Depuis des décennies, une guerre avec l’Iran semblait inévitable : les analystes prédisaient qu’un conflit renforcerait la cohésion parmi l’élite militaire et politique iranienne, unirait le peuple derrière le régime, déclencherait la vengeance annoncée par Téhéran, embraserait le Moyen-Orient, ferait grimper les prix du pétrole et pourrait même mener à une guerre mondiale.
Pourtant, aucun de ces scénarios ne s’est produit.
La guerre de 12 jours opposant Israël, puis les États-Unis, à l’Iran a révélé la fragilité de ces certitudes. Les combats sont restés limités, l’« Axe de la Résistance » de Téhéran est resté inactif. Le régime s’est révélé plus fracturé que renforcé, et malgré tous ses efforts, la population iranienne ne s’est pas rassemblée autour de lui. La colère contre des années de mauvaise gouvernance est même réapparue dès la fin des hostilités. Téhéran n’a pas quitté le Traité de Non-Prolifération nucléaire, n’a pas fermé le détroit d’Hormuz, n’a pas frappé les bases américaines dans la région. Moscou et Pékin sont restés en retrait, et même le Hezbollah a refusé d’entrer en guerre.
Au lieu de confirmer les incontournables souvent évoqués dans les capitales occidentales, ce conflit a mis en lumière les limites du pouvoir iranien, la fragilité de ses alliances, et le fossé profond entre l’État et la société iranienne. Cela ne signifie toutefois pas que les choses se dérouleront de la même façon lors d’une prochaine confrontation.
Le déclenchement d’une escalade incontrôlable dépendra de la capacité de l’Iran à reconstruire ses forces militaires et de sa volonté de prendre des risques, notamment en lançant des frappes de missiles contre Israël ou les forces américaines. Dans le même temps, des contraintes structurelles liées à la survie du régime — la réticence de Téhéran à provoquer une guerre qu’il ne peut pas gagner — limiteront jusqu’où il peut aller. Cette guerre de 12 jours a révélé un certain nombre d’hypothèses erronées, longtemps dominantes, concernant les conséquences probables d’un conflit avec l’Iran, tant sur le plan national, régional qu’international.
Cohésion de l’élite iranienne ?
Il a longtemps été supposé qu’une guerre souderait l’élite militaire et politique iranienne face à la pression extérieure, renforçant ainsi la survie du régime. Si aucune fracture apparente n’a émergé parmi le pouvoir à Téhéran, des divisions internes existaient malgré une volonté affichée d’unité. Par exemple, pendant que le guide suprême Ali Khamenei se cachait dans un bunker durant le conflit, certains successionnaires potentiels ont tenté de se positionner, tandis que d’autres auraient sondé les possibilités d’un coup d’État à la suite de la neutralisation des hauts responsables des Gardiens de la Révolution. Par ailleurs, la guerre n’a pas apaisé ni réduit les rivalités internes à l’élite. Après le conflit, les désaccords sur la meilleure façon d’assurer la survie du régime face aux menaces militaires étrangères — notamment autour de la ligne rouge de l’enrichissement de l’uranium — ont ajouté une nouvelle couche de tensions.
Cela démontre que cette guerre a fragilisé la cohésion de l’élite, plutôt que de resserrer ses rangs. Mais plus encore, l’attaque israélienne s’est appuyée sur une pénétration massive du renseignement israélien dans les plus hauts cercles du pouvoir iranien. Cette dimension seule révèle que la cohésion de l’élite iranienne est comparable à un château de cartes, avec une méfiance profonde entre les sphères politique, militaire et des services de renseignements. Cette peur aiguë d’être entouré d’agents israéliens explique également la fuite de Khamenei dans un bunker, réduisant au minimum ses communications, même avec le reste de l’élite dirigeante.
Plus récemment, à la mi-août, Khamenei a, de manière inédite, boycotté la cérémonie majeure chiite d’Arbaeen dans la Hosseiniyeh de son bureau. Cette disparition soudaine a eu lieu peu de temps après que le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, en réaction à une liste d’assassinats de personnalités israéliennes publiée par un canal Telegram affilié aux Gardiens de la Révolution, l’ait personnellement menacé : « Je suggère au dictateur iranien Khamenei que lorsqu’il sortira du bunker, il lève les yeux vers le ciel et écoute attentivement chaque bourdonnement. »
Effet de rassemblement autour du drapeau ?
