Face à des espaces aériens de plus en plus contestés et à une baisse notable du nombre de ses escadrons, l’Armée de l’Air indienne (IAF) se trouve à un tournant stratégique. Avec seulement 31 escadrons de chasse contre un effectif autorisé de 42, et confrontée aux menaces posées par des appareils avancés tels que le J-20 chinois ou le JF-17 Block III pakistanais, l’innovation devient une nécessité. L’introduction de porteurs de missiles sans pilote — des drones à réaction capables de lancer des missiles air-air en cours de mission — pourrait étendre la portée des avions pilotés tout en protégeant leurs pilotes. Ce concept, porté par la société privée indienne NewSpace Research & Technologies (NRT) basée à Bengaluru, pourrait révolutionner les opérations de l’IAF en associant des plateformes jetables à des armements nationaux comme le missile Astra MkII.
Inauguré avec le drone Abhimanyu, présenté en début 2025 comme un « loyal wingman », ce système se déploie en vol, lancé depuis un avion de chasse basé à terre ou sur porte-avions, et se propulse grâce à un petit turboréacteur. Ainsi, le drone peut s’avancer de 100 à 150 km en avant-garde, jouant le rôle d’« amplificateur de portée », avant de tirer un Astra MkII disposant d’une portée de 160 km, pour un rayon d’action total supérieur à 250 km depuis l’appareil porteur. Ce déploiement asymétrique augmente significativement la puissance de frappe tout en s’inscrivant dans la logique d’autonomie stratégique indienne portée par la doctrine « Atmanirbhar Bharat », en tirant parti de l’innovation privée pour combler des lacunes capacitaires.
Ce virage doctrinal vers le travail en équipage homme-machine (Manned-Unmanned Teaming, MUM-T) souligne l’importance des appareils collaboratifs en combat aérien. Les chasseurs traditionnels comme le Su-30MKI ou le Rafale sont limités par la sécurité du pilote et leur autonomie en carburant, ce qui freine leur emploi dans les zones à haut risque. Les porteurs de missiles sans pilote inversent cette dynamique : lancés en vol sous un chasseur, ils peuvent patrouiller ou foncer de manière autonome tout en tirant des missiles, sans exposer l’appareil habité au radar ennemi ni à la défense antiaérienne adverse.
L’intérêt récent de l’IAF pour l’Abhimanyu — initialement conçu pour la marine — traduit une volonté d’adaptation. Selon les informations recueillies, le service étudie sa faisabilité pour des opérations terrestres en complément du drone de combat CATS Warrior de HAL, dont le coût est plus élevé. Sur un scénario à deux fronts, ces drones pourraient saturer les défenses adverses en encaissant les tirs, pendant que les avions pilotés exploitent les brèches ouvertes. Les avantages dépassent le simple cadre du combat : réduction de l’usure humaine, coûts de cycle de vie diminués (les drones coûtant entre 1 et 2 millions de dollars l’unité contre environ 100 millions pour un chasseur), et intégration fluide au réseau de commandement tactique IACCS pour un guidage en temps réel.
