Les forces armées sud-coréennes prévoient de déployer le missile balistique Hyunmoo-5 d’ici la fin de l’année, selon des informations relayées par l’agence de presse locale. De taille comparable à un missile balistique intercontinental, mais conçu pour des missions conventionnelles, le Hyunmoo-5 est qualifié par les responsables de la défense de « missile balistique pénétrant à courte portée ».
Les analystes militaires estiment que cette arme marque un tournant majeur dans la posture militaire de la Corée du Sud, offrant une capacité d’attaque rapide et à fort impact contre des cibles fortifiées dans la région.
Présenté pour la première fois lors du défilé de la Journée des Forces Armées à Séoul en 2024, le Hyunmoo-5 a été exhibé aux côtés de deux transporteurs-lanceurs à neuf essieux, confirmant son ampleur opérationnelle et sa mobilité. Bien que ses caractéristiques officielles restent classifiées, les analystes et sources ouvertes sud-coréennes estiment son poids au lancement à environ 36 tonnes, avec une ogive conventionnelle pesant entre 8 et 9 tonnes, parmi les plus lourdes jamais montées sur un missile balistique.
Conçu pour pénétrer en profondeur les cibles, le Hyunmoo-5 aurait la capacité de détruire des installations souterraines fortifiées à plus de 100 mètres de profondeur.
Si son autonomie exacte reste spéculative, autour de 3 000 kilomètres, le ministère sud-coréen de la Défense insiste sur sa fonction de missile à courte portée. Cette limitation et sa taille imposante le placent dans une catégorie à part, distincte des ICBM (missiles balistiques intercontinentaux) ou des missiles à moyenne portée classiques. Le Hyunmoo-5 est optimisé pour des frappes rapides et pénétrantes au sein de la péninsule coréenne et des zones à risque proches.
Les caractéristiques de conception soulignent son rôle dans la stratégie de dissuasion sud-coréenne à trois volets : la frappe préventive (système Kill Chain), la défense antimissile active (KAMD) et la capacité de riposte punitive (KMPR).
Avec une vitesse terminale estimée à Mach 10, ce missile vise à neutraliser les centres de commandement souterrains, les silos de missiles et les infrastructures d’armes de destruction massive en Corée du Nord, y compris en situation d’alerte maximale.
Développé dans un contexte de tensions croissantes sur la péninsule et d’évolution de l’architecture de sécurité régionale, le déploiement du Hyunmoo-5 témoigne d’une volonté claire de Séoul : conférer à sa puissance de feu conventionnelle un rôle stratégique à condition qu’elle soit suffisamment précise, rapide et destructrice pour éliminer des cibles stratégiques. Les autorités sud-coréennes cherchent ainsi à réduire leur dépendance à la dissuasion nucléaire américaine en développant des capacités conventionnelles crédibles à effet stratégique.
D’un point de vue technique, le Hyunmoo-5 représente une avancée notable. Son moteur à ergols solides à deux étages lui garantit une disponibilité rapide au lancement et une logistique simplifiée. Sa lourde charge utile pourrait être une munition unique de pénétration profonde ou un ensemble de sous-munitions guidées, aptes à neutraliser des bunkers compartimentés. Le système lanceur mobile (TEL) accroît la survie du missile grâce à une relocalisation rapide, au camouflage et à des opérations dispersées dans le terrain montagneux de la Corée du Sud.
Le déploiement prévu d’ici la fin de l’année indique que la production en série est déjà engagée. L’armée sud-coréenne semble finaliser l’intégration du missile avec les systèmes de commandement, de contrôle, les capteurs de ciblage et les infrastructures de la chaîne d’attaque. Pour les observateurs stratégiques et les industriels de la défense, cela illustre un changement de posture important.
Le Hyunmoo-5 ne se contente pas d’enrichir l’arsenal de Séoul, il redéfinit également l’équilibre sécuritaire en Asie du Nord-Est.
Aux États-Unis, cette évolution soulève de nombreuses questions. Bien que strictement conventionnel, le potentiel destructeur du missile et sa taille, comparable à un ICBM, brouillent la ligne entre guerre conventionnelle et stratégique. Pour les décideurs américains, cela renforce la nécessité de revoir les doctrines de dissuasion conventionnelle, la gestion de l’escalade et l’interopérabilité entre alliés, particulièrement à mesure que Séoul étend ses capacités d’attaque conventionnelle de précision.
Par ailleurs, les entreprises américaines spécialisées dans les composants de missiles, les pénétrateurs renforcés, les systèmes de guidage avancés et les plateformes mobiles TEL pourraient trouver en la Corée du Sud un partenaire stratégique. Le Hyunmoo-5 illustre le type de système conciliant exigences opérationnelles spécifiques au théâtre et innovation technologique : rapide, flexible et redoutable.
Pour la région, le déploiement de ce système marque un nouveau jalon dans l’évolution militaire sud-coréenne, avec une montée en puissance stratégique des armes conventionnelles. Alors que la Corée du Nord poursuit l’expansion de son arsenal nucléaire et balistique, le Hyunmoo-5 réaffirme une capacité de frappe conventionnelle massive, mobile et précise comme réponse.
Reste à observer si ce système intensifiera la course aux armements en Asie de l’Est ou s’il contribuera à stabiliser la dissuasion. Quoi qu’il en soit, la République de Corée franchit discrètement un seuil important : le déploiement d’un missile conventionnel à vocation stratégique.
Alain Servaes.