Contrairement aux affirmations israéliennes, les Iraniens ont majoritairement rejeté l’agression étrangère et n’ont pas profité du contexte de guerre pour faire tomber le régime. Ils ont exprimé un patriotisme, mais sans pour autant manifester un nationalisme pro-régime susceptible de provoquer un effet de rassemblement stabilisateur autour du pouvoir.
Alors que le régime iranien a essayé d’exploiter ce sentiment patriotique pendant et après le conflit, il est peu probable qu’il puisse en tirer profit à moyen terme. Le rejet populaire envers la gestion catastrophique des autorités est déjà réapparu, notamment avec la crise d’approvisionnement en eau et en électricité qui a affecté la vie quotidienne cet été. Plus globalement, les crises politique, socio-économique, écologique et des droits des femmes en Iran sont profondément ancrées, ce qui rend illusoire une réconciliation rapide entre l’État et la société sans une transformation politique et économique radicale. Cette situation maintient la stabilité du régime sur une base fragile, le régime autoritaire perdurant principalement en l’absence d’une opposition organisée.
Un Moyen-Orient en flammes ?
Certains avaient avancé qu’un conflit avec l’Iran entraînerait une conflagration régionale et globale sans frontières géographiques, durable et dévastatrice. En réalité, malgré l’intervention des États-Unis au 10ème jour, la guerre est restée cantonnée entre Israël et l’Iran. Le réseau régional de Téhéran — l’Axe de la Résistance — n’a pas été activé. Affaibli par Israël en 2024, le Hezbollah libanais, pivot de cet axe, a publiquement annoncé qu’il n’entrerait pas dans le conflit entre son ennemi Israël et son protecteur iranien, même après les frappes américaines sur les sites nucléaires iraniens. De même, les Houthis du Yémen n’ont pas intensifié leurs tirs de missiles sur Israël durant le conflit, et les milices chiites pro-iraniennes en Irak ont évité d’attaquer les bases américaines sur leur territoire.
La réticence de ces alliés régionaux à s’engager s’explique par leur affaiblissement historique depuis 2024 et, pour le Liban et l’Irak, par les pressions internes croissantes les incitant à abandonner leur rôle de proxy de Téhéran. Aucun de ces groupes ne souhaitait provoquer une riposte militaire israélienne ou américaine dévastatrice. Sur le plan économique, bien que la guerre ait été qualifiée de dangereuse pour la vie des soldats américains et pour les prix du pétrole, Washington a évacué son personnel de la région, tandis que les cours du pétrole sont restés relativement stables.
En rétrospective, le déclenchement de l’assaut israélien n’a guère surpris. Suite à l’opération du Hamas en octobre 2023, l’Axe de la Résistance iranien s’était effondré : le Hezbollah avait été ravagé en septembre 2024, le Hamas affaibli militairement par les bombardements israéliens de Gaza, le régime d’Assad en Syrie — voie terrestre qui permet à l’Iran d’armer le Hezbollah — s’était effondré en décembre 2024, et les Houthis du Yémen avaient subi une nouvelle campagne bombardière menée par Washington. Ainsi, la puissance régionale de Téhéran était largement amputée. Avec l’opération Lion Ascendant, la « doctrine de la pieuvre » d’Israël a atteint son apogée : après avoir coupé les principaux membres régionaux de Téhéran, le chemin vers sa tête était dégagé. Grosso modo, avec un Axe de la Résistance réduit à l’ombre de lui-même, l’escalade par proxies n’était pas envisageable pour Téhéran.
