Le plan de paix en 20 points proposé par l’ancien président américain Donald Trump prévoit clairement que les Palestiniens doivent continuer à vivre à Gaza et que « Israël n’occupera ni n’annexera Gaza ». Pourtant, la majorité de ce plan entre en contradiction avec les objectifs des membres d’extrême droite de la coalition gouvernementale israélienne actuelle, qui souhaitent un contrôle israélien permanent de Gaza dans le cadre d’un projet de « Grand Israël ». Cette vision d’un futur Gaza où les Israéliens remplaceraient les Palestiniens reste cependant bien vivace.
Beaucoup d’analyses menées par des groupes de réflexion et des médias aux États-Unis, en Europe, en Israël et dans les pays arabes se concentrent sur les défis et les possibilités d’évolution au-delà de la simple trêve, en explorant la mise en œuvre plus large du plan de Trump, notamment le désarmement du Hamas, la stabilisation et la reconstruction de Gaza, ainsi que la création de conditions favorables à un État palestinien. Ces réflexions alimentent un débat essentiel sur les perspectives d’avenir, tout en reconnaissant les difficultés importantes à surmonter. Toutefois, elles occultent souvent le rôle des acteurs d’extrême droite qui sont essentiels au sein de la coalition actuelle du Premier ministre Benjamin Netanyahu.
Dans un essai publié par le New York Times, Shira Efron s’est penchée sur ce facteur d’extrême droite, affirmant que la trêve représente « une défaite — une défaite nécessaire et bénie — de la vision messianique de ce gouvernement ». Elle souligne notamment les divergences entre la présentation qu’en fait Netanyahu et celle de Trump, le non-respect par le Premier ministre de sa promesse de détruire le Hamas, ainsi que le rôle crucial de Trump dans la conclusion de cet accord.
Cependant, pour l’extrême droite israélienne, la trêve est seulement un revers, pas une défaite. Si certains espèrent que cette faction se marginalise, les négociateurs doivent se préparer à ce qu’elle tente de torpiller les efforts de paix. Il est essentiel de ne pas sous-estimer la détermination et la capacité d’action de ce courant politique.
L’extrême droite israélienne
La coalition au pouvoir actuellement est la plus à droite de l’histoire d’Israël, s’appuyant sur un héritage ancien d’un mouvement d’extrême droite bénéficiant ponctuellement du soutien officiel sous des gouvernements Likud. Ce mouvement des colons vise à étendre la colonisation juive à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza, et à assurer un contrôle israélien permanent sur ces territoires. Depuis la prise de pouvoir fin 2022, le gouvernement inclut plusieurs figures emblématiques de ce courant. Parmi elles, les ministres Itamar Ben-Gvir (Sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (Finances) sont les plus en vue, ainsi que Gila Gamliel (Innovation, Science et Technologie) et Amichai Eliyahu (Patrimoine). Ces responsables s’opposent à toute cession du contrôle israélien sur Gaza et militent pour une occupation et une colonisation permanentes. Ils ont fortement influencé Netanyahu — qui partage nombre de leurs positions et entretient des liens avec l’extrême droite — en le poussant à privilégier le contrôle de Gaza au détriment de la libération des otages, succès très relatif jusqu’à la trêve récente. Parallèlement, ils promeuvent une extension agressive du contrôle israélien en Cisjordanie, incluant l’expansion des colonies, des opérations militaires ayant déplacé des milliers de Palestiniens, et des réformes légales facilitant cette domination.
Ceux qui souhaitent voir l’extrême droite israélienne perdre du terrain peuvent nourrir l’espoir que la trêve et un éventuel plan de paix marquent une défaite franche. En effet, le plan de Trump s’oppose frontalement aux Israéliens d’extrême droite qui espéraient tirer profit de la guerre déclenchée après l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 pour chasser les Palestiniens de Gaza et assurer un contrôle permanent. Si cette trêve évolue vers un processus de paix durable conformément au plan américain, l’extrême droite subirait un revers majeur.
Pourtant, ces trois dernières années, l’extrême droite est devenue un pilier de la coalition gouvernementale et continue de voir dans la situation actuelle une opportunité pour avancer vers une annexion de facto de la Cisjordanie et un contrôle permanent de Gaza. Le gouvernement américain ne semble pas prêt à agir concrètement pour contrer cette dynamique, laissant le peuple israélien comme seul acteur potentiellement capable de transformer ce revers en une défaite durable.
Les fauteurs de troubles d’extrême droite
Le mouvement des colons d’extrême droite cherche depuis longtemps à établir des implantations juives à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza. Ces deux premiers territoires présentent une importance historique, religieuse et symbolique plus grande pour la majorité juive, mais la frange la plus radicale a toujours revendiqué Gaza aussi. Certains dirigeants israéliens, notamment l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, ont considéré qu’il fallait faire un compromis en abandonnant Gaza pour concentrer les ressources sur la Cisjordanie, ce qui explique le démantèlement des colonies de Gaza en 2005. Mais une bonne partie des colons n’a jamais accepté cette stratégie. Après l’attaque du 7 octobre, des figures telles que Ben-Gvir, Smotrich et la députée Limor Son Har-Melech ont réclamé un retour à la colonisation de Gaza, y voyant la possibilité d’inverser ce qu’ils considèrent comme une erreur.
