La quête d’autonomie de l’Inde en matière de technologies de défense, dans le cadre de l’initiative « Aatmanirbhar Bharat », repose sur la maîtrise du développement des moteurs à réaction indigènes destinés à ses avions de chasse. Le programme Kaveri, conduit par le Gas Turbine Research Establishment (GTRE) sous l’égide de la Defence Research and Development Organisation (DRDO), a posé une base essentielle malgré des difficultés rencontrées par le passé.
Avec des exigences évolutives pour des plateformes telles que le Light Combat Aircraft (LCA) Tejas, l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) et les futurs systèmes sans pilote, une feuille de route claire et stratégique est indispensable pour livrer des moteurs comme le Kaveri Derivative Engine (KDE) pour le Regional Security Partnership Aircraft (RSPA) et le Future Fighter Aircraft (FUFA), le Kaveri 2.0 pour le Tejas Mk1A, ainsi que le Kaveri 3 (en coentreprise) pour l’AMCA MkII et le Tejas MkII dans les années 2040. Cet article présente un plan complet visant à atteindre ces objectifs, en abordant les impératifs techniques, industriels et stratégiques.
Initié en 1986 pour motoriser le LCA Tejas, le moteur Kaveri devait fournir une poussée à plat de 81 kN, mais a rencontré des limitations liées à une poussée insuffisante (70–75 kN), une consommation spécifique élevée et des difficultés en métallurgie haute température. Malgré ces obstacles, le programme a franchi des étapes importantes, avec neuf prototypes complets, quatre moteurs cœurs et plus de 3 217 heures d’essais réalisées à fin 2021. La version non à post-combustion, le Kaveri Derivative Engine (KDE), est aujourd’hui adaptée aux plateformes sans pilote comme le drone de combat Ghatak, avec des essais en vol finaux prévus en Russie d’ici fin 2025 et une certification attendue en 2026. Ces avancées constituent une base solide pour la prochaine phase du développement indien des turboréacteurs.
La feuille de route proposée s’appuie sur la valorisation de la propriété intellectuelle issue du Kaveri, le renforcement des partenariats internationaux et la construction d’un écosystème domestique capable de répondre aux besoins variés de propulsion de la flotte de chasse indienne et des systèmes sans pilote à l’horizon 2040.
1. Kaveri Derivative Engine (KDE) pour avions télépilotés (RSPA)
Objectif : Développer un KDE sans post-combustion destiné à motoriser les plateformes sans pilote du programme RSPA.
Exigences : Le concept RSPA inclut des drones destinés à l’intelligence, la surveillance, la reconnaissance (ISR) et des missions de combat limitées, à l’image du UCAV Ghatak. Le KDE, fournissant une poussée sèche entre 48 et 55 kN, est adapté à ces plateformes en offrant efficacité énergétique et compatibilité avec la furtivité.
Feuille de route (2025–2030) :
2025-2026 : Finaliser les 25 dernières heures d’essais en vol sur le banc aérien russe Ilyushin Il-76, avec l’objectif de certification du moteur en 2026. Améliorer les aubes de turbine en monocristal (CMSX-4) et les conduits en composites à matrice polymère pour optimiser la tenue thermique et réduire le poids.
2026-2028 : Lancer une production en série limitée pour intégrer le moteur aux prototypes RSPA, développés potentiellement en collaboration avec le Japon ou la Corée du Sud, intéressés par le développement conjoint de moteurs. Collaborer avec BrahMos Aerospace pour affiner les modules de post-combustion en vue de variantes combat.
2028-2030 : Mettre en place des installations d’essais en altitude nationales pour diminuer la dépendance aux infrastructures étrangères, notamment russes, souvent sujettes à des retards. Accroître la production pour soutenir le déploiement régional, en assurant la compatibilité avec des charges ISR et de précision tactique.
Défis : Infrastructure d’essais domestique limitée et nécessité d’obtenir des certifications conformes aux normes d’exportation pour faciliter les partenariats.
Impact stratégique : Le KDE pour le RSPA renforcera la place de l’Inde dans les réseaux régionaux de sécurité, favorisant le partage technologique avec ses alliés tout en limitant la dépendance aux moteurs étrangers pour les systèmes sans pilote.
