Les populations européennes sont souvent jugées comme peu enclines au combat, mais elles sont en réalité plus prêtes qu’on ne le pense communément. Le véritable obstacle n’est pas leur manque de volonté, mais plutôt un pessimisme élitiste à leur sujet.
La conviction selon laquelle les Européens seraient trop mollassons pour se battre — trop choyés, trop individualistes, trop « post-héroïques » — influence en catimini les décisions politiques concernant la mobilisation, le recrutement et les dépenses militaires. Les vétérans, certains universitaires, et même, dans une certaine mesure, les dirigeants européens semblent davantage préoccupés par les divisions au sein de leurs propres sociétés que par la menace adverse. Là où une confiance en soi semble s’accroître — en Finlande ou en Pologne — elle reste souvent tempérée par le doute quant à la question cruciale de savoir si les alliés défendraient ces pays en cas d’attaque.
Ce scepticisme paraît compréhensible, mais il risque de devenir une prophétie auto-réalisatrice. La « volonté de combattre » n’est pas une donnée figée. Il s’agit d’un potentiel social susceptible d’être stimulé ou freiné. Dans des domaines variés comme l’impôt, la protection sociale ou le sauvetage financier, la confiance ou la méfiance au sein de la société détermine bien souvent les résultats. La défense ne fait pas exception. Si les planificateurs partent du principe que la société ne se mobilisera pas et conçoivent leurs politiques sur cette base, ils favorisent un scénario où la société se conforme à ces attentes pessimistes.
Il est facile de comprendre comment ce pessimisme élitiste peut devenir auto-réalisateur. Les citoyens auront peu de chances d’être à la hauteur si leurs dirigeants emploient le service militaire obligatoire pour discipliner la jeunesse plutôt que pour former une masse entraînée. Cela vaut aussi lorsque les autorités rejettent des solutions pragmatiques aux problèmes de recrutement ou de maintien, comme autoriser les soldats à dormir un peu plus, par crainte que cela soit perçu comme un « adoucissement ». De même, placer les conscrits et réservistes dans des rôles statiques, monotones ou dangereux par méfiance envers leurs capacités revient à gacher leur potentiel.
Le public prend exemple sur ces politiques. Comme l’a souligné l’ancien ministre australien des Affaires étrangères et historien Paul Hasluck, les citoyens ne se mobilisent souvent pas parce qu’ils perçoivent que leur gouvernement ne leur fait pas confiance pour le faire. Selon lui, son propre pays rechigne à exiger sacrifice ou contribution civique, ce qui envoie un signal de doute sur la capacité des citoyens à se mobiliser. Quand les gouvernements transmettent cette impression, la confiance collective s’érode progressivement.
Les alliés européens de l’OTAN doivent désormais décider comment investir au mieux dans leur défense. Le défi majeur est de trouver un équilibre entre investissement dans les technologies de pointe et construction d’une masse humaine capable de défendre. Le danger serait d’embrasser l’innovation technologique tout en demeurant pessimiste sur les évolutions démographiques, éducatives et sociétales, en percevant ces dernières comme des faiblesses. Cette posture n’est pas seulement incohérente de manière analytique, elle pousse aussi les sociétés à voir leurs caractéristiques fondamentales comme des défauts.
Comment nous méprenons la société
Cela ne signifie pas que les décideurs puissent ignorer les signes d’alerte. Il existe en Europe des motifs réels d’inquiétude concernant la cohésion sociale. La polarisation politique s’est accentuée sur l’ensemble du continent, tandis que la confiance dans les institutions a diminué. Les jeunes générations accordent davantage de valeur à l’autonomie et au bien-être individuel qu’au devoir collectif. Et à mesure que les sociétés européennes deviennent plus diverses et mobiles, elles se fragmentent, laissant les citoyens moins sûrs que leurs concitoyens partageront la charge quand il le faudra.
Pour autant, le pessimisme enraciné, lorsqu’il s’inscrit dans la planification de la défense, se transforme en impasse. Les dirigeants devraient plutôt poser une autre question : non pas « Et s’ils ne voulaient pas se battre ? », mais « Et s’ils le voulaient — si les conditions étaient réunies ? »
Quand les politiques évaluent les citoyens ordinaires à l’aune du modèle du soldat professionnel hautement entraîné, ils minimisent non seulement la capacité d’apprentissage rapide du grand public, mais il supposent aussi que les motivations des non-professionnels soient semblables à celles des professionnels — souvent des individus exceptionnellement consciencieux issus de familles ou de régions avec de fortes traditions militaires. En outre, en se basant sur des critères issus de générations passées, ils sous-estiment la capacité des sociétés à relever de nouveaux défis ou à adopter des comportements différents.
Considérez l’essor de l’indépendance personnelle en Europe. Les sondages montrent que l’individualisme réduit la propension à se battre en temps de paix. Pourtant, en temps de guerre, les citoyens prennent les armes précisément pour défendre leur mode de vie. Des libertés constitutionnelles telles que le droit de propriété intensifient cette motivation, tout comme les démocraties favorisent la lutte pour un avenir choisi librement. En revanche, les régimes autoritaires, qui vantent souvent une « unité » collective supposée plus forte, voient fréquemment cette unité se dissoudre face aux épreuves, ce qui conduit à des désertions massives.
