La remontée en puissance de la défense totale suédoise est en cours de manière active, avec une situation bien meilleure que ce que l’on imagine généralement. Des efforts soutenus portent sur les affectations de mobilisation, les exercices de répétition et l’acquisition de capacités, ainsi que sur la planification en vue d’un grand conflit, à un niveau que l’on n’avait plus vu depuis la Guerre froide. En raison du principe de responsabilité et de l’autonomie locale et régionale, les modes de mise en œuvre varient, ce qui est un avantage, car cela permet d’apprendre des bonnes pratiques plutôt que de reproduire les mêmes erreurs partout.
De nombreuses initiatives se déroulent en coulisses, souvent peu médiatisées, mais qui sont régulièrement rencontrées par les acteurs engagés dans le domaine.
Par exemple, des personnes formées initialement comme pompiers, mais n’exerçant plus cette fonction, sont affectées en temps de guerre au service de secours. Elles sont également sollicitées pour participer à des exercices de répétition afin d’entretenir leurs compétences pratiques. Des exercices conjoints avec d’autres autorités, portant sur des scénarios de guerre ou de situations conflictuelles, sont également régulièrement menés. Tous les intervenants dans le service de secours suivent une formation spécifique dite RUB – räddningstjänst under höjd beredskap (secours en état d’alerte renforcée).
Les municipalités planifient et acquièrent des capacités en vue d’une crise majeure ou d’un conflit armé. La mise en œuvre précise varie selon les cas. Au moins une des communes les mieux préparées de Suède a ainsi équipé ses agents de sécurité d’armes automatiques pour emploi en état d’alerte élevée, réinstaurant en pratique une forme de milice opérationnelle.
L’expression « alerte élevée » peut paraître anodine, mais il s’agit bien d’un contexte de guerre, comprenant des états tels que la veille renforcée, où une transformation progressive commence sans interruption des activités ordinaires, et le niveau d’alerte maximal, où toutes les activités sociétales sont réorientées vers la défense totale. Ce dernier est équivalent à un état de guerre, même si le terme « alerte maximale » paraît moins dramatique et peut être appliqué avant un déclenchement imminent du conflit.
Compte tenu de l’autonomie locale et régionale, c’est à ces instances qu’il revient, selon le principe de responsabilité et de proximité propre à la gestion suédoise des crises, d’organiser les capacités nécessaires. Lors de nos interventions devant certaines communes, que ce soit auprès des services de secours concernés ou auprès du public via des bibliothèques ou autres lieux, nous rencontrons de nombreux coordinateurs de la préparation civile qui partagent volontiers les mesures locales adoptées. Rien de confidentiel, puisque la plupart de ces décisions sont prises en conseil municipal et accessibles publiquement selon le principe de transparence administrative.
Lors d’une conférence donnée la semaine dernière à la société rurale et à l’association patrimoniale du village voisin de Hyssna, la commune de Mark a présenté plusieurs mesures engagées devant environ 80 auditeurs. Il a été indiqué que Stockholm avait ordonné de préparer les services municipaux à fonctionner deux semaines sans aucune aide extérieure, y compris sans électricité, carburant ni alimentation, et que la guerre pourrait survenir dans un délai de trois ans.
Le principe de responsabilité stipule que chacun est responsable des mêmes fonctions en temps de crise ou de guerre que dans le quotidien normal. Ainsi, chaque foyer reste responsable de ses propres réserves alimentaires, mais si vous dépendez d’un réseau d’eau municipal, c’est la commune qui en assure la gestion. Posséder un puits et une fosse septique engage la responsabilité individuelle.
Les municipalités doivent donc garantir la continuité des services municipaux essentiels.
Dans notre commune de Mark, cela implique de définir quel est le service municipal minimal. Sans qu’une liste exhaustive ne soit dévoilée, l’eau et l’assainissement, la collecte des déchets, les écoles, les crèches, les logements collectifs et l’aide à domicile sont considérés comme prioritaires. Certaines autres activités, comme les services culturels et de loisirs, l’action économique locale ou le tourisme, peuvent être suspendues quelques jours voire semaines.
Il est important de réaliser que les éducateurs de crèche et les enseignants (notamment en primaire) sont parmi les figures clés de la défense totale suédoise : si les enfants ne peuvent être accueillis, le fonctionnement de la société s’effondre, car leurs parents ne peuvent pas aller travailler. Les infirmiers ne peuvent alors pas exercer à l’hôpital, les policiers ne contrôlent plus les activités suspectes, les techniciens ne réparent plus les réseaux électriques endommagés, etc. La résilience de la société en temps de crise et de guerre repose donc sur la capacité de tout le monde à aller travailler, même si les tâches peuvent évoluer en alerte maximale. Ceux qui sont sans emploi conservent aussi un rôle important. Les communes doivent donc prendre leurs responsabilités pour assurer la prise en charge normale des enfants.
La commune de Mark a donc prévu un budget destiné à assurer les services municipaux minimaux en situation de guerre. Cela comprend la constitution de stocks alimentaires pour les services municipaux, ainsi que de grandes centrales électriques mobiles en containers pour assurer l’alimentation électrique des institutions critiques, avec du carburant en quantité suffisante pour quatorze jours. On peut imaginer que, pour optimiser les ressources, les enfants seront regroupés dans certaines écoles disposant de locaux disponibles, tandis que d’autres écoles plus petites ne seront pas alimentées en électricité. Il pourrait être plus efficace de transporter les enfants par bus scolaire que de maintenir ouvertes toutes les salles de classe.
