Depuis des décennies, la Russie et l’Inde entretiennent une alliance solide, couvrant des domaines variés comme le matériel militaire, l’énergie nucléaire et l’exploration spatiale, illustrée notamment par la fourniture des systèmes de défense antiaérienne S-400 et la coopération autour du porte-avions INS Vikramaditya. Pourtant, dans une décision qui suscite des spéculations sur un éventuel désaccord diplomatique, le président russe Vladimir Poutine aurait délaissé la demande pressante de New Delhi de limiter les livraisons de moteurs à son rival historique, le Pakistan.
Alors que les tensions provoquées par le conflit indo-pakistanais de mai 2025 — l’Opération Sindoor — retombent, il apparaît que Moscou poursuivra la livraison des moteurs turbofan avancés RD-93MA, cœur propulsif des chasseurs JF-17 Thunder Block III en service au sein de l’aviation pakistanaise. Cette décision, portée par la société russe United Engine Corporation (UEC)-Klimov, illustre la complexité de la position russe, qui cherche à conjuguer les intérêts d’un allié historique et ceux d’un marché militaire émergent, au risque de fragiliser le « partenariat stratégique spécial et privilégié » avec l’Inde.
L’alliance indo-russe, forgée durant la Guerre froide, a su s’adapter aux évolutions géopolitiques, Moscou fournissant aujourd’hui plus de 60 % de l’équipement militaire indien. Des projets conjoints tels que le missile BrahMos ou la coproduction des chasseurs Su-30MKI témoignent de cette coopération étroite. Récemment encore, lors de la visite à Moscou du Premier ministre Narendra Modi en juillet 2025, les deux pays ont réaffirmé leur engagement en matière de défense mutuelle et de lutte contre le terrorisme.
Cependant, la question du JF-17 met ces relations à rude épreuve. Co-développé par le Pakistan et la Chine via la Chengdu Aircraft Corporation, le JF-17 de 4,5e génération est l’épine dorsale de l’aviation pakistanaise, avec plus de 150 exemplaires en service. Sa variante Block III intègre des équipements modernes tels que le radar AESA, les missiles PL-15 et des systèmes de visée montés sur casque. Au centre de ce chasseur se trouve le moteur russe RD-93MA, une version améliorée à post-combustion fournissant une poussée de 93 kN, qui augmente l’agilité et l’endurance de l’appareil, notamment lors d’opérations à haute altitude le long de la Ligne de Contrôle (LoC). Si la cellule est assemblée au Pakistan dans l’usine de Kamra avec une technologie chinoise, le moteur reste sous monopole russe, faisant de Moscou un acteur clé de la modernisation de la force aérienne pakistanaise.
Les inquiétudes de l’Inde à propos de cette coopération ne datent pas d’hier. Depuis la présentation du JF-17 en 2007, New Delhi s’oppose à la participation russe, percevant cette plateforme comme un concurrent direct de ses avions Tejas et Rafale. Après la frappe indienne de 2019 à Balakot, des appels similaires sont restés sans effet. L’escalade de 2025, déclenchée par une attaque terroriste à Pahalgam et suivie de ripostes indiennes sur des bases pakistanaises, a intensifié ces préoccupations.
Suite au cessez-le-feu, l’Inde a officiellement demandé à la Russie de suspendre les livraisons de moteurs RD-93MA ainsi que les pièces détachées, mettant en avant le rôle crucial joué par ces moteurs dans les actions offensives de l’aviation pakistanaise lors des affrontements. Les échanges diplomatiques se sont multipliés, incluant notamment une note informelle en juin 2025 du ministre des Affaires étrangères indien S. Jaishankar qualifiant l’approvisionnement de « facteur déstabilisant » en Asie du Sud. Même lors du 22e Sommet indo-russe en juillet, où Vladimir Poutine recevait Narendra Modi, le sujet aurait été abordé en marge, l’Inde cherchant à obtenir des garanties face au déploiement des JF-17 Block III dans la région contestée du Ladakh.
Pourtant, début octobre, les informations confirment le refus russe. UEC-Klimov a validé les exportations, avec les premières livraisons des moteurs RD-93MA en route vers Aviation City au Pakistan, où ils seront intégrés à 50 appareils Block III en attente d’assemblage. Cette décision repose sur un contrat d’environ 500 millions de dollars signé en 2024, avant le conflit, ainsi que sur le besoin russe de diversifier ses clients face aux sanctions occidentales qui limitent ses ventes d’armes. Le Pakistan figure désormais parmi ses dix principaux importateurs. « Moscou a rejeté la requête indienne et a choisi de fournir les moteurs au Pakistan », souligne une analyse, mettant en lumière le pragmatisme du Kremlin face aux enjeux bilatéraux.
Ce cas n’est pas isolé : en mai 2025, alors que les tensions montaient, l’Inde avait demandé l’arrêt des fournitures de pièces détachées pour les RD-93, sans succès. La variante RD-93MA, présentée comme la plus puissante au monde dans sa catégorie, assure un gain de poussée de 5 % et un contrôle numérique du moteur, conférant au JF-17 une vitesse de Mach 1,6 ainsi qu’une autonomie de 3 600 km, en faisant une menace significative dans la région.
Du côté russe, ce choix reflète des impératifs économiques majeurs : les sanctions ont fait chuter les exportations d’armement de 70 %, et les commandes pakistanaises dépassent le milliard de dollars, devenant vitales pour l’industrie. Mais cette stratégie pourrait détériorer la confiance indienne qui a amorcé un virage vers des plateformes occidentales comme le F-35 — malgré les contraintes liées à la loi CAATSA — tout en accélérant la production du chasseur national Tejas Mk2.