La génération Z montre certes une relative faible loyauté envers l’employeur et un moindre intérêt pour les rôles traditionnels de leadership, mais elle est aussi très orientée missions, compétitive et sensible à la reconnaissance. Le modèle scandinave de conscription, souvent perçu à tort comme un moyen de discipliner les « jeunes éveillés », fonctionne parce qu’il s’appuie sur ces motivations, offrant un service public valorisé comme voie d’épanouissement personnel et de reconnaissance sociale. D’autres armées commencent à reconnaître qu’elles ont trop mis l’accent sur les fonctions de leadership au détriment de l’importance du « suivi » voire de l’exécution collective.
Les femmes affichent souvent une moindre volonté à se battre, mais ceci s’explique en grande partie par un manque d’information plutôt que par un réel désengagement. Elles excluent le service militaire non parce qu’elles refusent la violence, mais parce qu’elles ignorent les rôles disponibles, allant du chirurgien de guerre au spécialiste du déminage. La tendance à justifier cette différence uniquement par le genre conduit à reléguer les femmes à des « bataillons invisibles » ou « politiques », occultant des solutions concrètes telles que l’information ciblée sur les postes ou l’organisation d’affectations interservices.
Quant à la dimension internationale ou cosmopolite, activement encouragée par les dirigeants européens dans leur volonté de pacifier le continent, cette posture exige normalement de s’identifier d’abord à une nation avant de s’ouvrir à plus large échelle. Un regard cosmopolite peut très vite mobiliser quand il est convaincu de la justice de la cause défendue par son pays. À l’inverse, les populations historiquement liées par des attaches non choisies — famille, localité — ont souvent été lentes à répondre aux appels nationaux ou internationaux. Dans le cadre d’une alliance multinationale comme l’OTAN, cet esprit cosmopolite peut donc constituer un atout.
Enfin, le désenchantement politique réduit l’adhésion des populations à leur gouvernance, mais peut aussi conduire à voir la participation à la guerre comme un levier politique pour changer le système. L’histoire montre à maintes reprises que les peuples défendent avec acharnement des institutions qu’ils ne respectent pas forcément ou dont ils sont exclus, notamment lorsqu’ils nourrissent l’espoir de bâtir un avenir nouveau.
Pourquoi la recherche renforce la politique pessimiste
Pourquoi toute cette littérature scientifique approfondie sur la « volonté de combattre » ne parvient-elle pas à corriger le pessimisme ambiant ? Principalement parce que ce champ d’études est dominé par le Royaume-Uni et les États-Unis, pays sans service militaire obligatoire mais avec une confiance rhétorique dans « le peuple ». Là-bas, les dirigeants doivent estimer la volonté de combat à distance, sans contact direct, ce qui conduit souvent à surinterpréter les données pour rassurer des décideurs inquiets.
La plupart des chercheurs jugent la volonté de combattre d’une société à partir de sondages réalisés en temps de paix. Or ces enquêtes ne reflètent que l’imagination qu’ont les civils d’un conflit jamais vécu. Il n’est pas surprenant que les answers soient faibles : la guerre effraie, et combattre est vu comme une fonction professionnelle. Le problème survient quand ces hypothèses sont traitées comme des prédictions du comportement réel, à l’image des distractions contemporaines qui sont parfois interprétées comme des symptômes de déclin social profond.
Quand ils tirent des enseignements pour bâtir la résolution nationale, les experts privilégient souvent les états disposant des données les plus riches et d’un historique de succès : souvent ceux qui ont maintenu le service militaire obligatoire. La Finlande, par exemple, a développé une forte défense territoriale parce qu’elle fait face à une menace directe et que son statut non-aligné l’oblige à compter sur elle-même. Faire de la Finlande un modèle risque ainsi de dévaloriser des sociétés dont l’histoire et la perception des menaces sont très différentes.
Une erreur analogue survient dans l’analyse des cas de guerre. On a tendance à romantiser les efforts nationaux spécifiques et à généraliser ces exemples en modèles universels. L’Ukraine est le dernier exemple en date. Les raisons pour lesquelles les Ukrainiens se battent — confiance et défiance, culture, expérience récente — sont certes partagées ailleurs, mais chacune de ces raisons prend tout son sens dans le contexte précis de ce conflit particulier. Comme la prochaine guerre sera différente, il convient de ne pas surévaluer l’Ukrainien comme modèle.
Les politiques comme la conscription ne tiennent pas tant à réformer la société ou restaurer une fibre morale, mais à maintenir un lien étroit entre dirigeants politiques, militaires et citoyens. En Finlande, où le service est maintenu, les dirigeants restent proches de la société. Au Royaume-Uni ou en Allemagne, le simple débat sur la réintroduction de la conscription contribue à réduire l’écart avec les citoyens. Cela donne aux décideurs un meilleur aperçu de la résolution nationale — et de leur capacité à la façonner — que n’importe quel indicateur académique.
