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Un avis de marché récent de l’armée pourrait, à première vue, sembler émaner d’une usine de confiserie plutôt que d’un arsenal de munitions incendiaires prêtes à l’emploi sur le champ de bataille. Publié par Pine Bluff Arsenal, dans l’Arkansas, ce contrat sollicite des offres pour 30 tonnes de sucre glace destinées à la fabrication de grenades fumigènes et de pots de fumée tactiques utilisés par l’ensemble des forces armées américaines.

Il s’avère que ce sucre fin, semblable à celui que l’on saupoudre sur un gâteau lors d’une fête foraine, constitue un ingrédient essentiel pour produire non pas une explosion spectaculaire, mais au moins un effet de panache de fumée et un sifflement caractéristique.

Les documents officiels précisent que le sucre servira « à soutenir les programmes de grenades M18/M83 et de pots de fumée M8 », déployés dans toutes les branches des forces américaines comme fumigènes. Pour répondre aux exigences, les variétés 6X, 10X ou 12X sont acceptées, avec une préférence pour des conditionnements en sacs de 22 kg.

Un responsable du Joint Munitions Command a indiqué qu’aucun expert n’était disponible pour commenter, en raison de la fermeture partielle des administrations, mais le besoin d’approvisionnement est présenté comme indépendant des aléas politiques, puisque « cette exigence ne sera pas affectée par une fermeture du gouvernement ».

Si l’utilisation du sucre en poudre dans la fabrication de munitions peut surprendre, la chimie impliquée est relativement simple. Selon Rick Samples, ancien officiel du programme de sensibilisation aux matériaux explosifs du bureau du shérif de Jacksonville (Floride) et expert certifié en explosifs auprès du Bureau américain d’alcool, tabac, armes à feu et explosifs (ATF), la fabrication d’explosifs nécessite un comburant, une source d’allumage et un combustible, et le sucre constitue un excellent combustible.

Samples rappelle ainsi qu’au cours des années 1990, l’Armée républicaine irlandaise (IRA) utilisait du sucre glace dans ses engins explosifs improvisés avec des « effets dévastateurs ».

L’emploi du sucre par l’armée américaine remonte au moins à deux décennies. En 2007, des chercheurs du Picatinny Arsenal, dans le New Jersey, ont mis au point des grenades fumigènes substituant le soufre par du sucre afin de réduire les risques pour les soldats et limiter l’impact environnemental.

Confectionner un « gâteau explosif »

Deux techniciens en neutralisation d’engins explosifs (EOD), l’un ancien colonel de l’armée de terre, aujourd’hui en poste civil, et l’autre en service actif dans l’US Air Force, ont partagé anonymement leurs connaissances. D’après eux, « on prépare en quelque sorte un gâteau » en mélangeant différents ingrédients. Le sucre peut remplacer le soufre en fonction de la nature du produit final recherché, qu’il s’agisse de sucre blanc, brun, granuleux ou en poudre fine.

La notion de danger lié à des poussières inflammables est bien connue dans l’industrie, avec des incidents impliquant des poussières de bois ou de farine. Selon le colonel, « une usine de sciure peut exploser lorsqu’une accumulation de poussière est enflammée par une étincelle, la combustion se propage alors rapidement à travers la poussière en suspension ».

Mais combien de grenades ou pots de fumée peut-on fabriquer avec 30 tonnes de sucre ? Notre technicien de l’Air Force en sourit : « Un nombre astronomique », compte tenu du poids unitaire inférieur à un kilo. Ce volume permettrait de nombreuses expérimentations à grande comme petite échelle, « c’est beaucoup de sucre » résume-t-il.

Une fumée tactique pour dissimuler ou signaler

Les documents fédéraux précisent que ce sucre alimentera les grenades M83 destinées à l’entraînement, les M18 pour les opérations ainsi que les pots de fumée M8. Ces dispositifs permettent aux forces terrestres de créer des écrans de fumée afin de masquer leurs déplacements ou de délimiter des zones d’atterrissage pour hélicoptères.

La réaction chimique génère une chaleur importante, allume la grenade et produit un nuage de fumée colorée pouvant varier du violet au rouge, jaune ou vert, explique le spécialiste de l’Air Force.

Les pots de fumée, utilisés notamment par les unités du génie ou CBRN (chimique, biologique, radiologique et nucléaire), couvrent des mouvements à plus grande échelle : compagnies, bataillons ou brigades, en milieu urbain notamment. Le pot M8 peut produire un écran fumigène durant près de cinq minutes.

« Autrefois, pour protéger les tanks, on plaçait des tonnes de pots de fumée », rappelle le colonel. « Pendant la tempête du désert, avant de franchir la crête, nous déployions de nombreux pots de fumée pour empêcher les forces irakiennes de détecter nos mouvements. »