Londres, 14 octobre 2025. Quatre jours après le silence des armes à Gaza, le fragile cessez-le-feu révèle peu à peu des dynamiques plus profondes, des lignes de faille stratégiques sous-jacentes au calme apparent. Ce qui semble être à première vue un simple effort humanitaire n’est en réalité que la phase initiale d’une vaste recomposition régionale. Pour l’Inde, habituée à conjuguer empathie et realpolitik au Moyen-Orient, ce moment dépasse le symbolique : il rappelle que l’influence dans la région appartient désormais à ceux capables de dialoguer avec tous sans prendre parti.
Les diplomates et planificateurs de défense indiens observent discrètement les négociations qui suivent la trêve. Les patrouilles navales en Méditerranée orientale ont été prolongées, tandis que les canaux de coordination restent ouverts avec les équipes de l’ONU et du Croissant-Rouge, qui acheminent l’aide via Chypre et la Jordanie.
Les autorités du ministère des Affaires étrangères à New Delhi qualifient la position indienne d’« neutralité active », une posture permettant une coopération à la fois avec Israël et ses partenaires arabes, tout en évitant toute perception d’alignement. Ce rôle, que l’Inde a expérimenté dans les années 1980 avec ses casques bleus sous UNIFIL au Liban, conserve une valeur morale forte, précisément parce qu’il a été forgé dans le sang plutôt que proclamé en slogans.
Cette neutralité mesurée pourrait devenir un modèle pour l’engagement plus large de l’Inde dans la région, combinant autorité morale et capacité opérationnelle.
Pour New Delhi, Gaza constitue un nouveau test d’une politique étrangère qui a évolué du moralisme vers un engagement maîtrisé. L’Inde fut l’un des premiers pays non arabes à reconnaître l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) en 1975 et à accueillir Yasser Arafat lors de visites d’État successives. Cette solidarité initiale, née du Mouvement des Non-Alignés, coexiste aujourd’hui avec des liens approfondis en matière de sécurité et de technologies avec Israël, dont les industries de défense fournissent à l’armée indienne radars, drones et systèmes cyber.
Ce que beaucoup de regards extérieurs ne saisissent pas toujours, c’est que la diplomatie indienne n’est pas une contradiction, mais une continuité, reflétant une conviction civilisationnelle selon laquelle les relations ne sont pas exclusives.
L’énergie et la diaspora constituent également des facteurs clés. Près de neuf millions d’Indiens vivent et travaillent dans le Golfe, y envoyant chaque année des milliards en transferts. Leur sécurité dépend d’une stabilité s’étendant de Suez à Ormuz. Lorsque des navires indiens patrouillent en mer Rouge ou au Levant, ce n’est pas pour exercer une puissance en soi, mais pour protéger leurs citoyens, les routes commerciales et la réputation patiemment bâtie au cours d’un demi-siècle d’engagement discret. Les responsables admettent que toute escalade à Gaza résonne instantanément dans les couloirs maritimes qui constituent la ligne de vie énergétique de l’Inde.
Le cessez-le-feu à Gaza tient, bien que de façon précaire. Pourtant, derrière les images télévisées des convois humanitaires et des retrouvailles émouvantes, se dessine un échiquier complexe. Médiateurs qataris et égyptiens font la navette entre capitales, équilibrant les exigences occidentales d’accès humanitaire avec l’insistance israélienne sur des garanties sécuritaires. L’Iran, patient, joue sa longue partie, suggérant le calme tout en alimentant l’incertitude.
Les États-Unis, désireux d’éviter une extension régionale du conflit, saluent des « progrès constructifs » tout en reconnaissant que le levier de négociation appartient désormais aux ravisseurs. Une fois de plus, le même réseau discret d’intermédiaires qui prospérait à l’époque des otages à Beyrouth est de retour : anciens agents de renseignement devenus « consultants », religieux bénéficiant de crédibilité en coulisses, et hommes d’affaires vocaux à la fois sur le plan religieux et commercial.
Égypte, régulièrement dépendante des fonds du Golfe, espère transformer son rôle de médiateur en un renouvellement de l’aide occidentale. La Jordanie craint qu’un nouvel effondrement n’entraîne des dizaines de milliers de réfugiés à sa frontière. L’Iran voit une opportunité : chaque jour de trêve renforce son contrôle sur des réseaux-proxies s’étendant de Gaza à Beyrouth. Dans ce contexte, le gouvernement d’unité israélien tient à peine, tiraillé entre la douleur des familles d’otages et l’instinct belliqueux de reprendre la guerre.