Avantages clés des porteurs de missiles sans pilote
| Avantages | Description | Impact pour l’IAF |
|---|---|---|
| Portée étendue | Le drone parcourt 100 à 150 km après son lancement grâce à son turboréacteur, s’ajoutant aux 160 km de portée du missile pour un total de plus de 250 km. | Permet des engagements à distance contre des incursions des forces aériennes chinoises ou pakistanaises sans devoir avancer les bases. |
| Vulnérabilité réduite | Le déploiement passif maintient les plateformes habitées en dehors des zones de tir ennemies ; le drone absorbant les attaques en tant qu’actif consommable. | Protège les pilotes de grande valeur, solution à la pénurie croissante de personnel qualifié face à l’augmentation des missions. |
| Multiplicateur de force | Peut embarquer 4 à 6 missiles Astra MkII ou R-77, doublant ainsi la capacité de tirs d’un chasseur sans alourdir ce dernier. | Permet de submerger des ennemis en supériorité numérique par des attaques massives, améliorant les taux de destruction. |
| Rentabilité | Architecture modulaire favorisant le prototypage rapide ; la production à grande échelle est abordable grâce au secteur privé. | Accélère la recomposition des escadrons tout en libérant des fonds pour des programmes avancés comme l’AMCA. |
| Polyvalence | Autonomie pilotée par intelligence artificielle pour les missions de guerre électronique, SEAD (suppression des défenses aériennes ennemies) ou rôle kamikaze ; signature radar réduite. | Renforce les opérations multi-domaines, avec une intégration possible aux systèmes de défense sol-air comme l’Akash-NG. |
Ces atouts issus des concepts développés par NRT font du porteur de missiles sans pilote une solution à faible risque et à haute valeur stratégique, répondant aux ambitions de l’IAF pour 2047, année du centenaire de la force aérienne indienne.
Au cœur du système, la simplicité et l’ingéniosité du propulsion sont essentielles. Un turboréacteur compact — récessé pour réduire la signature radar — propulse le drone à environ 550 km/h sur des distances de 100 à 150 km, et peut évoluer jusqu’à 6 000 mètres d’altitude. Contrairement aux drones à batterie, cette propulsion autorise des manœuvres dynamiques pour esquiver les systèmes sol-air ennemis tout en maintenant un contact visuel avec les cibles.
L’intégration avec l’Astra MkII, missile clé développé par le DRDO, est parfaitement orchestrée. Ce missile emportant un chercheur radar à impulsions (RF) dispose d’une portée cinématique de 160 km, en nette progression par rapport aux 110 km du MkI. Le drone agit ainsi comme un nœud avancé en recevant via liaison de données les informations du porte-avions, puis acquiert, suit et lance ses munitions de manière autonome. Lors d’essais simulés pour la marine indienne sur MiG-29K, les prototypes Abhimanyu ont démontré une capacité à transporter plusieurs missiles, incluant aussi des SAAW pour des frappes au sol. Pour l’IAF, embarqué avec un Su-30, ce drone fait office de « camion à missiles », déchargeant les chasseurs tout en préservant leur maniabilité et endurance.
La conception modulaire de NRT renforce encore l’intérêt, permettant d’échanger rapidement des baies pour capteurs ou équipements de guerre électronique, pilotés par intelligence artificielle pour le maillage des réseaux de combat. Avec une autonomie de déplacement d’environ 1 000 km, le drone ne se limite pas à une action unique : les versions récupérables pourront se ravitailler en vol et allonger leur temps de veille à plusieurs heures.
Le développement du secteur privé dans la défense indienne s’est accéléré notamment depuis Aero India 2023, et NRT en est un exemple probant. Fondée en 2016, la société est passée de la technologie spatiale aux drones, remportant en février 2025 un contrat pour l’A.N.C.C.A.V. (Abhimanyu Navy Combat Air Vehicle). Conçu pour une production de masse à faible coût, le drone a attiré l’attention de l’IAF dès juin, qui voit en lui une solution temporaire face aux retards du drone de combat Ghatak.
Cette démarche ne relève pas d’un simple opportunisme, elle répond à une véritable nécessité stratégique. Des pays comme les États-Unis avec le XQ-58 Valkyrie ou l’Australie avec le Loyal Wingman ont déjà mis en service des systèmes similaires et démontré leur efficacité lors d’exercices. L’Inde, en retard sur ce front, risque de perdre le bénéfice de l’initiative tactique — imaginez par exemple une nuée d’Abhimanyu submergeant un raid aérien de la PLAAF au-dessus de l’Arunachal Pradesh. En s’associant avec NRT, l’IAF pourrait prototyper ce système en 18 à 24 mois, accélérant l’intégration grâce au dispositif iDEX (Innovation for Defence Excellence).