Alors que le marché mondial des avions de combat s’intensifie, porté par la demande croissante des puissances émergentes en quête de plateformes 4,5 générations abordables et performantes, le HAL Tejas MkII indien se positionne comme un concurrent sérieux face au Saab Gripen E suédois, déjà reconnu à l’export. Avec un prototype du Tejas MkII attendu fin 2025 et un premier vol en 2026, la question s’impose : ce chasseur léger multirôle indigène peut-il supplanter le Gripen E, véritable succès commercial dans des pays comme le Brésil ou la Thaïlande, sur un marché international très compétitif ? Parallèlement, l’Inde cherche à accélérer la mise sur le marché de son avion grâce à la politique Atmanirbhar Bharat, visant à générer des contrats export de plusieurs milliards de dollars.
Le Gripen E, dont les premières livraisons en Suède débutent en 2025, domine depuis longtemps le segment des achats « intelligents » pour des forces aériennes à budget limité, grâce notamment à des temps de maintenance réduits et une pleine interopérabilité au sein de l’OTAN. Cependant, le Tejas MkII, propulsé par un moteur de la même famille GE F414, propose un savant équilibre entre coût, polyvalence des charges utiles et adaptation régionale, ce qui pourrait lui ouvrir un boulevard en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
À première vue, le Tejas MkII et le Gripen E partagent des caractéristiques similaires : un monoplace à aile delta optimisé pour l’agilité et la réduction des coûts d’exploitation, équipé du turbofan GE F414 développant 98 kN de poussée, offrant la capacité de supercroisière et un rayon d’action supérieur à 1 000 km. Mais un examen approfondi révèle des atouts distinctifs qui pourraient faire pencher la balance lors des appels d’offres.
Le Tejas MkII, avec une masse maximale au décollage (MTOW) de 17,5 tonnes, dépasse le cadre du Gripen E (16,5 tonnes) et dispose de 10 points d’ancrage capables de supporter jusqu’à 6,5 tonnes d’armement, contre 5,3 tonnes réparties sur 8 points pour le Gripen. Cette capacité supérieure permet à l’avion indien d’emporter des charges hétérogènes plus lourdes, incluant par exemple les missiles de croisière supersoniques BrahMos-NG ou les missiles air-air BVRAAM Astra, adaptés à des missions multirôle allant de la supériorité aérienne aux frappes au sol. Sa réserve interne de carburant, renforcée par 1 700 litres supplémentaires sous les ailes et 1 300 litres dans un réservoir ventral, augmente son rayon ferry à 3 500 km, réduisant ainsi l’écart avec l’endurance plus importante du Gripen.
D’un point de vue électronique, l’avion suédois bénéficie d’une maturité plus avancée. Le Gripen E est doté du radar AESA Raven ES-05, du système IRST21 pour la détection infrarouge, et d’une architecture ouverte pour faciliter les mises à jour rapides, ce qui permet des rotations en seulement 10 à 20 minutes — un avantage majeur pour des opérations à haute intensité. Le Tejas MkII répond avec son radar AESA Uttam développé en Inde et basé sur la technologie GaN, des suites de guerre électronique intégrant l’intelligence artificielle, ainsi qu’un affichage panoramique à 360 degrés dans le cockpit. Cette configuration permet une intégration fluide avec des armements indiens comme le missile anti-radar Rudram. En simulation, le Tejas se distingue par sa meilleure manœuvrabilité en fin de combat (jusqu’à 9g dans les virages), grâce à sa cellule plus légère. Cependant, le Gripen conserve un avantage psychologique indéniable du fait de son historique opérationnel éprouvé lors d’exercices majeurs comme Red Flag, rassurant les acheteurs à risque.
Le facteur coût joue également en faveur du Tejas MkII : proposé entre 70 et 75 millions de dollars l’unité, il s’affiche comme une option plus économique face aux 80-90 millions du Gripen E, ce qui séduit les pays envisagent des flottes de 20 à 50 appareils. Les experts notent que le Tejas pourrait combler l’écart de performances grâce à ses futures évolutions, notamment l’intégration de réservoirs carburant conformes qui pousseraient le MTOW au-delà des 18 tonnes. Sur la durée de vie opérationnelle, où les coûts sont déterminants (5 000 dollars environ par heure de vol pour le Gripen, contre une estimation à 3 500 dollars pour le Tejas), l’avion indien présente un avantage significatif en termes de charges d’exploitation.
