand, l’un des plus anciens constructeurs de sous-marins au monde, a fourni environ 70 % de la flotte conventionnelle de l’OTAN, ce qui en fait un choix moins risqué du point de vue industriel.

Kyle Duggan