Plus d’un mois après la décision du Canada d’écarter Naval Group dans le cadre de son Programme canadien de sous-marins de patrouille nouvelle génération, l’incompréhension demeure en France. Le choix du chantier naval sud-coréen Hanwha comme finaliste, aux côtés de ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), au détriment de Naval Group, surprend fortement. En effet, le sous-marin BlackSword Barracuda était parfaitement conçu pour répondre aux exigences de la Marine canadienne en matière de furtivité, létalité, endurance, autonomie et capacité d’opération dans l’Arctique. Fin août, Ottawa a sélectionné TKMS et Hanwha pour la fourniture d’une flotte allant jusqu’à 12 sous-marins.
Les autorités canadiennes ont récemment informé le groupe naval français des motifs de ce rejet, afin qu’il puisse réagir en conséquence. Toutefois, selon les informations, Naval Group ne poursuivra pas d’action judiciaire. Cela ne signifie pas pour autant que le groupe a renoncé à ce contrat potentiel estimé à près de 40 milliards d’euros.
Au contraire, Naval Group souhaite démontrer au Canada que le BlackSword est le sous-marin qui répond le mieux aux défis spécifiques auxquels la Marine canadienne est confrontée. Ce sous-marin n’a jamais perdu un concours technique auparavant, que ce soit en Australie ou aux Pays-Bas, où il était l’un des favoris, notamment en raison du succès rencontré dans ce dernier pays.
Beaucoup étaient convaincus (à tort) que la victoire de Naval Group aux Pays-Bas constituerait un avantage majeur, d’autant plus que ces deux marines entretiennent des liens étroits depuis 1945, en particulier dans le domaine de l’entraînement. La décision d’Ottawa a donc été une véritable surprise, y compris aux Pays-Bas.
Malheureusement, les décisions concernant les marchés d’armement ne reposent pas toujours exclusivement sur les performances réelles des systèmes d’armes. Bien au contraire. «La décision canadienne est politique, non technique», confirme un observateur proche des discussions. La sélection du sous-marin sud-coréen pourrait «refléter un geste envers un pays prioritaire pour le Canada dans le cadre d’une stratégie émergente pour l’Indopacifique». Cependant, comme le rappelle le journal La Tribune, «toute décision politique est irrévocable jusqu’au jour où elle ne l’est plus».
Une voie particulière pour TKMS
Le choix d’un sous-marin sud-coréen, Hanwha, intrigue toutefois. La Corée du Sud, qui a déjà commandé trois sous-marins océaniques KSS III, s’appuie sur l’expérience des sous-marins KSS I et II conçus d’après la technologie allemande, fruit d’un transfert de technologie initié par HDW depuis 1987. Certains estiment donc que le Canada a retenu deux sous-marins reposant sur une technologie allemande, ce qui prête à confusion. «On peut considérer que le sous-marin proposé par Hanwha est le résultat d’un transfert de technologie industrielle allemande, et que la concurrence n’est donc plus forcément aussi féroce», explique La Tribune.
Surtout quand on sait que les Coréens ne font pas partie de l’OTAN, évoluent principalement en eaux tempérées, loin des océans Arctique et Atlantique, et qu’ils cohabitent avec un voisin très instable. Ce sont peut-être là des raisons politiques et techniques qui auraient conduit Ottawa à finalement écarter Hanwha. Par ailleurs, il faut rappeler que les Canadiens avaient annoncé au printemps leur volonté de rééquilibrer leurs relations commerciales entre les groupes de défense américains – historiquement dominants comme fournisseurs des forces armées canadiennes – et les européens.
Ils poursuivaient une double perspective : une coopération transatlantique avec l’Europe et un ancrage au sein de l’OTAN, dans le but de se détacher progressivement de l’influence américaine, jugée trop contraignante début 2025. «Mais choisir entre TKMS et Hanwha revient à choisir entre l’Allemagne, fidèle à l’esprit de l’OTAN avec une forte appétence pour le matériel militaire américain – comme le F-35 ou le Patriot – et Hanwha, qui, de par sa position géographique, n’est pas membre de l’OTAN», souligne l’analyse.
Une décision française peut-être trop tardive
Ce revers est un coup dur pour la France, et particulièrement pour Emmanuel Macron, qui avait poussé, à l’automne 2024, la participation du directeur général de Naval Group, Pierre Eric Pommellet, à cet appel d’offres. Les équipes du chantier naval, marquées par l’échec de la campagne FREMM au Canada en 2017, doutaient alors du succès possible de Naval Group. Le Canada reste un marché traditionnellement réticent à l’achat de matériels «Made in France», avec seulement 546,5 millions d’euros de contrats sur la période 2014-2023, dont un pic à 446,5 millions en 2016.
Avec du recul, ces doutes se sont avérés légitimes, d’autant plus que ni la France ni Naval Group n’ont réellement déployé tous les efforts nécessaires, tant sur le plan de l’adaptation que du marketing, pour rester dans la course. «Naval Group s’est manifesté trop tard et n’a pas tout mis en œuvre, dans une indifférence totale du ministère des Armées», confirme cet observateur. Si le passage du Tourville, un des sous-marins nucléaires d’attaque issus du programme Barracuda, à Halifax, en mars dernier, a été largement médiatisé, il n’a pas rencontré un accueil particulièrement enthousiaste. Ce déploiement français, pourtant positif, n’a donné lieu à aucune visite de haut niveau, même si le Tourville devrait probablement fréquenter régulièrement l’Atlantique Nord dans les années à venir.
À quoi s’explique ce faux départ ? Le groupe naval a été totalement surpris par l’annonce anticipée d’Ottawa concernant la liste restreinte des candidats, tout comme ses concurrents finaux. Par conséquent, Naval Group ne s’est jamais pleinement investi dans cette compétition, encore au stade de la demande d’informations (RFI), tandis que TKMS et Hanwha multipliaient les contacts avec les Canadiens deux ans avant la décision officielle.
Naval Group espérait une présélection plus tardive, avec un déploiement progressif d’une stratégie commerciale soutenue. Le groupe français ne s’attendait pas à être éliminé dès la phase RFI, un document d’une cinquantaine de pages ne couvrant que partiellement les besoins du client et nécessitant un dialogue stratégique, industriel et opérationnel approfondi. Le groupe disposait d’arguments solides, notamment grâce au partenariat franco-néerlandais autour du Barracuda, auquel le Canada aurait pu accéder. D’autant plus que la France est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. «Pour reconstruire une flotte, il faut un partenaire de poids», rappelle un expert.
Le Canada, souhaitant accélérer son processus d’acquisition face au vieillissement accéléré de sa flotte sous-marine, a un besoin urgent de bâtiments pour combler le déficit capacitaire à venir. Les deux finalistes se sont engagés à livrer rapidement ces sous-marins. Néanmoins, La Tribune souligne que «penser que le Canada signera un contrat avec TKMS ou Hanwha d’ici la fin de l’année est une illusion». Ces engagements sont-ils dès lors des promesses en l’air ? Une chose est certaine : négocier ce type de contrat prend généralement plusieurs années. Aux Pays-Bas et en Australie, ces processus ont duré environ dix ans, tandis qu’à Singapour, ils ont pris huit ans. Quant à la Norvège, qui a interrompu son appel d’offres avant de choisir TKMS via une procédure gouvernementale extrajudiciaire, elle a attendu plus de quatre ans avant de conclure avec le chantier allemand (2017-2021).
Michel Cabirol