Il est peu probable qu’une commune continentale soit totalement isolée pendant quatorze jours, mais cette préparation permet de gérer des coupures de courant prolongées, comme celles observées en Ukraine ces derniers mois.
Dans le cas spécifique de la commune rurale de Mark, des « points de sécurité » sont également prévus, en partenariat avec les associations patrimoniales locales. Ces structures disposent d’une connaissance approfondie du territoire, de contacts locaux et de bâtiments. Leur fonction sera proche de ce qui est déployé en Ukraine pour soutenir les populations en difficulté, notamment en proposant des espaces chauffés, la possibilité de chauffer de l’eau, etc. Quant à l’accès à Internet ou au wifi comme en Ukraine, cela reste à confirmer, mais les communications sont en tout état de cause un élément vital de toute gestion de crise.
La Suède possède l’un des secteurs associatifs les plus forts au monde et quasiment tous les citoyens appartiennent à une ou plusieurs associations. Celles-ci, comme les associations patrimoniales citées ici, constituent un véritable pilier de la résilience locale et de la sécurité.
À Hyssna, dans la cellule de sécurité mise en place, deux anciens officiers ont été recrutés pour apporter une compétence spécifique, démontrant ce que le savoir local peut mobiliser. Un travail similaire est en cours dans notre propre village.
Dans d’autres communes, ce sont peut-être les clubs sportifs qui sont privilégiés dans ce rôle.
Dans les villes, les bibliothèques municipales pourraient constituer des points de sécurité adaptés : elles sont déjà sous gestion municipale, habituées à recevoir du public, jouissent d’une bonne réputation et bénéficient d’une forte implantation dans la société, tout en offrant des activités comme la lecture.
Les régions sont également engagées dans ces préparatifs, notamment par la constitution de stocks de médicaments et de matériels médicaux. Les hôpitaux disposent déjà de groupes électrogènes de secours, mais ils pourraient maintenant augmenter leurs réserves de carburant.
Cependant, le principe de responsabilité reste souverain. Les ménages, les entreprises et les organisations sont tenus d’effectuer leur propre planification et d’acquérir les capacités nécessaires.
Cela ne doit pas forcément être coûteux. Par exemple, pour un bureau, cela peut consister en quelques réunions puis des mesures simples comme : imprimer des listes téléphoniques, créer des groupes de messagerie sécurisée via des applications externes comme Signal, préparer des modalités de télétravail en cas d’alerte renforcée, ou veiller à ce que chaque employé puisse emporter son ordinateur portable à la maison en cas d’alerte maximale. Il s’agit aussi d’identifier les personnels affectés à des postes spécifiques en cas de mobilisation, pour anticiper leurs absences au travail. Certaines activités critiques peuvent aussi prévoir une source d’énergie de secours, ce qui implique un coût, mais celui-ci est dérisoire comparé aux conséquences d’une interruption en temps de guerre. Quelle entreprise tiendra le mieux : celle qui possède un groupe électrogène ou celle contrainte de fermer ?
Les entreprises peuvent aussi conclure des accords avec l’Office suédois du service militaire (Pliktverket) afin d’affecter des employés à des fonctions clés pour la défense totale. Cette démarche ne coûte rien, mais exige une tâche administrative pour la signature des contrats, la transmission des numéros d’identification et l’information aux personnels concernés.
Le secteur associatif est également concerné. Beaucoup vivent en copropriété dont les conseils syndicaux peuvent initier des plans de défense locale, réfléchissant aux équipements critiques. Par exemple, la continuité du pompage des eaux usées et pluviales, la mise en place de groupes électrogènes pour l’alimentation des pompes de chauffage collectif, ou la possibilité de chauffer une salle commune si les logements individuels ne peuvent l’être. Si nombre d’associations redoutent l’impact financier sur les charges et la valeur des appartements, ces copropriétés pourraient constituer un point de départ pertinent pour la micro-résilience locale. Après tout, quand l’électricité manque pendant des semaines, les dommages collatéraux ne valorisent pas les logements…
En résumé, une véritable mobilisation de la défense totale suédoise est en cours, bien plus importante que ce qu’il est possible d’observer extérieurement, et la capacité de préparation a fait un bond considérable par rapport à il y a seulement quelques années. Les différences de mise en œuvre liées à l’autonomie locale et au principe de responsabilité sont une force, non une faiblesse. Les conditions varient selon les territoires et nul ne peut prétendre depuis Stockholm détenir la meilleure recette pour la résilience locale. Il est préférable d’apprendre des bons exemples.
Rappelons que nous sommes tous humains, y compris experts et décideurs. Des erreurs seront commises, des décisions seront parfois sous-optimales ou erronées, mais souvent elles seront judicieuses et permettront des retours d’expérience. La pire erreur serait de ne rien faire du tout.
Ces mesures seront utiles non seulement en cas de guerre, mais aussi lors de toute autre crise majeure. Il faut aussi garder à l’esprit que la France a demandé à son système de santé d’être prêt, d’ici mars 2026, à recevoir 50 000 blessés militaires de l’OTAN venus de pays alliés. La menace d’un conflit imminent sous trois ans signalée depuis Stockholm illustre que la guerre pourrait survenir dès cette année, tout comme l’a exprimé la directive française.
Une crise signifie la transition d’un état normal vers un état exceptionnel. Les préparatifs doivent donc couvrir cette période transitoire. En Ukraine, l’état de guerre est devenu la norme, de sorte qu’il ne s’agit plus d’une crise au sens strict comme ce fut le cas au printemps 2022. Être capable de s’isoler quatorze jours confère la capacité nécessaire pour franchir ce délai et adapter la société à la nouvelle réalité, sachant que très peu resteront totalement isolés durablement.