Après le succès du test inaugural de lancement ferroviaire du missile balistique Agni-Prime (Agni-P), l’Organisation indienne de recherche et de développement pour la défense (DRDO) concentre désormais ses efforts sur une nouvelle avancée en mobilité stratégique : la conception et la mise au point de Transporter Erector Launchers (TEL) indigènes, spécifiquement adaptés à la gamme Agni. Cette démonstration, réalisée le 24 septembre au large d’Odisha, qui a consisté à tirer depuis un wagon ferroviaire modifié le missile canistré et nucléairement armé, a validé une plateforme de lancement discrète et rapide tout en soulignant la nécessité d’engins mobiles routiers pour échapper à la détection dans des zones contestées.
Selon des sources proches du dossier, les concepts de TEL pour missiles balistiques sont développés depuis plusieurs années, impliquant des acteurs majeurs du secteur privé spécialisés dans la construction de camions et châssis. Historiquement, les missiles Agni-II à V, dont les portées varient entre 2 000 et 5 000 km, étaient déployés sur des configurations classiques de camions avec remorques. Cette méthode, dépendante des routes, se heurte à des limites opérationnelles dans des terrains accidentés, exposant les véhicules à la surveillance et aux contraintes logistiques. « L’ère du camion-remorque a eu son utilité, mais elle ne peut rivaliser avec les menaces modernes », a indiqué un responsable de la DRDO, soulignant les faibles capacités tout-terrain et la vulnérabilité aux reconnaissances satellitaires.
Le test ferroviaire conduit en collaboration avec le Commandement des Forces Stratégiques (SFC) a mis en lumière un bogie spécifiquement conçu pour la furtivité : sa conception modulaire intègre le missile Agni-P, d’une portée entre 1 500 et 2 000 km, dans des wagons standards, permettant un transit discret sur le vaste réseau ferroviaire indien avant un déploiement et un tir en moins de cinq minutes après l’arrêt.
Cette innovation, première en Inde, s’inspire des systèmes américains et russes de lancement ferroviaire, tout en s’adaptant aux infrastructures locales pour garantir une capacité de seconde frappe dispersée, facteur clé en contexte de tensions croissantes dans l’Indo-Pacifique. Toutefois, face aux limites inhérentes aux réseaux ferroviaires – leur étendue et leur vulnérabilité aux sabotages – l’attention se tourne désormais vers les TEL routiers. Ces plateformes robustes à roues motorisées 8×8 ou 10×10 sont conçues pour offrir une mobilité véritablement tout-terrain, intégrant transport, déploiement et lancement dans un ensemble à faible observabilité radar.
Les travaux de développement, initiés au milieu des années 2010, mobilisent plusieurs entreprises privées indiennes telles que Tata Motors, Ashok Leyland et Mahindra Defence, reconnues pour leurs compétences en châssis militarisés. Ces TEL sont dimensionnés pour supporter des charges jusqu’à 1,5 tonne, en s’appuyant sur des composants commerciaux éprouvés (COTS) afin de maîtriser les coûts. Ils intègrent des systèmes hydrauliques pour l’érection rapide, des déflecteurs anti-explosion et un camouflage composite destiné à réduire leur signature radar. « Nous avons testé des prototypes capables de franchir des pentes himalayennes et d’évoluer dans les dunes du Rajasthan, bien au-delà des capacités des remorques », a indiqué un expert, mettant en avant des simulations validant des vitesses off-road entre 60 et 70 km/h et des repositionnements rapides en azimut.
À l’échelle internationale, la Chine et la Russie imposent des standards élevés : les TEL du missile balistique intercontinental DF-41 de Norinco, mesurant 16×16 roues, circulent en terrains difficiles au cœur de la Chine tandis que les plateformes routières russes Topol-M échappent aux regards de l’OTAN grâce à des modules interchangeables.
La DRDO ambitionne d’atteindre un taux d’indigénisation de 80 % d’ici 2028, en adaptant ces approches à la réalité indienne. Toutefois, les défis financiers sont importants : les coûts élevés de recherche et développement, conjugués à de faibles volumes de commandes, freinent l’engagement des industriels privés sans garanties gouvernementales. « Pour que le projet soit viable, il faut des contrats pluriannuels et des possibilités d’exportation ; une seule batterie Agni ne permet pas d’amortir un investissement de 50 à 100 millions de dollars par TEL », a précisé notre source, insistant sur l’importance des partenariats stratégiques selon la procédure d’acquisition de défense 2020.