Les autorités russes ont informé leurs homologues indiens que le moteur avancé AL-51F-1, élément clé pour exploiter pleinement le potentiel de cinquième génération du Sukhoi Su-57 Felon, reste encore en phase de tests malgré son premier vol en 2017. Conçu de zéro plutôt que comme une simple amélioration, le moteur peine à entrer en production de masse et à être disponible pour l’export, ce qui pourrait retarder les ambitions russes de vendre une version export du Su-57 (Su-57E) à l’armée de l’air indienne (IAF). Cette information, communiquée en exclusivité, met en lumière les difficultés persistantes du secteur aérospatial russe face aux sanctions et aux contraintes financières, alors que Moscou compte sur la commande indienne pour injecter des ressources vitales dans ce programme.
L’AL-51F-1, aussi désigné Izdeliye 30 ou Product 30, devait révolutionner les performances du Su-57 en offrant une poussée sèche de 11 tonnes et jusqu’à 17,5 tonnes avec postcombustion, une nette amélioration par rapport à son prédécesseur. Développé intégralement par NPO Saturn, ce moteur se caractérise par un poids réduit, des coûts d’exploitation plus bas, et surtout par une capacité de supercroisière inexistante jusqu’alors sur la plateforme, permettant des vols supersoniques soutenus sans postcombustion, renforçant ainsi discrétion et efficience lors des missions. Cependant, la production initialement prévue pour 2024 ne s’est pas concrétisée, les essais en vol se poursuivent en 2025 sur des prototypes Su-57M dotés de buses plates et à bordure dentelée pour améliorer la suppression infrarouge.
Pour comprendre l’importance de l’AL-51, il faut comparer avec le moteur actuel du Su-57 : l’AL-41F-1 (Izdeliye 117), un dérivé modernisé de l’AL-31F moteur phare des Flankers classiques tels que le Su-27, le Su-30 et la version export Su-35. Ce turboréacteur à postcombustion offre une poussée fiable de 9 tonnes à sec et 14,5 tonnes en postcombustion, mais ne permet pas la supercroisière, obligeant les appareils à utiliser une postcombustion gourmande en carburant pour dépasser le mur du son, ce qui est un point faible dans des engagements aériens modernes. Une version simplifiée équipe le Su-35, connu pour sa polyvalence multirôle ; néanmoins, pour le Su-57 axé sur la furtivité, ce moteur apparaît comme une solution intermédiaire qui a longtemps freiné l’intérêt d’acheteurs comme l’Inde.
L’Inde, qui connaît bien la famille AL-31F puisqu’elle équipe plus de 260 exemplaires de son flotte de Su-30MKI avec la variante améliorée AL-31FP, envisagerait logiquement une évolution vers l’AL-41. Toutefois, l’absence d’un moteur véritablement adapté à la cinquième génération avait été une raison importante du retrait de New Delhi en 2018 du programme conjoint FGFA (Fifth-Generation Fighter Aircraft), dénonçant la maturité insuffisante des technologies furtives et moteur.
Les délais pour la production de masse de l’AL-51 restent flous et pourraient s’étendre jusqu’en 2026 voire au-delà. Toutefois, les autorités russes souhaitent vivement l’implication indienne pour accélérer le développement. Des accords d’exportation pourraient fournir les « fonds indispensables » pour surmonter des obstacles comme les perturbations des chaînes d’approvisionnement causées par les sanctions occidentales, à l’instar des coopérations internationales qui avaient renforcé des programmes antérieurs. Lors d’Aero India 2025, Rostec a assuré que la mise au point du moteur approchait de son terme, avec une production en série envisagée pour fin 2025, correspondant aux calendriers prévisionnels de l’IAF pour ses acquisitions de cinquième génération.
La stratégie de Moscou allie ambition et pragmatisme : tout en s’engageant à équiper les futurs lots de Su-57E destinés à l’Inde avec le moteur AL-51 nouvelle génération, la Russie promeut fortement la configuration intermédiaire AL-41F-1S. Ce moteur « éprouvé », déjà en service sur le Su-57 russe, permet d’éviter les retards tout en offrant des avantages tactiques. Des sources indiquent sa compatibilité avec la modernisation Super-30 actuellement en cours sur la flotte indienne de Su-30MKI. L’AL-41 pourrait remplacer les anciens AL-31, augmentant la poussée de 15 à 20 % tout en offrant une supercroisière partielle et des buses plus furtives. Cette double utilisation faciliterait la logistique en harmonisant la chaîne d’approvisionnement des moteurs entre les plateformes 4,5 et 5e génération.
L’intérêt des autorités indiennes s’étend également aux dérivés de l’AL-51, comme l’Izdeliye 177S, hybride intégrant des technologies AL-51 destinée aux marchés d’exportation. Présenté à Aero India, ce moteur promet une poussée en postcombustion de 14,5 tonnes, une durée de vie de 6 000 heures, ainsi qu’une signature réduite. Il pourrait servir de solution intermédiaire pour accompagner les Super-30 et même le futur avion de combat indien AMCA. La Russie a également proposé un développement conjoint d’une buse plate pour l’AMCA, sous réserve de sa sélection, renforçant ainsi la coopération technique.
Pour l’IAF, l’attrait du Su-57E réside dans sa configuration bimoteur offrant une redondance et des capacités MUM-T (pilotage collaboratif avec drones), venant en complément de l’AMCA monoplace prévu pour une entrée en service en 2035. Cependant, un haut responsable militaire indien a confié que la version export dotée du moteur AL-51 et de la vectorisation de poussée 2D reste à 4-5 ans de sa maturité, confirmant les difficultés toujours présentes sur le modèle de base. Les risques géopolitiques, notamment les sanctions CAATSA, ainsi que des interrogations sur la furtivité, demeurent. Néanmoins, les offres russes incluant plus de 70 % de transferts de technologie (ToT), l’accès au code source, et l’intégration d’armes indiennes comme les missiles Astra, visent à lever certaines réticences.