Pour Israël, chaque otage libéré est une preuve de son objectif ; chaque concession un risque de voir la tactique répétée. Pour le Hamas, dont les tunnels sont détruits mais l’idéologie intacte, chaque négociation prolonge sa durée politique. Ce qui avait commencé comme une guerre s’est transformé en une diplomatie par d’autres moyens. À Beyrouth dans les années 1980, j’ai vu cette logique s’imposer : les vies humaines devenaient des pions d’échange, la compassion elle-même une forme de monnaie. C’est ce même « humanisme transactionnel », pour reprendre l’expression d’un diplomate occidental, qui définit la paix instable à Gaza.
La réponse mesurée de l’Inde a été remarquée dans la région. Le refus de New Delhi de jouer les éclaireurs, louant « tous les efforts menant à une paix durable » tout en offrant une aide médicale et de reconstruction concrète, a renforcé sa crédibilité auprès des deux parties.
Plusieurs hauts diplomates arabes et occidentaux qualifient l’Inde de seule puissance capable de parler avec crédibilité à la fois à Jérusalem et à Doha, capacité que New Delhi pourrait institutionnaliser via des consultations régionales régulières.
À l’opposé de la diplomatie tapageuse des grandes puissances, le professionnalisme discret de l’Inde rappelle une tradition ancienne d’engagement non aligné : pratique, patient et ancré dans la mémoire. C’est précisément cette mémoire longue — de Beyrouth, de Bagdad, de nombreuses trêves oubliées — qui donne du poids à la diplomatie indienne quand d’autres se contentent de formules toutes faites.
Des responsables proches du ministère des Affaires étrangères soulignent que l’engagement actuel de l’Inde dépasse le symbolique pour s’appuyer sur des mécanismes concrets : formation de médecins palestiniens dans des hôpitaux indiens, financement de projets de purification de l’eau à Gaza via l’UNRWA, et offre d’expertise en gestion des catastrophes développée après les inondations du Kerala en 2018.
Cette dynamique s’étend également au domaine éducatif. Depuis des décennies, des centaines d’étudiants palestiniens et arabes bénéficient de bourses du Conseil indien des relations culturelles (ICCR) pour étudier en Inde. D’écoles d’ingénieurs à Delhi et Bhopal aux facultés de médecine du Kerala et du Karnataka, ces programmes ont formé une génération de professionnels familiarisés avec le pluralisme et la puissance douce de l’Inde. Beaucoup occupent aujourd’hui des postes clés dans ministères, universités et agences humanitaires à travers le monde arabe — un héritage discret de bonne volonté qui continue de produire des dividendes diplomatiques.
« La reconstruction est la seule vraie politique de contre-radicalisation », confiait récemment un diplomate de haut rang. « C’est un travail lent, visible, et impossible à instrumentaliser. »
Ceux qui ont couvert Beyrouth se souviennent combien la certitude morale s’est rapidement effritée lorsque les otages sont devenus un langage politique. Chaque libération mêlait miséricorde et manipulation ; chaque retard rappelait que la sympathie humaine pouvait se monnayer. Gaza risque de basculer dans ce même cercle vicieux. Chaque camion de farine, chaque échange de prisonniers devient une transaction dans un marché sans fin du désespoir. Quand la négociation s’enlise, la paix se transforme en simple report.
Le défi pour l’Inde et les voix majeures du Sud global est de dissocier l’humanitarisme de la coercition : soutenir une aide véritable sans légitimer la logique d’échange. Cela signifie investir dans la reconstruction à long terme, l’éducation et la santé, un travail lent mais concret qui affaiblit l’extrémisme plus efficacement que tout bombardement. Cela exige aussi de maintenir la confiance des deux camps afin que, le jour où la région se lassera d’être le seul arbitre de sa propre fatigue, ceux qui croient encore au dialogue puissent négocier quelque chose de plus durable qu’un simple arrêt des combats.
À ce jour, des diplomates au Caire et à Amman évoquent déjà une « architecture post-Gaza », un cadre régional où l’Inde, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pourraient financer conjointement des projets de reconstruction sous supervision onusienne. Cela peut sembler ambitieux, mais Camp David paraissait tout aussi inatteignable un jour, et la logique reste la même : la sécurité passe par des investissements partagés. Si même une part de cette idée survit, l’Inde aura contribué à faire du cessez-le-feu les prémices d’une construction de paix.
Si New Delhi saisit cette opportunité, elle pourra convertir des décennies de capital moral en influence stratégique, façonnant non seulement l’urgence humanitaire, mais aussi l’horizon politique à venir.
Près de quarante ans après Beyrouth, les acteurs et le décor ont changé, mais la pièce reste familière. Foi, peur, larmes et géopolitique se partagent toujours le même scénario. Reste à savoir si le monde — et l’Inde, dont la voix porte plus loin que jamais — pourra contribuer à écrire une fin différente.