Ces dernières semaines, l’administration Trump a ouvertement intensifié ses menaces contre le Venezuela. Elle a déployé massivement des avions militaires et des navires de guerre dans les Caraïbes, tandis que les forces américaines ont intercepté au moins sept embarcations au large du Venezuela. Washington affirme cibler les trafiquants de drogue et accuse le président vénézuélien Nicolas Maduro de collaborer avec des cartels transportant drogues et migrants vers les États-Unis. Le président Donald Trump a récemment évoqué un passage prochain de la lutte contre le Venezuela des opérations maritimes vers des actions terrestres, autorisant par ailleurs la CIA à mener des opérations clandestines dans le pays.
Cette situation ne concerne pas uniquement le Venezuela mais impacte également les États voisins et d’autres pays de la région. Trois experts ont été interrogés afin de prévoir les réactions possibles des principaux acteurs régionaux face à un éventuel conflit direct entre les États-Unis et le Venezuela, si les tensions venaient à s’aggraver.
Michael Weintraub
Professeur associé à l’Université des Andes de Bogotá, Colombie
Un conflit direct entre les États-Unis et le Venezuela provoquerait un climat d’inquiétude régionale et renforcerait les fractures idéologiques. La majorité des gouvernements latino-américains s’opposeraient à une intervention militaire, privilégiant une résolution diplomatique au sein de la Communauté des États latino-américains et caribéens ou de l’Organisation des États américains, afin d’éviter de légitimer une action unilatérale des États-Unis. Les gouvernements de gauche, comme ceux du Brésil, de la Colombie et du Nicaragua, s’élèveraient probablement contre ce qu’ils perçoivent comme un impérialisme américain, tandis que des gouvernements plus à droite, en Argentine, en Équateur ou au Paraguay, apporteraient un soutien discret à Washington sans toutefois approuver un engagement militaire direct. Le Mexique, sous la présidence de Claudia Sheinbaum, adopterait vraisemblablement une posture pragmatique de non-intervention, privilégiant les questions migratoires et commerciales dans ses rapports avec les États-Unis. Le gouvernement colombien, pour sa part, s’est historiquement aligné sur Maduro, passant sous silence les fraudes électorales au Venezuela, tout en dénonçant la pression exercée sous l’ère Trump. Le président colombien Gustavo Petro condamnerait probablement l’agression américaine et utiliserait ce contexte pour renforcer une campagne « anti-Yankee » à l’approche des élections législatives et présidentielles de 2026, exacerbant ainsi les relations déjà tendues avec Washington.
Roxanna Vigil
Chercheuse en sécurité nationale au Council on Foreign Relations
Un conflit direct entre les États-Unis et le Venezuela aurait vraisemblablement un impact déstabilisant sur la Colombie, alors même que la relation entre Bogota et Washington est de plus en plus tendue et que la Colombie doit gérer une hausse de la violence des groupes armés avant le cycle électoral de 2026. Malgré des débats houleux au plus haut niveau, la Colombie demeure un partenaire stratégique des États-Unis dans la région. La transition démocratique au Venezuela requiert le soutien de la Colombie afin d’affronter les défis sécuritaires le long de la frontière commune et de faciliter le retour des quelque 3 millions de migrants vénézuéliens présents en Colombie. Bogota s’oppose probablement à un conflit direct, au vu des risques de détérioration de la crise humanitaire et migratoire. En cas d’escalade, la coopération américano-colombienne en matière de partage de renseignements, d’enquêtes policières et d’extraditions pourrait être compromise, limitant ainsi la capacité de Washington à gérer les conséquences d’un conflit frontal.
Anya Prusa
Associée chez DGA-Albright Stonebridge Group
Compte tenu de l’attachement ancien du Brésil au principe de non-intervention et à la souveraineté nationale — notamment sous les gouvernements de Luiz Inacio Lula da Silva — le pays critiquerait publiquement une intervention militaire américaine contre le Venezuela et appellerait à une solution diplomatique. Néanmoins, ces critiques ne doivent pas être interprétées comme un soutien au régime vénézuélien ni comme une volonté de provoquer les États-Unis. Les tensions entre le Venezuela et le Brésil se sont accrues ces dernières années, en particulier après le vol manifeste des élections vénézuéliennes de juillet 2024. Le Brésil s’inquiète profondément des effets déstabilisateurs qu’une escalade du conflit entre Washington et Caracas pourrait avoir dans la région. Le pays accueille déjà environ 400 000 réfugiés et migrants vénézuéliens, tandis que ses voisins peinent à absorber ce flux croissant depuis une décennie. Le président Lula a souligné le 20 octobre devant un groupe d’ambassadeurs que les interventions étrangères en Amérique latine et dans les Caraïbes « peuvent causer des dommages plus importants que ceux que nous cherchons à éviter ». Brasilia entend donc continuer à jouer un rôle de médiateur, que ce soit pour empêcher une action militaire américaine ou gérer les conséquences — notamment en négociant une sortie de crise pour Maduro — si celle-ci venait à se produire.