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Lemner, un roman russe interdit, suscite un vif débat en raison de ses thèmes de perversions, de violence et de jeux de pouvoir décrits dans l’ombre du Kremlin. Plus qu’une simple œuvre littéraire, ce livre offre une plongée dans les rouages d’une élite au pouvoir, avec une portée politique lourde de sens, qui dépasse largement le simple cadre de la fiction.

Pour bien comprendre cet ouvrage, il faut d’abord connaître son auteur. Aleksandr Andréievitch Prokhanov, né en 1938 à Tbilissi, est une figure controversée et influente de la scène intellectuelle russe. Avec une carrière longue et marquée par de nombreuses distinctions—Lenin Komsomol Prize (1982), Order of the Red Banner (1984), Order of Alexander Nevsky (2022) et Héros du Travail (2024)—il est aussi lauréat en 2016 du prix international Kim Il-sung, récompensant ses contributions à la diffusion de la doctrine juche.

Prokhanov est surtout connu comme écrivain mais il est également éditeur et copropriétaire à 50% du journal ultranationaliste Zavtra, un média pro-impérialiste, stalinien et antiféodal, militant pour le rétablissement de la monarchie et la conception du “Cinquième Empire”, une idéologie fusionnant spiritualité et pouvoir terrestre, intimement liée à la notion de Ruski Mir.

Actif depuis les années 1960, Prokhanov a d’abord produit des œuvres pastorales avant de se tourner vers des sujets militaires et géopolitiques, couvrant des conflits en Afghanistan, Cambodge, Nicaragua, Mozambique, puis en Tchétchénie dans les années 1990. Il a couvert ces guerres en tant que correspondant sur le terrain pour la presse soviétique.

En 2001, il publia un roman lié aux bombardements de 1999, événements ayant contribué à déclencher la seconde guerre de Tchétchénie et à renforcer la popularité du futur président russe. Ce livre reçut le prix “National Bestseller”, salué notamment par Guennadi Ziouganov, mais également critiqué par Boris Nemtsov.

Depuis, Prokhanov a affiché un positionnement pro-Poutine et participé à la construction d’un culte autour du président. En 2012, il publie La Marche de la victoire russe, un ouvrage qui illustre la pensée officielle russe à travers une série de poèmes militaristes et nationalistes, prônant la renaissance impériale et l’élimination des menaces libérales qualifiées de “menace orange”.

Cette même année, Poutine crée un conseil chargé de superviser la télévision nationale, concept auquel Prokhanov adhère fermement, défendant l’idée d’une intégration totale des médias au service de l’État pour façonner l’idéologie dominante et influencer la population. Il est par ailleurs vice-président du conseil public du ministère russe de la Défense, illustrant sa collaboration rapprochée avec le Kremlin.

Les romans de Prokhanov peuvent sembler au premier abord purement idéologiques, mais sa maîtrise littéraire est indéniable. Son style, enraciné dans la tradition classique russe, mêle métaphores, allitérations et symboles issus de mythes et contes populaires, créant une atmosphère riche et immersive. Cette dualité entre forme raffinée et contenu idéologique fait de son œuvre une “chocolaterie raffinée au cœur de fascisme pur”.

Le dernier roman Lemner marque une rupture. Il s’agit d’une fiction à peine voilée sur la vie de Ievgueni Prigojine, sous un nom fictif, et dépeint sans concession les aspects les plus sordides du pouvoir russe : corruption, violence, jeux d’ombres, oligarchie et mercenaires de Wagner. Le président russe y est nommé “Leonid Leonidovitch Troevidov”, et d’autres personnages publics sont reconnaissables sous des noms légèrement modifiés. Le livre dévoile des pratiques brutales, notamment un personnage présidentiel qui conserverait les corps de ses ennemis et se régénèrerait grâce au sang de vierges.

Sorti à l’automne dernier, Lemner a rapidement été censuré. Les événements de promotion ont été annulés, le livre retiré de la vente. Officiellement, cela était dû à des ruptures de stock, mais impossible d’épuiser un livre numérique, et l’impression de nouvelles copies reste simple. Des informations circulent sur des ventes clandestines avec des frais supplémentaires, mais ce mode de diffusion reste très risqué pour les acheteurs en Russie.

Prokhanov a brièvement dénoncé cette censure comme l’œuvre de personnes effrayées, puis a retiré son commentaire. Il défend désormais son roman en affirmant qu’il est mal compris, que les critiques proviennent d’un point de vue antagoniste et qu’il y aurait une volonté de semer la discorde entre l’État et les créateurs culturels, souvent sans même avoir lu l’œuvre directement.

Le roman est encore accessible, notamment via des lectures en ligne réalisées par des opposants, avec parfois des analyses plus ou moins proches du Kremlin. Par exemple, une lecture publiée par Oleg Kashin sur YouTube peut être traduite grâce à l’intelligence artificielle, bien que ce lecteur soit lui-même une figure controversée, sanctionnée par l’Ukraine et accusée par la Russie d’espionnage.

Le récit d’ouverture présente la double activité du protagoniste : une société de sécurité et une agence d’escortes de luxe, toutes deux régies par une discipline militaire stricte. Des scènes de brutalités sont exposées, notamment envers les prostituées, et la sécurité vengeresse use de méthodes abjectes pour “punir” ceux qui causent des pertes.

Dès les premières pages, le roman illustre aussi la tentative du Kremlin de séduire des chefs d’État africains et d’éliminer ses opposants, avec des allusions littéraires telles que le Prince d’Eugène Onéguine de Pouchkine, pour décrire la fragilité de l’État. Les personnages corrompus et pervers sont peints avec une crudité saisissante, notamment à travers une scène sexuelle très explicite ciblant un personnage public, dont la caricature aiguë souligne la dégradation morale.

Les réactions russes face à la publication oscillent entre stupéfaction et admiration, certains saluant l’événement comme une œuvre majeure, irréalisable même par l’opposition. Cependant, beaucoup abandonnent la lecture, rebutés par l’abondance de violences sexuelles et d’exactions. Ce rejet témoigne à la fois de l’intensité et du caractère dérangeant du roman.

Lemner constitue donc une rare levée de voile littéraire sur les coulisses du pouvoir russe, mettant en lumière une réalité mal tolérée mais bien connue, et dévoilant la violence et la perversion mêlées à la politique d’État.