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La biotechnologie est en train de s’imposer comme un élément clé sur le champ de bataille, influençant la défense à plusieurs niveaux. Diane DiEuliis, chercheuse éminente à la National Defense University, spécialisée dans les technologies biologiques émergentes, la biodefense et la préparation face aux menaces biologiques, partage son analyse sur les perspectives et les défis de cette révolution dans le domaine militaire.

Quels sont les premiers progrès technologiques en biotechnologie qui pourraient rapidement être adoptés par les soldats sur le terrain ?

À court terme, les améliorations qui apportent un « boost » progressif aux compétences physiques ordinaires sont les plus susceptibles d’être intégrées. Cela concerne principalement les capacités à performer physiquement de façon accrue, à être plus rapides ou plus forts plus longtemps et dans des conditions difficiles. Ces besoins, déjà explorés avant l’ère de la biotechnologie moderne, devraient donc bénéficier en priorité des premières innovations, telles que des exosquelettes portables capables de porter des charges importantes ou des implants oculaires améliorant la vision nocturne. Les applications plus complexes, comme l’amélioration cognitive ou des facultés comportementales, nécessitent davantage de temps, notamment pour garantir une mise en œuvre sécurisée et éthiquement acceptable.

La biotechnologie est souvent représentée dans la science-fiction comme un multiplicateur de force pour les soldats, une ressource stratégique, une arme ou un moyen radical de contrôler les comportements militaires. Quelles visions paraissent les plus réalistes sur 10 et 50 ans ?

La biotechnologie est un domaine transversal, englobant de multiples secteurs allant des contre-mesures médicales à la bio-ingénierie en passant par l’amélioration humaine. La course mondiale à la maîtrise de la bioéconomie est déjà lancée, avec un accent sur la production de biens à forte valeur ajoutée dans les domaines traditionnels que sont la médecine et l’agriculture, mais aussi dans des secteurs émergents comme la production d’énergie, de matériaux ou de textiles à base biologique. Cette évolution repose sur des données complexes appelées « biodata » qui soutiennent les connaissances fonctionnelles en biotechnologie.

Au-delà de la biofabrication, nous assistons à des avancées qui explorent des territoires inédits, comme la recréation récente d’espèces éteintes, telle que le loup géant. Ces progrès majeurs, s’ils sont mal utilisés, pourraient avoir des impacts profonds sur l’environnement et sur l’être humain. Il est donc crucial de réfléchir dès aujourd’hui à leurs implications.

Quels enseignements pourraient les industries de la défense et de la biotechnologie tirer l’une de l’autre, et comment le Département de la Défense peut-il optimiser ses partenariats avec le secteur biotech ?

La modernisation de la biotechnologie en défense a fait l’objet de nombreuses réflexions depuis 2018, notamment sur la nécessité d’une stratégie adaptée. Les défis concernent la coordination interne, l’engagement avec le secteur privé — peu habitué à collaborer avec la Défense — et la priorisation des objectifs parmi les nombreuses possibilités offertes par la biotechnologie. Beaucoup de progrès ont été réalisés, mais le défi majeur demeure l’adaptation des innovations civiles rapides, novatrices, orientées vers le profit, pour répondre aux besoins spécifiques des combattants.

Par exemple, l’US Air Force développe du bio-ciment pour les pistes aériennes, tandis que la DARPA étudie son utilisation pour renforcer les infrastructures militaires vieillissantes. Ce type de produit pourrait également bénéficier à la construction civile. D’autres innovations, comme les produits biofabriqués pour la munition, sont en phase pilote. Le défi sera d’évaluer leur efficacité ainsi que leur rentabilité.

La compétition pour les ressources stratégiques, comme les terres rares, est un enjeu de sécurité nationale. La biotechnologie propose des solutions innovantes, telles que des micro-organismes capables d’isoler ces matériaux précieux.

Le Département de la Défense expérimente aussi des modes de financement plus flexibles pour les technologies émergentes, avec l’appui de réformes en cours au sein de l’administration et du Congrès.

La Loi d’Autorisation de la Défense Nationale (NDAA) récemment adoptée intègre des mesures stimulantes pour la biotechnologie. Quel volet vous semble le plus prometteur, et que manque-t-il selon vous ?

La reconnaissance de la biotechnologie en tant que capacité stratégique affectant la sécurité nationale américaine est la mesure la plus marquante. Le texte prévoit la création d’une structure de gestion dédiée ainsi que la formation d’une main-d’œuvre spécialisée, qualifiée en biotechnologie et capable de soutenir les chaînes d’approvisionnement nationales. Cette approche structurée est essentielle à l’intégration homogène de ces technologies au sein de tous les secteurs du Département de la Défense.

