Des images en sources ouvertes diffusées le 11 octobre ont révélé des avions russes de longue portée MiG-31K Kinzhal opérant loin des défenses aériennes ukrainiennes, ravivant les interrogations sur l’utilisation par Moscou des avions ravitailleurs Il-78 et la prolongation des temps de maintien en vol avant le lancement de missiles.
Si la Russie procède régulièrement au ravitaillement en vol de ces appareils, elle pourrait alors lancer des missiles Kinzhal depuis des bases plus sûres, tout en variant les azimuts et la synchronisation des frappes. Cette capacité compliquerait considérablement la planification des interceptions par les systèmes Patriot autour des villes clés ukrainiennes.
Une nouvelle série d’images soulève la question de savoir si la Russie tient ses MiG-31K Kinzhal à distance des axes de menace ukrainiens, en recourant au ravitaillement aérien pour optimiser la géométrie de lancement. Ce mouvement s’inscrit dans un contexte marqué par deux ans d’attaques ukrainiennes à longue portée, notamment par drones, contre des bases aériennes russes – comme Engels-2 en décembre 2022 et Soltsy-2 en août 2023 – poussant Moscou à repositionner son stock limité d’appareils d’attaque stratégique en profondeur, loin des avant-postes exposés.
Ce changement traduit à la fois une vulnérabilité accrue face aux attaques asymétriques et l’extension de la portée des capacités d’attaque en profondeur improvisées par l’Ukraine. Par ailleurs, des responsables américains et ukrainiens ont confirmé plusieurs interceptions de missiles Kh-47M2 Kinzhal par des batteries Patriot, incitant la Russie à diversifier azimuts, horaires et conditions de lancement. Ces éléments combinés font du soutien des avions ravitailleurs un atout majeur pour l’emploi des Kinzhal depuis des bases sécurisées.
Le MiG-31K et ses spécificités techniques
Les variantes MiG-31K et MiG-31I Foxhound ont été spécialement modifiées pour porter des missiles lourds, avec l’intégration du missile balistique air-sol Kh-47M2 Kinzhal sous la nacelle centrale. Selon les données ouvertes, le Kinzhal est une arme aérobaltique dérivée du missile Iskander-M, pesant environ 4 300 kg, mesurant 8 mètres de long, et disposant d’une portée estimée entre 1 500 et 2 000 km en fonction de l’appareil porteur et du profil de vol.
Le Foxhound se caractérise par une capacité de transport à très haute altitude, une vitesse élevée et une structure robuste. Certaines versions du MiG-31 sont équipées d’une perche de ravitaillement rétractable sur bâbord pour l’adaptation avec les Il-78 en système sonde et panier, permettant ainsi des durées d’attente prolongées en station lorsque ce matériel est disponible. Cette combinaison assure un temps d’arrivée rapide sur cible et la possibilité d’emporter une charge conventionnelle ou nucléaire conséquente, tout en conservant la capacité de revenir loin du front.
Historique opérationnel et évolution
Entré en service en 2017 et dévoilé publiquement en 2018, le Kinzhal a fait l’objet de centaines de missions d’entraînement incluant des ravitaillements en vol, ainsi que d’un tir d’essai dans l’Arctique à Olenya fin 2019. Depuis le début du conflit à grande échelle, les Kinzhal ont été régulièrement déployés contre l’Ukraine, même si au moins une interception par batterie Patriot a été officiellement confirmée en mai 2023.
En avril 2024, les médias russes ont rapporté que la nouvelle norme MiG-31I avait « reçu un système de ravitaillement en vol », illustrant la volonté de normaliser le soutien par ravitailleurs pour une partie de la flotte Kinzhal. Ce développement témoigne d’un concept d’opérations en maturation, qui privilégie l’extension du rayon d’action, le contrôle de la géométrie de tir et la sécurisation des bases.
Avantages tactiques du Kinzhal
La force du Kinzhal repose sur sa vitesse, sa masse et la réduction des temps d’attaque comparée aux missiles de croisière subsoniques comme le Kh-101 ou Kh-555. Par rapport aux missiles antinavires high-speed traditionnels tels que les Kh-22 ou Kh-32, le lancement aérien couplé au profil balistique du Kinzhal promet une énergie d’impact supérieure et une plus grande distance de sécurité grâce à sa mobilité élevée et à sa haute altitude de lancement.
Contrairement à l’ARRW américain, qui fut testé en vol mais jamais déployé, le Kinzhal est opérationnel et employé en combat, même si ses performances montrent qu’il n’est ni invulnérable ni systématiquement décisif face à des défenses stratifiées. Il se situe dans un entre-deux : plus rapide qu’un missile de croisière traditionnel, moins manœuvrable qu’un véhicule de planeur hypersonique « pur », et dépend de la cinématique et la géométrie du lancement depuis son avion porteur pour maximiser son efficacité.
Le rôle clé du ravitaillement en vol Il-78
Le soutien par Il-78 amplifie le rayon d’action du Foxhound, économise le carburant nécessaire pour l’ascension et l’accélération intense avant le lancement, et accroît la probabilité d’un tir de Kinzhal à une vitesse et une altitude optimales. La limitation réside dans la rareté des avions ravitailleurs et leur vulnérabilité : la flotte russe de « Midas » est restreinte et doit évoluer dans un espace aérien protégé. Cela implique des itinéraires de ravitaillement soigneusement planifiés au cœur du territoire russe, permettant une « fenêtre de lancement » idéale vers l’Ukraine.
Dans ce scénario, l’équipage du MiG-31K/I ravitaille au-dessus du territoire russe, hors de la portée des attaques ukrainiennes, puis accélère pour lancer le Kinzhal selon une trajectoire optimisée. Cette stratégie s’aligne avec les objectifs de modernisation russe, ses impératifs stratégiques et la dynamique opérationnelle des armes aérobatiques.
Pour l’Ukraine et ses alliés, cela impose de maintenir une défense aérienne mobile, capable de s’orienter rapidement face à plusieurs directions d’approche, tout en renforçant les points névralgiques. Pour la Russie, l’avantage est une flexibilité accrue des couloirs de tir, avec un risque réduit pour les bases, mais au prix d’une dépendance accrue aux ravitailleurs et de la réalité opérationnelle des interceptions subies par le Kinzhal, qui nécessitent une mise en œuvre tactique plus sophistiquée pour porter leurs fruits.
Teoman S. Nicanci