Le mouvement des colons a largement œuvré à saboter le processus des accords d’Oslo en faisant obstruction à la création d’un État palestinien en Cisjordanie. Il a développé un maillage étendu de colonies et d’infrastructures, rendant impossible l’émergence d’un territoire palestinien contiguous. Netanyahu lui-même s’est vanté d’avoir freiné la mise en œuvre des accords d’Oslo. Aujourd’hui, ce sont ces mêmes acteurs politiques, fiers de leur bilan, qui dirigent le gouvernement israélien et continuent d’entraver tout processus de paix fonctionnel. Le Hamas demeure l’autre grand obstacle côté palestinien, conservant son rôle préponderant dans la bande de Gaza.
Une force politique consolidée
La trêve et l’accord sur le plan de Trump ne correspondent pas aux attentes de l’extrême droite israélienne. Néanmoins, ce courant politique est plus proche que jamais de ses objectifs d’implantation et de contrôle permanent de la Cisjordanie et de Gaza.
Si l’attention médiatique s’est largement portée sur l’horreur de l’attaque du 7 octobre ainsi que sur le bombardement massif, les déplacements de population et la famine à Gaza, les ministres et colons d’extrême droite ont profité de la situation pour accélérer leur emprise sur la Cisjordanie. Depuis 1967, le mouvement colonisateur israélien a progressivement augmenté son emprise territoriale, bénéficiant tantôt d’un appui direct du gouvernement, tantôt de l’autorisation tacite ou de la complaisance militaire. Sous le gouvernement actuel, l’expansion des colonies, officielle comme officieuse, s’est intensifiée de manière notable.
Quant à Gaza, malgré une présence colonisatrice moins durable, la destruction massive de la société palestinienne offre une opportunité sans précédent à l’extrême droite pour consolider un contrôle militaire, voire pour recommencer à implanter des colonies israéliennes. Selon les termes du cessez-le-feu, l’armée israélienne s’est retirée de certaines zones mais contrôle encore environ 53 % du territoire. Si cette tendance se maintient, le mouvement des colons pourrait réutiliser les méthodes éprouvées en Cisjordanie : établir des avant-postes dans les zones sous contrôle israélien où peu de Palestiniens vivent désormais et sur d’importantes surfaces de décombres. Bien qu’une barrière fortifiée entoure désormais Gaza, compliquant ces actions, les colons ont souvent su contourner les obstacles physiques et politiques, surtout si le gouvernement ferme les yeux ou les encourage en sous-main.
Une confiance excessive dans les États-Unis
Les États-Unis restent le seul acteur capable d’exercer une pression réelle sur Israël, et l’administration Trump a joué un rôle déterminant dans l’obtention du cessez-le-feu. Ceux qui nourrissent un optimisme mesuré placent beaucoup d’espoir dans la capacité de Trump à faire respecter son plan par Israël et le Hamas. David Miliband, dirigeant de l’International Rescue Committee, a récemment souligné que Trump mérite du crédit car « quand quelque chose est à lui, il s’y engage vraiment ». De même, Shira Efron rappelle que la colonisation de Gaza serait abandonnée selon le plan, et que l’annexion de la Cisjordanie serait mise en pause suite aux déclarations de Trump. Pour Yair Rosenberg dans The Atlantic, le risque est que l’État hébreu tarde à appliquer l’accord, offrant ainsi une « fenêtre d’opportunité aux colons et à leurs alliés politiques pour s’implanter dans certaines zones de Gaza », ajoutant que « seul Trump peut empêcher cela, du moins jusqu’aux prochaines élections israéliennes susceptibles de déloger Netanyahu et ses alliés ».
Toutefois, s’appuyer sur Trump pour garantir le respect du plan américain est un pari fragile. Des voix sceptiques s’inquiètent d’un possible désintérêt de Trump pour s’impliquer dans un processus long et complexe de paix israélo-palestinienne. Mais le plus grand motif d’inquiétude est plus profond et historique. Depuis des décennies, les États-Unis dénoncent l’expansion des colonies en Cisjordanie, les déplacements forcés de Palestiniens, et la strangulation de leur économie émergente, sans pour autant utiliser leur principal levier : la conditionnalité de l’aide militaire annuelle de plus de 3 milliards de dollars. Même lors de la destruction de Gaza après l’attaque du 7 octobre, le président Biden n’a pris que des mesures limitées, telles que le blocage d’une livraison de bombes, tout en augmentant considérablement l’aide militaire. Rien ne laisse penser que Washington serait prêt à contraindre Israël à respecter ses demandes de manière drastique.
Profitant de son expérience en Cisjordanie, l’extrême droite pourrait ainsi profiter de la dévastation à Gaza et de la présence militaire partielle pour commencer discrètement à installer des colonies. Que feraient alors les États-Unis ? Au mieux, ils exprimeraient des protestations, mais seraient peu enclins à utiliser leurs leviers puissants.