Plus dirigeants et militaires entrent en contact avec la société, plus ils constatent que les caractéristiques et compétences civiques en temps de paix peuvent devenir des atouts en guerre. La politique s’oriente alors vers l’adaptation des forces armées à la société plutôt que vers la transformation de la société selon des besoins militaires. Cette dynamique sociologique fondamentale montre que quand les décideurs ne comprennent pas le peuple sur lequel ils comptent en crise, ils gagnent en anxiété et en pessimisme — sentiments qui finissent par influencer les politiques. À l’inverse, faciliter cette lecture améliore la cohérence des choix stratégiques.
En Europe, le fossé social commence tout juste à se réduire. Après la guerre froide, les politiques se sont autonomisés, coupés des citoyens. La plupart des armées se sont réduites, professionnalisées et ont perdu le contact avec la population. Même des voisins comme la Pologne et la Hongrie sont restés relativement étrangers l’un à l’autre. Si les experts n’ont pas su corriger cette fracture, c’est aussi parce qu’eux-mêmes, sous couvert d’objectivité, sont devenus une élite très éduquée éloignée du reste de la société.
Quelles évolutions faut-il envisager ?
Les analyses de Ben Connable et Michael McNerney en 2018, ainsi que celle plus récente de Raymond Kuo et Catherine Kish en 2025, corroborent ces constats. Ces derniers, à propos de Taïwan, mettent en lumière les effets pervers d’une mauvaise politique : même une société volontaire peut voir le moral s’effondrer sous une gestion inadéquate. Connable et McNerney rappellent à quel point les décideurs réduisent souvent la guerre à des mécanismes alors que ce sont précisément les facteurs humains immatériels qui font la différence.
La limite de la résolution vient donc du leadership et non d’une faiblesse sociale latente. La confiance doit circuler dans les deux sens : les citoyens doivent avoir confiance dans leurs dirigeants, et ces derniers dans la société qu’ils servent. Bâtir cette confiance mutuelle exige proximité et échanges continus, où les dirigeants façonnent la société autant qu’ils en sont transformés. Plusieurs mesures concrètes peuvent traduire cette vision en politiques et préparations opérationnelles :
- Ne plus considérer les sondages comme des prophéties. Ces données ne reflètent que les attitudes en temps de paix, pas le comportement en temps de guerre. Il faut au contraire envisager comment les populations pourraient réagir positivement au conflit et bâtir des structures facilitant cela. En Suède, par exemple, l’Association des Corps Volontaires de Transport forme des conducteurs routiers aux missions de logistique en situation de crise, sur le modèle réussi des réseaux de cyberdéfense ukrainiens.
- Concevoir des politiques de mobilisation en phase avec les motivations réelles. Le recrutement militaire répond à diverses attentes : camaraderie, aventure, ennui, voire l’envie de se montrer sur les réseaux sociaux avec du matériel spécialisé. Ces motivations se conjuguent souvent à un engagement sincère pour le devoir collectif. L’essentiel est d’offrir une porte d’entrée et d’assurer que le service ait du sens une fois intégré.
- Prioriser les solutions pragmatiques sur les querelles culturelles. Nombre de difficultés en recrutement ou maintien sont logistiques, non culturelles, et peuvent être résolues — mais à condition que l’on cesse de partir du principe d’un déclin sociétal inévitable. Cela comprend des pré-formations pour préparer les recrues, des contrats courts pour celles avec des limitations de santé, une direction par la compréhension plutôt que par l’ordre, ainsi qu’une attention renforcée à la santé mentale.
- Faire confiance aux populations autant qu’à la technologie. En situation de guerre, les individus apprennent les compétences nécessaires. Il s’agit de rendre les technologies accessibles et intuitives, comme le fut le pistolet-mitrailleur STEN ou le Panzerfaust, simplifiés pour un usage large. L’exemple ukrainien — drones commerciaux, réparations improvisées avec pièces imprimées en 3D, véhicules ordinaires détournés en postes de communication — montre combien il est crucial de développer des systèmes maîtrisables et adaptables sous pression.
- Cesser de renforcer les récits adverses. Les régimes autoritaires ne détiennent pas le monopole de la cohésion sociale. Mais lorsque nos dirigeants vantent la détermination des autocraties tout en doutant de celle des démocraties, ils légitiment l’idée que démocratie rime avec faiblesse. Or les valeurs propres aux sociétés ouvertes — autonomie, pluralité, contestation — peuvent devenir des forces, à condition d’être bien canalisées.
Florence Gaub, Ph.D., est directrice de la division recherche au Collège de Défense de l’OTAN à Rome, spécialisée sur l’avenir de la guerre.
Roderick Parkes, Ph.D., est chercheur principal au Collège de Défense de l’OTAN et a récemment dirigé le German Council on Foreign Relations à Berlin.
Cette analyse reflète l’opinion personnelle des auteurs et non la position officielle d’aucune organisation.