Il serait toutefois judicieux que la stratégie soit dynamique, capable d’évoluer en fonction des résultats et coordonnée avec d’autres agences fédérales comme le Département de l’Énergie ou la National Science Foundation, qui investissent dans les données et l’intelligence artificielle, des leviers déterminants pour la biotechnologie.

Des mécanismes éthiques, de consentement et d’évaluation des risques environnementaux sont également prévus, mais il serait pertinent d’ajouter une dimension opérationnelle pour identifier les vulnérabilités que des adversaires pourraient exploiter, ainsi que les signatures que les capteurs biotechnologiques pourraient involontairement révéler.

Enfin, il faut exploiter stratégiquement les forces régionales du territoire américain : le Midwest pour les matières premières agricoles, le Nord-Est pour la pharmaceutique et l’innovation, le Sud-Est pour la main-d’œuvre biotech qualifiée, et la Côte Ouest pour les bio-usines et les start-ups. Repousser la reconversion industrielle dans les anciennes zones manufacturières est une piste prometteuse, comme le montre l’exemple d’une ancienne usine sidérurgique de Philadelphie transformée en plateforme de biofabrication.

Que pensez-vous de l’initiative BioMade lancée par le Département de la Défense pour développer la biofabrication industrielle aux États-Unis ?

BioMade joue un rôle clé dans la structuration des investissements publics dans la biofabrication, en réunissant start-ups et partenaires industriels et en explorant les outils et standards nécessaires à la montée en puissance. Cependant, ce secteur fait encore face à des défis majeurs liés au coût plus élevé de production comparé aux procédés pétrochimiques, des rendements de production faibles, des matières premières coûteuses et des équipements spécialisés requis.

De plus, la pénétration des produits bio dans le marché grand public est freinée par des obstacles réglementaires encore longs et complexes, même si des améliorations sont en cours. Le développement simultané de petites applications sur mesure et de produits à grande échelle, notamment pour la défense, soulèvera aussi des enjeux spécifiques.

Quelle idée reçue à propos de la biotechnologie aimeriez-vous dissiper auprès des professionnels de la défense ?

Si la biotechnologie est souvent associée à la santé des combattants et aux contre-mesures chimiques et biologiques, il faut également prendre en compte son potentiel dans d’autres domaines, tels que les nouveaux matériaux ou les capteurs. Cependant, il faut aussi éviter un excès d’optimisme : nous sommes encore dans une phase d’« effet de mode » où toutes les promesses ne seront pas réalisées. Il est donc essentiel de définir avec rigueur quand et comment la biotechnologie sera véritablement « modernisée » dans le secteur de la défense.

Quels développements dans le domaine biotech à double usage vous inquiètent le plus ?

Les risques liés à l’usage dual restent d’actualité. La capacité à produire en masse des produits chimiques à haute valeur ajoutée peut être détournée vers la fabrication d’agents nocifs. La reconstitution ou la modification de pathogènes, notamment grâce à la bio-ingénierie, pose un risque sérieux. Certains outils permettent même la création de « maladies de précision » ciblées. L’introduction d’organismes génétiquement modifiés dans l’environnement sans en mesurer les impacts écologiques fait également partie des préoccupations.

L’intelligence artificielle accentue ces enjeux en démocratisant l’accès à des technologies avancées, comme la conception de protéines ou l’automatisation d’expérimentations en laboratoire automatisé. Elle facilite aussi la création d’entités biologiques entièrement synthétiques aux propriétés inconnues, rendant plus complexe la maîtrise du risque.

La biotechnologie s’impose donc comme une technologie fondamentale, impactant de multiples secteurs et la compétitivité économique et sécuritaire à long terme. Il est impératif que nous apprenions à en tirer les bénéfices tout en assurant une vigilance maximale pour sa sécurité.

Diane DiEuliis, PhD, est chercheuse éminente à la National Defense University. Elle étudie l’impact des biotechnologies émergentes sur la biodefense et les soldats, en se concentrant notamment sur la recherche à double usage, la bioéconomie américaine, les neurotechnologies et les collections scientifiques. Elle a été directrice adjointe pour les sciences de la vie et les sciences comportementales à la Maison-Blanche et a effectué ses recherches postdoctorales aux National Institutes of Health. Elle est titulaire d’un doctorat en biologie de l’Université du Delaware.

Les opinions exprimées dans cet entretien sont strictement personnelles et ne reflètent pas celles du gouvernement des États-Unis, du Département de la Défense ni de la National Defense University.