Pour empêcher une Iran nucléaire à long terme, détruire son infrastructure balistique étendue et « améliorer l’équilibre stratégique d’Israël » (selon un haut responsable militaire anonyme), Israël a profité d’une fenêtre d’opportunité résultant de la faiblesse régionale historique de l’Iran, de sa préoccupation diplomatique avec Washington — l’attaque ayant eu lieu juste avant une sixième ronde de négociations américano-iraniennes — et de sa préparation militaire limitée. D’ailleurs, des chefs militaires iraniens avaient minimisé voire ridiculisé toute possibilité d’une nouvelle agression israélienne peu de jours avant qu’elle ne survienne, tout en dissimulant leurs faiblesses régionales derrière une rhétorique martiale.
L’Iran a lancé plus de 500 missiles balistiques et environ 1 100 drones sur Israël, causant 31 morts, plus de 3 000 blessés et le déplacement de plus de 13 000 personnes, provoquant plus de dégâts que lors des affrontements directs d’avril et d’octobre 2024.
Troisième guerre mondiale ?
Les experts et certains chercheurs craignaient qu’un conflit contre l’Iran ne fasse s’affronter l’Occident à une alliance forte et indéfectible rassemblant Iran, Russie et Chine, déclenchant une guerre mondiale de type apocalyptique. Or, ni Moscou ni Pékin ne se sont engagés dans le conflit aux côtés de l’Iran contre Israël, puis les États-Unis. Ils n’ont apporté aucun soutien militaire ni même diplomatique significatif pour renforcer Téhéran ou dissuader une intervention américaine. Au lieu de voir l’« axe des autocrates » iranien-russo-chinois faire preuve de sa puissance militaire combinée, ce fut le partenariat israélo-américain qui a fait la différence.
Ni la Russie ni la Chine ne tireraient de bénéfices stratégiques d’une entrée directe en guerre avec les États-Unis et Israël aux côtés de l’Iran. Leurs relations avec Washington sont cruciales, et leurs liens avec Téhéran servent principalement de levier dans leur rivalité globale avec les États-Unis. Leur alliance avec l’Iran est fondamentalement opportuniste : ils exploitent l’isolement géopolitique de Téhéran découlant de son hostilité envers l’Occident.
Dans ce contexte, la Russie et la Chine ont signé des accords à long terme étendus mais peu transparents avec l’Iran. En raison du déséquilibre de puissance, ces pactes ont certainement conduit l’Iran à sacrifier ses ressources et intérêts nationaux, en échange d’une assurance tacite de survie du régime par ces puissances extérieures. Cependant, leur passivité durant la guerre de 12 jours a accru la désillusion de l’élite politique iranienne envers la politique dite du « regard vers l’Est », aujourd’hui clairement un échec. Par ailleurs, un Iran nucléaire réduirait le déséquilibre en faveur de Moscou et Pékin tandis qu’une destruction du programme nucléaire iranien pourrait revigorer l’industrie nucléaire russe. Enfin, l’attitude réservée de la Russie a alimenté les soupçons d’une collaboration secrète avec Israël, notamment via la divulgation d’informations sensibles sur les systèmes de défense aérienne russes fournis à l’Iran.
Entre rhétorique et réalité
Dans ce contexte, la riposte iranienne a été principalement dirigée contre Israël. Non seulement Téhéran n’a pas mis à exécution ses menaces répétées d’activer son axe régional, mais il n’a pas non plus fermé le détroit d’Hormuz, voie stratégique reliant le Golfe persique à l’océan Indien. Une telle décision aurait précipité l’entrée américaine dans le conflit et porté atteinte aux propres exportations pétrolières de l’Iran, ainsi qu’à la confiance de ses clients asiatiques, en particulier la Chine, sans compter l’aliénation des États du Conseil de coopération du Golfe qui dépendent de ce passage pour leurs exportations énergétiques. À l’inverse, l’Iran a attaqué le quartier général du Commandement central américain au Qatar avec un avertissement préalable, dans un geste surtout symbolique plus que décisif militairement.
