Le gouvernement indien envisage une réforme majeure qui pourrait dynamiser les investissements étrangers dans son secteur de la défense, en reconnaissant comme « fournisseurs indiens » les filiales locales entièrement détenues par des fabricants étrangers. Cette initiative, largement soutenue par les acteurs industriels, vise à simplifier les procédures d’acquisition, à renforcer la production nationale et à attirer les grands groupes internationaux à s’implanter durablement dans la plus grande démocratie du monde.
La proposition, toujours à l’étude au sein du ministère de la Défense (MoD), s’attaque à un obstacle récurrent dans la procédure d’acquisition de défense (DAP) 2020. À ce jour, les fabricants d’équipements étrangers (OEM) rencontrent des difficultés pour bénéficier des incitations à l’exportation locale sans devoir réduire leur contrôle capitalistique. En permettant aux filiales 100 % détenues en Inde – sous réserve d’engagements tels que le transfert technologique – d’être reconnues comme « vendeurs indiens », cette réforme ouvrirait l’accès aux catégories d’achats préférentielles, dont le seuil de 75 % de contenu local requis pour les contrats majeurs.
Actuellement, les entités étrangères doivent s’associer à des entreprises indiennes ou limiter leur détention à 49 % pour prétendre au statut de fournisseur local. Cette règle, souvent motivée par des considérations géopolitiques, freine les investissements à grande échelle. Le changement envisagé dispenserait les filiales à 100 % de cette limite, à condition qu’elles garantissent une forte valeur ajoutée locale, par exemple à travers l’assemblage, les essais ou la recherche & développement réalisés en Inde. Cette mesure s’inscrit dans la vision « Atmanirbhar Bharat » du Premier ministre Narendra Modi, qui a déjà permis aux exportations de défense d’atteindre un record de 2,76 milliards de dollars au cours de l’exercice 2024-2025, en hausse de 12 % sur un an.
Les experts du secteur saluent cette évolution comme une véritable « rupture ». « Cela simplifie les procédures d’acquisition, réduit les couches bureaucratiques et incite les entreprises étrangères à implanter leurs infrastructures en Inde », a confié sous couvert d’anonymat un cadre d’un grand groupe aéronautique. Pour des acteurs comme Lockheed Martin, Boeing ou Dassault Aviation, déjà engagés dans de vastes projets après les contrats Rafale et Apache, cela pourrait accélérer l’intégration des chaînes d’approvisionnement locales, en particulier pour les appels d’offres à forte valeur comme celui du programme des 114 avions de combat multirôles (MRFA).
Une analyse de KPMG consacrée aux réformes de défense en 2025 souligne ce dynamisme, constatant que l’intégration des filiales entièrement détenues dans la catégorie des « vendeurs indiens » pourrait faciliter les coentreprises et les compensations industrielles, favorisant ainsi la création d’un écosystème robuste. Les approbations de commandes par le MoD, à hauteur de 18,5 milliards de dollars en juillet 2025, témoignent de la volonté d’assouplir les règles, avec des contrats cumulés dépassant les 20 000 crores de roupies.
Au-delà de la simplification des appels d’offres, cette politique devrait stimuler les pôles industriels dans des États tels que l’Uttar Pradesh et le Tamil Nadu, où des corridors de défense se développent rapidement. Les filiales en propriété exclusive pourraient localiser entre 60 et 70 % des composants, créant des milliers d’emplois et dynamisant les PME spécialisées dans l’électronique, les matériaux composites et l’avionique. Cette évolution répond à une revendication ancienne de la Confédération de l’Industrie Indienne (CII), qui dénonce les contraintes liées à la limite de 74 % pour les investissements étrangers directs (FDI) en mode automatique, freinant le transfert technologique.
Cependant, certains observateurs mettent en garde contre une dépendance trop importante aux filiales étrangères, redoutant qu’elles ne marginalisent les entreprises purement indiennes telles que Hindustan Aeronautics Limited (HAL) ou Tata Advanced Systems. « Si cela permet d’augmenter les volumes, il faut que des garde-fous assurent une véritable indigenisation, et pas seulement un assemblage superficiel », a commenté un analyste d’un think tank basé à Delhi. Le ministère de la Défense a indiqué que les approbations seraient conditionnées à des audits de performance et à des obligations de compensations industrielles, s’inspirant notamment du modèle américain des ventes militaires étrangères (FMS).
Sur les réseaux sociaux, les réactions sont majoritairement positives, avec de nombreux échanges sur cette « évolution politique significative » qui pourrait « tout simplifier ». Alors que l’Inde projette d’acquérir plus de 500 nouveaux avions et navires d’ici 2035, cette réforme pourrait attirer entre 10 et 15 milliards de dollars d’investissements directs étrangers sur la prochaine décennie, selon les estimations du secteur.