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Le gouvernement grec va transférer à l’Ukraine un équipement militaire d’une valeur de 199,4 millions d’euros, via un accord de transit par la République tchèque. Ce soutien comprend un lot important d’artillerie lourde, ainsi que des munitions issues des réserves stratégiques grecques.

Le paquet comprend 60 obusiers automoteurs M110A2 de calibre 203 mm, 150 000 projectiles de différents types ainsi que plusieurs milliers de roquettes Zuni. Tous les systèmes seront livrés dans leur condition actuelle, sans remise à niveau ni modernisation. Les fonds générés par cette cession seront réinvestis dans des programmes de modernisation de l’Armée grecque.

Les matériels proviennent des réserves de l’Armée de Terre et de l’Armée de l’Air grecques, jugés par l’État-major grec comme non nécessaires aux opérations actuelles, car ne répondant plus aux standards opérationnels en vigueur en Grèce. La livraison s’effectuera donc selon le principe du « où ils sont, tels qu’ils sont », sans préparation supplémentaire. La République tchèque jouera le rôle d’intermédiaire logistique pour coordonner la remise en mains ukrainiennes.

La Grèce exploite le M110A2 depuis le début des années 1980 et en possède environ 145 exemplaires, ce qui fait d’elle l’un des derniers pays de l’OTAN à disposer en stock de cette pièce d’artillerie lourde. Conçu initialement pour l’Armée américaine, ce système a assuré pendant plusieurs décennies le rôle d’artillerie lourde de longue portée en Grèce, remplissant des missions de soutien général, contrebatterie et suppression d’objectifs ennemis.

Avec le temps, l’armée grecque s’est orientée vers des systèmes de 155 mm, calibre OTAN standard, offrant une meilleure automatisation et une meilleure intégration logistique avec les forces alliées. Cela a relégué le M110A2 à des fonctions secondaires. Son déclassement opérationnel fait suite à une évaluation reconnaissant que ses besoins en maintenance, son effectif d’équipage et ses contraintes logistiques étaient disproportionnés face à des solutions plus modernes. Cependant, sa capacité à délivrer un tir lourd et puissant justifie son intérêt opérationnel pour l’Ukraine.

La cession de ces équipements permet ainsi à la Grèce de réduire sa charge d’entretien et de valoriser des actifs obsolètes retirés du service actif.

Le M110A2 est l’aboutissement de la lignée d’obusiers M110 américains, dérivé de l’obusier remorqué M115 des années 1960 et de ses variantes automotrices. Il intègre un canon M201A1 de 203 mm sur un châssis chenillé et comporte un frein de bouche à double déflecteur, un tube allongé et un système de recul amélioré autorisant l’usage de charges propulsives plus puissantes. Le véhicule pèse environ 28 tonnes en ordre de combat et est motorisé par un moteur diesel turbo Detroit 8V71T de 405 chevaux, lui permettant d’atteindre une vitesse maximale sur route de 55 km/h environ.

Son blindage se limite à des plaques d’acier légères principalement conçues pour protéger des éclats et tirs d’arme légère. Il offre une rotation du canon de 30 degrés de chaque côté de l’axe central et une élévation maximale de 65 degrés, soit 5 degrés de plus que le célèbre 2S7 Pion soviétique. Sa simplicité mécanique et sa commande manuelle facilitent son entretien malgré son ancienneté, même s’il reste moins performant que les systèmes modernes automatisés.

Le M110A2 peut tirer trois obus toutes les deux minutes en mode tir rapide, et un obus à la minute en mode tir soutenu. Chaque projectile pèse approximativement 90 kg et la charge propulsive et le projectile sont chargés séparément, nécessitant un équipage de 13 hommes assisté par des véhicules de soutien munitions. La portée des projectiles standards varie entre 16,8 et 25 km, tandis que les obus assistés par roquette M650 peuvent atteindre 29 à 30 km.

Le design privilégie la portée et la puissance de feu plutôt que la vitesse de déplacement ou la protection blindée, ce qui en fit un système efficace pour des missions de feu d’appui fixe. La durée de vie estimée de son canon est d’environ 7 500 tirs avec charge complète. Les mécanismes de recul et d’élévation hydraulique ont été dimensionnés pour supporter des tirs intensifs répétitifs. Par ailleurs, ses performances ont été calibrées pour offrir un tir intense et fiable dans des contextes où la précision extrême est secondaire face aux effets de saturation du feu.

La décision d’acheminer ce matériel via la République tchèque garantit le respect des procédures européennes de coordination des exportations militaires. Le matériel sera remis directement depuis les dépôts grecs au pays intermédiaire qui supervisera la livraison finale en Ukraine, conformément aux mécanismes de facilitation en vigueur au sein de l’Union européenne et de l’OTAN.

Le ministère grec de la Défense assure que cette opération n’affectera pas la posture de défense nationale, et que l’intégralité des fonds issus de cette cession sera consacrée à la modernisation des capacités d’artillerie et de défense aérienne. Tous les matériels, obusiers comme munitions, sont fournis dans leur état de stockage de longue durée, ce qui facilite une livraison rapide sans mobiliser les ressources des unités en service. Parallèlement, des discussions au sein de l’OTAN évoquent la possibilité pour la Grèce de transférer à l’avenir certains de ses chasseurs multirôles Mirage 2000-5 à l’Ukraine, éventuellement en contrepartie d’une accélération des livraisons de Rafale par la France, mais ce dossier reste pour l’instant distinct de la présente opération d’artillerie.

Jérôme Brahy