Les racines des mauvaises prévisions
Ces hypothèses erronées reposaient sur des erreurs d’analyse persistantes. D’abord sur la nature des relations entre l’État et la société en Iran, et sur le système politique lui-même. La désillusion et même la répulsion d’une large part des Iraniens envers leurs gouvernants ont été largement sous-estimées. Ensuite, beaucoup d’analystes ne distinguent pas les intérêts de sécurité du régime iranien de ceux de la nation iranienne. En réalité, la politique de Téhéran est dictée par des intérêts étroits de l’élite, souvent contraires à ceux de la majorité de la population, que ce soit sur les plans politique, économique ou sécuritaire. Par exemple, les lignes rouges diplomatiques iraniennes, comme le refus de limiter ses programmes nucléaire et balistique, ou le soutien à l’Axe de la Résistance, constituent davantage la source du pouvoir du régime que la garantie de la sécurité nationale. Cette ligne dure expose le pays à de fortes pressions politiques, économiques et militaires.
Ensuite, les réponses militaires de Téhéran sont conditionnées par ses préoccupations de survie du régime. Il ne peut se permettre de provoquer Washington au point d’engager une guerre totale et prolongée contre Israël et les États-Unis. Enfin, la relation entre l’Iran et la Russie ainsi que la Chine a souvent été faussement présentée comme une alliance solide, voire un « OTAN » d’un genre nouveau. En réalité, Moscou et Pékin agitent Téhéran comme un pion dans leur rivalité globale avec Washington, exploitant son isolement géopolitique et sa faiblesse, ce qui en fait des partenaires précaires.
En somme, bon nombre d’hypothèses clés sur l’impact d’une guerre contre l’Iran se sont révélées imprécises. Plutôt qu’un résultat d’analyses objectives, ces croyances s’inscrivent dans une longue tradition d’erreurs souvent alignées avec les récits dominants provenant des cercles du régime.
La prochaine guerre
La révélation de ces failles analytiques permet d’affiner l’évaluation des risques et scénarios d’un nouveau conflit. Cependant, il reste impossible de prévoir les guerres avec certitude : elles restent soumises à des événements imprévus et à des erreurs de calcul des parties en présence.
Comme je l’avais conclu dans une première analyse de la guerre de 12 jours qui s’est terminée par un fragile cessez-le-feu, ce conflit pourrait préfigurer la prochaine confrontation. Depuis, le conflit s’est déplacé sous le radar médiatique, avec de nombreuses explosions dans des sites militaires iraniens, officiellement attribuées à des fuites de gaz, mais vraisemblablement le fait d’Israël. Plus de deux mois après la fin des combats, des hauts responsables iraniens admettent publiquement qu’ils considèrent une nouvelle attaque israélienne comme imminente.
Pour dissuader cette menace, les commandants militaires iraniens ont commencé à promettre une réponse bien plus dure que la dernière fois, convaincus — non sans fondement — que le cessez-le-feu a été atteint grâce à la capacité iranienne de pénétrer les défenses aériennes israéliennes. Autrement dit, Téhéran choisira-t-il une rétorsion implacable qui embrasera la région, en visant aussi les bases américaines par l’intermédiaire de ses proxies ? Un tel scénario pourrait être déclenché par la peur d’un décapitage du régime, d’autant que ses plus hautes autorités ont miraculeusement échappé à une frappe israélienne en juin lors d’une réunion du Conseil suprême de sécurité nationale. L’ampleur de ces craintes existentielles pourrait inciter à riposter sévèrement – selon la doctrine « l’attaque est la meilleure défense » —, mais pourrait être tempérée par la prudence observée durant la dernière guerre.
En résumé, l’ampleur d’une guerre future dépendra de la capacité iranienne à restaurer ses capacités offensives et défensives, renforcer son autorité régionale et préserver sa chaîne de commandement en temps de guerre. Parallèlement, l’Iran et Israël renforcent leurs défenses et préparent leurs forces pour une nouvelle confrontation militaire.
En conclusion, si le scénario d’un Moyen-Orient en flammes est plus possible qu’auparavant, il dépendra largement des prises de risque iraniennes et de la réussite de ses frappes contre Israël, voire les forces américaines. Toutefois, les mécanismes limitant la riposte iranienne à sa survie politique demeurent puissants.
Ali Fathollah-Nejad, Ph.D., est un politologue et analyste iranien basé à Berlin. Il est directeur du Center for Middle East and Global Order et enseigne la sécurité au Moyen-Orient à la Hertie School de Berlin.
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