2. Kaveri Derivative Engine (KDE) pour le Future Fighter Aircraft (FUFA)
Objectif : Adapter le KDE aux UCAV (drones de combat) de nouvelle génération dans le cadre du programme FUFA, incluant des versions avancées du Ghatak.
Exigences : Les plateformes FUFA, envisagées comme des UCAV furtifs de 5,5e génération, exigent des moteurs de 50 à 75 kN de poussée, optimisés pour la furtivité, l’endurance et le combat aérien. Le KDE actuel, avec 48,5 kN de poussée sèche et une variante à post-combustion pouvant atteindre 73-75 kN, répond à ces besoins.
Feuille de route (2025–2032) :
2025-2027 : Utiliser les essais KDE menés sur le Ghatak pour valider les performances pour FUFA. Intégrer des matériaux avancés, tels que des superalliages à base de nickel et des composites à matrice céramique, pour améliorer la résistance thermique.
2027-2030 : Développer la variante du KDE avec post-combustion délivrant 73-75 kN de poussée, équipée d’un FADEC (Full Authority Digital Engine Control) pour optimiser la consommation et l’adaptabilité. Réaliser des tests d’intégration avec les prototypes FUFA, notamment sur la compatibilité avec des baies internes d’armement et des architectures furtives.
2030-2032 : Établir une ligne de production pour ces variantes KDE, en coopération avec l’industrie privée comme VEM Technologies, afin de répondre aux besoins de production de masse. Explorer la co-développement avec la Corée du Sud, intéressée par un programme moteur conjoint pour son chasseur KF-21 aux caractéristiques similaires.
Défis : Augmenter la poussée tout en conservant furtivité et efficacité énergétique, ainsi que maîtriser les coûts pour une production à grande échelle des UCAV.
Impact stratégique : Le KDE pour FUFA permettra à l’Inde de déployer des essaims d’UCAV furtifs à coût réduit pour des missions à haut risque, complétant les chasseurs pilotés comme l’AMCA et réduisant les risques pour les pilotes.
3. Kaveri 2.0 pour Tejas Mk1A (modernisation de mi-vie d’ici 2035–2040)
Objectif : Concevoir le Kaveri 2.0 pour remplacer les moteurs américains GE F404/F414 du Tejas Mk1A lors des mises à niveau, visant une poussée comprise entre 90 et 100 kN pour répondre aux exigences modernes.
Exigences : Le Tejas Mk1A, actuellement propulsé par le GE F414 (poussée de 98 kN), nécessite un moteur indigène aux performances équivalentes, avec une meilleure consommation et une compatibilité optimale avec une cellule légère. Kaveri 2.0 cible 90-100 kN de poussée en intégrant des matériaux innovants et des systèmes de refroidissement avancés.
Feuille de route (2025–2040) :
2025-2030 : Accélérer le développement du Kaveri 2.0 avec un investissement d’environ 1 milliard de dollars, focalisé sur les aubes monocristal, les superalliages au nickel, et les systèmes de refroidissement avancés. Collaborer avec Safran (France) afin d’intégrer des technologies issues du moteur M88 dans le cadre du partenariat entamé en 2016–2017.
2030-2035 : Réaliser des tests au sol et en vol sur bancs d’essais nationaux pour réduire la dépendance à l’étranger. Développer un système FADEC pour une gestion intelligente de la consommation et une meilleure adaptabilité en combat.
2035-2040 : Débuter l’intégration du Kaveri 2.0 sur le Tejas Mk1A lors des modernisations de mi-vie, remplaçant les moteurs GE F414. Établir un écosystème industriel solide impliquant le secteur privé afin d’assurer une montée en cadence et une maîtrise des coûts.
Défis : Atteindre un rapport poussée/poids de 8-9, résoudre les problèmes historiques liés à la fiabilité de la post-combustion et rivaliser avec des moteurs étrangers bien établis.
Impact stratégique : Kaveri 2.0 réduira la dépendance de l’Inde aux moteurs américains, sécurisant la filière Tejas contre les aléas géopolitiques et ouvrant des perspectives à l’exportation.
4. Kaveri 3 (coentreprise) pour AMCA MkII (2035–2045)
Objectif : Co-développer le Kaveri 3 avec un partenaire international pour motoriser l’AMCA MkII, nécessitant une poussée comprise entre 110 et 125 kN pour un avion furtif de cinquième génération.