Le Gripen E s’appuie sur un palmarès impressionnant avec 96 commandes à l’export auprès de 10 pays depuis 1999, fondant son succès sur sa modularité et la neutralité politique de la Suède — un atout pour les acheteurs souhaitant éviter les contraintes liées aux États-Unis. Parmi ses prospects actuels figurent l’Ukraine (avec des livraisons potentielles dès 2025) et la Colombie. Sa taille compacte (15,2 mètres de long et 8,6 mètres d’envergure) lui permet d’opérer depuis des pistes sommaires.
En comparaison, le Tejas MkII, encore en phase de développement, ne dispose pas encore d’un historique opérationnel solide mais mise sur ses atouts géopolitiques. La dépendance aux moteurs américains, un frein important, est en cours de levée avec le développement autonome du turboréacteur GTRE Kaveri 2.0 prévu pour 2035. L’avion se présente comme une alternative crédible face aux chasseurs chinois J-10C pour les pays alignés avec le QUAD. Ses futurs clients potentiels comprennent notamment les Philippines (dans le cadre du programme MRF visant 12 exemplaires), l’Argentine (suite à un pivot post-F/A-16), le Nigeria et l’Arménie — où le Tejas Mk1A a déjà suscité de l’intérêt lors de démonstrations à l’exercice Tarang Shakti 2024. Une commande majeure intérieure (plus de 200 exemplaires attendus par l’Indian Air Force) pourrait accélérer la cadence de production à 30 appareils par an d’ici 2028, générant des économies d’échelle nécessaires pour concurrencer les offres du Gripen.
Cependant, des défis subsistent : la maturité opérationnelle du Gripen E (avec sa première unité attendue fin 2025 en Suède) contraste avec l’entrée en service prévue du Tejas MkII en 2029, exposant le chasseur indien au risque d’être perçu comme un « vaporware ». En cas de confrontation directe, par exemple lors d’une compétition aux Philippines, le Tejas pourrait l’emporter sur les critères de prix et de transfert de technologie (jusqu’à 100 % de contenu local via des partenariats industriels avec HAL), mais le Gripen bénéficierait toujours d’une confiance accrue liée à sa fiabilité éprouvée.
Une stratégie claire pour dynamiser les exportations du Tejas MkII
Pour éviter que le Tejas MkII ne reproduise le faible succès à l’export du Mk1 (zéro commande ferme malgré 83 unités en service dans l’IAF), l’Inde doit mettre en œuvre une approche globale :
- Indigénisation des technologies clés : la contrainte liée au moteur GE F414, soumis à des restrictions d’exportation américaines, freine les ventes. Il est essentiel d’accélérer le financement du moteur national GTRE Kaveri 2.0 (90-95 kN de poussée) d’ici 2035, permettant des exportations sans contrôle. Par ailleurs, un important contrat de 500 millions de dollars avec des entreprises américaines garantissant l’approvisionnement en terres rares nécessaires pour le radar Uttam porte la composante indienne à 70 %.
- Montée en puissance de la production et des chaînes logistiques : le contrat IAF de 7 milliards de dollars pour 97 Tejas Mk1A (livraison prévue en septembre 2025) prépare l’installation des lignes MkII chez HAL Bengaluru. L’objectif est de disposer de 5 prototypes d’ici 2032. Parallèlement, des partenariats avec des grands groupes privés tels que Tata et Adani doivent assurer les compensations industrielles à hauteur de 50-60 %, à l’image de la coproduction du Gripen au Brésil.
- Démonstrations opérationnelles et personnalisation : les essais en vol avec des configurations export (intégration du missile Meteor pour compatibilité OTAN notamment) doivent être accélérés dès 2026. Des roadshows à LAAD 2026 et une diplomatie commerciale active via des lignes de crédit pourraient générer entre 5 et 10 milliards de dollars de commandes d’ici 2030. Positionné comme une solution « Sud-Sud » moins coûteuse que le F-16V et plus furtive que le JF-17, le Tejas MkII cible une vingtaine de pays.
- Garanties de soutien logistique et durée de vie : s’inspirer des packages de soutien à 30 ans de Saab en installant des centres MRO (Maintenance, Réparation, Opérations) localisés chez les acheteurs, réduisant significativement les temps d’immobilisation. L’adoption de jumeaux numériques et de la maintenance prédictive par IA pourrait faire chuter les coûts d’exploitation jusqu’à 20 % sous les références du Gripen.
Comme l’a souligné le ministre de la Défense Rajnath Singh lors d’Aero India 2025, « le Tejas MkII n’est pas seulement destiné à l’Inde, il est conçu pour le monde. » En conjuguant une indigenisation stratégique et un marketing maîtrisé, ce chasseur pourrait capter 10 à 15 % du marché mondial des ventes estimé à 200 milliards de dollars à l’horizon 2035, défiant ainsi la domination du Gripen E tout en renforçant la stature de l’industrie aérospatiale indienne.