Les responsables d’extrême droite ne se sentent pas contraints de faire des concessions à Washington, comme en témoigne leur vote, le 22 octobre, en faveur de lois visant à annexer des pans importants de la Cisjordanie, défiant Netanyahu et provoquant l’agacement du vice-président américain J.D. Vance, alors en visite en Israël. Malgré l’insatisfaction américaine, rien ne laisse penser qu’il y aura une suspension ou une réduction significative de l’aide militaire. Sans menace crédible de retrait de ce soutien, l’extrême droite poursuivra ses ambitions.
Netanyahu, habitué des présidents américains, a cédé face à la pression politique en acceptant l’accord de trêve, en partie grâce à Trump. Mais il maîtrise l’art de la temporisation et devrait continuer à louer publiquement le plan tout en entravant les négociations et en accusant les Palestiniens de tout échec, afin de préserver ses intérêts politiques et son pouvoir.
L’électorat israélien
Washington n’a guère de moyens pour contraindre Netanyahu à s’opposer durablement à ses alliés d’extrême droite, mais il existe un autre acteur potentiel puissant : les électeurs israéliens. Bien que l’opinion publique ait fortement évolué vers la droite ces dernières années, elle a été l’une des forces ayant poussé Netanyahu à accepter la trêve. Une majorité d’Israéliens souhaitait la fin de la guerre et donnait la priorité au retour des otages.
Conformément à l’accord, Hamas a libéré les otages israéliens encore vivants et procède au retour des dépouilles. Désormais que les otages sont rentrés, la population perdra-t-elle tout intérêt pour le conflit à Gaza et acceptera-t-elle indéfiniment l’occupation partielle ou totale ? Ou contraindra-t-elle le gouvernement à travailler pour la paix, bien que déjà épuisée par plusieurs fronts et l’usage intensif des réservistes ?
Lorsque des otages étaient encore détenus, plus de la moitié des Israéliens soutenaient un accord impliquant le retrait en échange de leur libération. Un sondage de septembre indiquait que 60 % des Juifs israéliens (74 % de la population) voulaient la fin de la guerre, invoquant surtout la sécurité des otages. Désormais libérés, comment percevront-ils la poursuite de l’occupation ? La majorité s’oppose à la colonisation juive de Gaza et le soutien aux partis d’extrême droite reste limité, même si, dans le système politique israélien, de petits partis peuvent exercer un pouvoir disproportionné au sein d’une coalition. La question n’est pas tant le soutien aux colons extrémistes, mais plutôt la mobilisation effective des citoyens contre ces initiatives.
Dans les faits, le public israélien semble peu enclin à empêcher l’extrême droite de poursuivre ses projets en Cisjordanie et à Gaza. Par exemple, un sondage d’août indique que 76 % des Juifs pensent qu’« il n’y a pas d’innocents à Gaza ». Certains sondages publiés cette année montrent entre 53 % et 82 % des Juifs israéliens favorables à l’expulsion des Palestiniens de Gaza, tandis que le soutien à l’État palestinien reste faible.
Le peuple israélien pourrait infliger un revers majeur à l’extrême droite en la désavouant aux urnes. Des élections sont prévues en octobre 2026, mais un scrutin anticipé est possible si la coalition actuelle éclate, si Netanyahu le souhaite ou si le budget annuel n’est pas adopté d’ici fin mars. Des sondages récents révèlent un soutien non négligeable à cette option.
La coalition dépend fortement de petits partis d’extrême droite, qu’il est donc dans l’intérêt de Netanyahu de ménager. Si ses opposants espèrent sa chute, il compte encore de nombreux partisans. Selon des sondages, son parti Likud reste la formation la plus importante au Parlement. Même si l’extrême droite quitte la coalition, il est probable qu’un futur gouvernement ignore ou soutienne tacitement l’expansion des colonies.
Perspectives
Il est facile, mais peu constructif, de prédire un avenir sombre. Nombre d’analystes sérieux reconnaissent que la trêve et le plan de paix actuel représentent la meilleure lueur d’espoir. Pourtant, l’extrême droite reste bien ancrée au gouvernement israélien, disposant d’un pouvoir étendu pour consolider la colonisation en Cisjordanie et probablement pour faciliter une reprise des colonies à Gaza. Tant que Netanyahu dépend de ses alliés d’extrême droite pour maintenir le pouvoir, Washington devrait déployer d’importants efforts pour l’obliger à freiner ces initiatives et s’impliquer dans un processus de paix ; mais l’histoire montre que l’administration américaine est peu encline à exercer pleinement sa pression. Le pays pourrait aussi, par le vote, repousser l’extrême droite, mais l’opinion publique semble peu motivate à s’opposer de manière déterminée à ce mouvement.
Si un plan de paix veut réellement avoir une chance, il faudra reconnaître dès à présent que le mouvement d’extrême droite, fort de ses avancées récentes, tentera de profiter du moindre relâchement d’attention — tant internationale qu’israélienne — pour poursuivre ses ambitions.