La demande de Zarah Sultana pour que la Grande-Bretagne se retire de l’OTAN illustre une fois de plus comment une indignation morale peut se transformer en confusion stratégique.
Cette semaine, la députée travailliste a écrit sur Twitter : « L’OTAN n’a rien à voir avec la ‘paix’ ou la ‘sécurité’. C’est une machine de guerre impérialiste. Il suffit de regarder l’Afghanistan et la Libye… Nous devons quitter l’OTAN immédiatement. »
Cette condamnation catégorique s’inscrit dans une tradition de gauche anti-impérialiste. Pourtant, comparée aux propos qu’elle tenait au début de l’invasion russe en Ukraine, cette position paraît difficilement cohérente.
Le 24 février 2022, jour même de l’invasion, elle tweetait : « L’invasion russe de l’Ukraine est déplorable. Poutine doit immédiatement retirer ses forces et cesser les bombardements. » Deux jours plus tard, elle saluait « l’incroyable courage des manifestants anti-guerre en Russie, qui risquent la répression pour défendre la paix et s’opposer à l’invasion de Poutine. »
Ces déclarations témoignent d’une solidarité claire envers un peuple attaqué et d’une reconnaissance explicite des responsabilités. Pourtant, sa position actuelle, qui considère l’OTAN comme la véritable source de l’instabilité mondiale, entre en contradiction avec cette clarté initiale.
La réalité géostratégique est cruelle : les pays voisins de l’Ukraine n’ont pas subi son sort précisément parce qu’ils appartiennent à l’alliance que Zarah Sultana souhaite voir la Grande-Bretagne quitter. L’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Pologne bénéficient de la garantie de défense collective de l’OTAN qui dissuade toute invasion. En revanche, des pays hors de ce parapluie, comme la Géorgie et bien sûr l’Ukraine, n’ont pas eu cette chance. Cette différence se voit clairement sur la carte et ne relève pas d’un débat théorique.
Pour comprendre cette contradiction, il faut rappeler qu’en février 2022, Zarah Sultana faisait partie des onze députés travaillistes ayant signé une déclaration de la coalition Stop the War. Ce texte mettait en cause la légitimité de l’OTAN et suggérait que son « expansion vers l’est » aurait contribué aux tensions menant à la guerre. La direction du parti avertit immédiatement que tout député persistant à soutenir ce texte perdrait le soutien du parti. Zarah Sultana et les autres se sont alors désolidarisés en quelques heures.
Elle n’a jamais explicitement affirmé que l’OTAN avait provoqué l’invasion. Mais en acceptant puis en retirant sa signature à une déclaration qui tenait ce raisonnement, elle s’est, le temps d’un instant, retrouvée du côté de ceux qui voient la puissance occidentale comme le principal moteur du conflit, plutôt que le régime russe qui l’a déclenché. Son appel actuel au retrait du Royaume-Uni de l’OTAN réaffirme cette vision unilatérale, sans reconnaître réellement le rôle que joue la dissuasion.
Son argumentaire intérieur ne tient pas davantage. « Des salaires, pas des armes. De la protection sociale, pas des guerres », écrivait-elle cette semaine. Ce slogan, séduisant, est cependant trompeur. Le budget de la défense britannique représente environ 2 % du PIB. Même une coupe drastique ne suffirait pas à résoudre les problèmes structurels du NHS ou à réduire la pauvreté infantile. L’idée que la désarmement financerait la justice sociale est politiquement commode, mais économiquement infondée.
L’an dernier, Zarah Sultana déposait une gerbe au mémorial de guerre de Coventry « en mémoire de tous ceux de Coventry et du monde entier morts dans les horreurs de la guerre ». Son désir de paix est sincère, mais celle-ci ne se construit pas par un simple vœu. Elle repose sur la capacité à dissuader ceux qui recourent à la force pour atteindre leurs objectifs. Malgré ses défauts et erreurs, l’OTAN assure cette dissuasion depuis trois générations.
En dénonçant l’alliance comme impérialiste tout en condamnant l’invasion russe de l’Ukraine, Zarah Sultana s’attaque paradoxalement à la structure même qui protège la majeure partie de l’Europe d’une agression similaire. Ce positionnement manque de réalisme et d’appui factuel. Il s’agit d’un geste moral qui ne résiste pas à l’examen.
De toute évidence, il est difficilement compréhensible de réclamer la solidarité envers les Ukrainiens qui luttent pour leur survie et en même temps d’exiger que la Grande-Bretagne quitte l’alliance qui empêche de telles invasions ailleurs. C’est une incohérence éloignée de la réalité stratégique.
Elle a qualifié l’invasion russe d’« indigne » tout en demandant aujourd’hui le retrait britannique de l’OTAN, seule institution ayant réussi à dissuader de nouvelles agressions russes en Europe. La dissolution de l’OTAN ou un départ britannique exposeraient des pays comme la Pologne ou les États baltes à un risque accru. Sa politique, en somme, rendrait plus probables les invasions qu’elle condamne. C’est une contradiction fondamentale.