Exigences : L’AMCA MkII, variante avancée du chasseur furtif indien, requiert un moteur à haute poussée capable d’assurer le supercroisière, le transport de charges lourdes et les opérations furtives. Le Kaveri 3, fruit d’une joint-venture, vise 110–125 kN, dépassant les performances du GE F414.
Feuille de route (2025–2045) :
2025-2030 : Finaliser la joint-venture avec un grand constructeur mondial tel que Safran, Rolls-Royce ou IHI (Japon), en se concentrant sur le co-développement de moteurs à haute poussée intégrant des technologies avancées comme les composites à matrice céramique et les composants additifs 3D.
2030-2035 : Développer un prototype délivrant plus de 110 kN, en s’appuyant sur les enseignements du Kaveri 2.0 et du KDE. Réaliser des essais au sol intensifs et construire des installations d’essais en altitude nationales pour valider les performances.
2035-2045 : Intégrer le Kaveri 3 aux prototypes d’AMCA MkII, en garantissant la compatibilité avec les baies internes et les caractéristiques furtives, notamment les réservoirs de carburant internes récemment dévoilés. Lancer la production en série limitée dès 2040, avec une pleine capacité opérationnelle attendue pour 2045.
Défis : Assurer le transfert de technologies clés, notamment la fabrication d’aubes monocristal, et gérer un budget de développement élevé, estimé entre 2 et 3 milliards de dollars.
Impact stratégique : Kaveri 3 équipera le chasseur furtif phare de l’Inde, réduisant la dépendance aux fournisseurs étrangers et positionnant le pays parmi les leaders mondiaux de la technologie des avions de cinquième génération.
5. Kaveri 3 (coentreprise) pour Tejas MkII (années 2040)
Objectif : Motoriser le Tejas MkII avec le Kaveri 3 lors des modernisations de mi-vie prévues dans les années 2040.
Exigences : Le Tejas MkII, chasseur avancé de génération 4.5, a besoin d’un moteur performant capable de soutenir avionique améliorée, charges utiles accrues et potentiel d’exportation. La poussée de 110–125 kN de Kaveri 3 répondra à ces besoins tout en assurant la compatibilité avec les futures évolutions.
Feuille de route (2035–2050) :
2035-2040 : Adapter le Kaveri 3 développé pour l’AMCA MkII à la configuration du Tejas MkII, en mettant l’accent sur l’optimisation du poids et la compatibilité aéronautique.
2040-2045 : Mener des tests d’intégration avec les prototypes Tejas MkII, garantissant des performances optimales avec des systèmes avancés comme les radars AESA et les armements indigènes.
2045-2050 : Remplacer les moteurs GE F414 lors de la modernisation de mi-vie du Tejas MkII, soutenu par un écosystème industriel mature associant HAL et des partenaires privés.
Défis : Assurer la montée en cadence compatible à la fois avec l’AMCA et le Tejas MkII tout en maintenant une compétitivité économique face aux motorisations étrangères.
Impact stratégique : Kaveri 3 unifiera les systèmes de propulsion de la flotte de chasse indienne, facilitant la logistique opérationnelle, améliorant les perspectives à l’export et réalisant la pleine souveraineté technologique de l’Inde dans ce domaine.
La feuille de route indienne pour le développement des moteurs à réaction indigènes destinés à ses avions de chasse est un projet s’étalant sur plusieurs décennies, nécessitant innovation technique, partenariats stratégiques et investissements soutenus. Les KDE destinés au RSPA et FUFA équiperont les systèmes sans pilote d’ici 2030, en tirant parti des essais en cours sur le Ghatak UCAV. Kaveri 2.0, ciblant une poussée de 90 à 100 kN, motorisera le Tejas Mk1A vers 2040, tandis que Kaveri 3, développé via une coentreprise, équipera l’AMCA MkII et le Tejas MkII dans les années 2040, offrant une poussée de 110 à 125 kN. En consolidant un écosystème robuste, en sécurisant les collaborations internationales et en comblant les lacunes infrastructurelles, l’Inde pourra parvenir à l’autosuffisance dans la technologie des turboréacteurs, rejoignant ainsi les rangs des grandes puissances mondiales comme les États-Unis, la Russie ou la France. Ce plan ne renforce pas seulement les capacités de défense du pays, mais affirme également sa souveraineté technologique dans un contexte géopolitique instable.