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En 2018, Alexander Lanoszka et Michael Hunzeker défendaient l’idée qu’une présence militaire américaine permanente en Pologne constituerait un moyen de dissuasion contre une nouvelle agression russe en Europe. Sept ans plus tard, ils réévaluent leurs arguments à la lumière des évolutions géopolitiques, notamment depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.

Dans votre article de 2018, vous souteniez qu’une base américaine permanente en Pologne enverrait à la Russie un signal clair d’engagement à long terme pour la défense de la Pologne et des États baltes. Les États-Unis ont effectivement établi ces bases en 2023, après l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. Pensez-vous que cette mise en place ait été trop tardive ou insuffisante ?

Alexander Lanoszka et Michael Hunzeker : Nous demeurons sceptiques quant à la capacité d’une présence militaire américaine permanente en Pologne à avoir dissuadé la Russie de lancer son offensive majeure contre l’Ukraine. Depuis longtemps, les dirigeants russes dévalorisent la souveraineté et la nation ukrainiennes. Ils ont ensuite surestimé leur capacité à soumettre l’Ukraine, après avoir tenté des actions subversives plus discrètes devenues inefficaces. En pratique, la présence militaire que nous avions préconisée aurait été essentiellement défensive, située en Pologne, trop limitée en nombre et trop éloignée pour influer directement sur l’équilibre militaire en Ukraine. Sur le plan politique, même si cette présence américaine avait été plus importante et axée sur des capacités offensives, l’administration Biden ainsi que les alliés européens de l’OTAN n’étaient pas enclins à de telles mesures. La crainte d’une escalade, apparue dès les livraisons d’armements à Kyiv, laissait peu de marge pour accroître significativement les effectifs américains en Pologne. D’ailleurs, à l’époque, même notre proposition d’une présence modeste était perçue par certains comme trop provocatrice.

Estimez-vous aujourd’hui que les bases américaines installées en Pologne traduisent un engagement sur le long terme contre l’agression russe ? Quelle signification donner à la récente incursion de drones russes dans l’espace aérien polonais ?

La présence militaire américaine repose essentiellement sur le quartier général avancé du V Corps ainsi que sur la garnison de l’US Army à Camp Kościuszko, dans la ville de Poznań (ouest de la Pologne). Les États-Unis assurent également la colonne vertébrale militaire de la brigade multinationale basée à Orzysz, dans le nord-est, chargée de défendre le « couloir de Suwałki » entre la Lituanie et la Pologne, un point stratégique susceptible d’être ciblé par Moscou. Cette implantation renforce principalement la capacité de la Pologne à dissuader une attaque majeure russe, en s’appuyant sur un potentiel de renforts alliés venus d’autres zones d’Europe. Même si les résultats du prochain examen général de la posture militaire américaine restent à venir, les responsables de l’administration Trump ont maintes fois qualifié la Pologne d’« allié modèle ». L’ancien président lui-même a exprimé à la fois son intérêt et son soutien à un déploiement renforcé de troupes américaines en Pologne, dans un contexte où cet engagement bénéficie d’un large consensus bipartisan aux États-Unis. Toutefois, cette présence ne peut pas tout couvrir. Parce qu’elle vise en priorité à dissuader les attaques de grande ampleur, on peut s’attendre à ce que la Russie privilégie des actes d’hostilité de moindre intensité, tels que des incursions mineures, des actes de sabotage ou d’autres formes de subversion, comme elle l’a déjà démontré dans plusieurs pays européens.

Quelles sont vos recommandations actuelles concernant la présence militaire américaine en Pologne face aux menaces contemporaines ?

Si un accroissement des forces américaines est envisagé, l’accent devra être mis sur le renforcement logistique, la défense antiaérienne et antimissile, la surveillance et la détection avancées, ainsi que sur les capacités d’attaque à longue portée. La planification, la posture et l’entraînement doivent garantir une interopérabilité maximale avec le « Bouclier de l’Est » (East Shield), le système de fortifications que la Pologne envisage de déployer le long de sa frontière avec le Bélarus et la Russie. Cela implique notamment que les unités de combat terrestres américaines s’entraînent régulièrement aux côtés des forces polonaises dédiées à ce dispositif défensif. Il faudrait également établir des dépôts à long terme pour le stockage et la maintenance des équipements dans des zones accessibles aux unités qui pourraient se déplacer vers ces défenses. Une grande partie dépendra des orientations qui seront définies dans la prochaine National Defense Strategy et dans le Global Posture Review du Pentagone. De nouvelles affectations ne sont pas garanties, malgré les assurances présidentielles. Cependant, étant donné que la Pologne est considérée comme un allié exemplaire en raison notamment de ses dépenses militaires relativement élevées, Washington devrait clairement montrer qu’il soutient ceux qui investissent dans leur propre défense.

Par ailleurs, la Russie continuera à tester la posture de l’OTAN en Pologne et dans la région plus généralement. Les récentes incursions de drones sur le territoire polonais, bien que déstabilisantes, constituent une opportunité d’apprentissage pour identifier les lacunes en matière de couverture et de préparation, et y remédier. Elles rappellent également que si la fortification implique des infrastructures statiques, la planification de la défense militaire doit rester un processus dynamique, avec une adaptation continue face à un adversaire mouvant.

Avec le recul, que modifieriez-vous dans vos arguments initiaux ?

Dans notre argumentaire initial, nous reconnaissions « une incertitude fondamentale sur la véritable nature des intentions russes ». L’un d’entre nous estimait que Moscou nourrissait probablement des intentions défensives. Tous deux avons été surpris par l’ampleur et la brutalité de l’agression russe en Ukraine. Cette incertitude nous avait conduits à recommander une présence militaire conventionnelle limitée, estimant qu’une présence offensive plus massive serait contre-productive. Nous avions préconisé le déploiement d’unités de défense aérienne et antimissile pour ne pas attiser les craintes russes. Or, la guerre en Ukraine et la campagne russe de sabotage contre ses partenaires européens ont dissipé toutes les illusions. Nous aurions dû appeler à un déploiement plus important d’artillerie à longue portée, capable de menacer les installations russes en Kaliningrad, ainsi qu’à une forte augmentation des moyens logistiques afin de faciliter l’arrivée et le déploiement rapide des troupes américaines et alliées de l’OTAN dans l’éventualité, improbable mais plausible, d’un conflit à grande échelle.

Alexander Lanoszka est professeur associé au département de sciences politiques et à la Balsillie School of International Affairs de l’Université de Waterloo, au Canada.

Michael A. Hunzeker est professeur associé à la Schar School of Policy and Government de l’Université George Mason, où il dirige également le Taiwan Security Monitor. Il a servi dans le Corps des Marines entre 2000 et 2006.