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Ces derniers mois ont marqué un revirement étonnant dans les relations entre les États-Unis et le Pakistan. Le 25 septembre, le président Donald Trump a reçu à la Maison-Blanche le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif ainsi que le chef d’état-major de l’armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir, témoignant d’un réchauffement significatif des liens bilatéraux. Cette détente avait commencé en juin, lorsque Trump avait invité Munir à déjeuner à la Maison-Blanche — une première pour un chef militaire pakistanais accueilli sans la présence de dirigeants civils. Moins de deux mois plus tard, Munir assistait en première ligne à la cérémonie de passation de commandement du Commandement central américain en Floride. Ce regain de protocole s’est traduit par des mesures concrètes : le Pakistan a obtenu le taux de droits de douane le plus bas dont il bénéficie sur un grand marché, l’armée de libération du Baloutchistan a été classée par le département d’État américain comme organisation terroriste étrangère, et un dialogue anti-terroriste conjoint, longtemps laissé en sommeil, a été relancé à Islamabad. Washington a aussi évoqué une coopération nouvelle autour des minerais stratégiques et des hydrocarbures. Pour une relation longtemps marquée par la méfiance, ces développements illustrent une réévaluation notable de la politique américaine en Asie du Sud.

Cependant, ce pivot ne constitue pas un changement stratégique pérenne des États-Unis. Il s’agit plutôt d’une politique tactique aux objectifs circonscrits : renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement industrielles et militaires américaines, regagner un levier face à la Chine, et rappeler à l’Inde que Washington conserve des alternatives. Cette approche pragmatique présente des avantages mais comporte également des risques.

Le calcul tactique de Washington

Au-delà de la mise en scène diplomatique, une logique transactionnelle claire sous-tend ces initiatives. Une priorité majeure semble être l’accès aux minerais critiques — du cuivre aux terres rares, en passant par les matériaux utilisés dans les batteries et les missiles. La Chine domine ces chaînes d’approvisionnement essentielles et a précédemment limité les exportations de terres rares, contraignant les États-Unis à des concessions importantes. Washington cherche à diversifier ses sources, évitant de dépendre des points de passage chinois. Or, le Pakistan possède dans la région du Baloutchistan d’immenses gisements mineralogiques, estimés à 6 000 milliards de dollars, encore largement inexploités. Les récentes visites de délégations commerciales américaines, les protocoles d’accord et autres partenariats dans ce secteur traduisent une volonté de sécuriser des chaînes d’approvisionnement amicales, aux conditions américaines. Cette démarche s’inscrit dans une stratégie plus large de réorganisation des réseaux d’approvisionnement dans l’Indo-Pacifique.

Ce réalignement comprend également une coopération renforcée en matière de contre-terrorisme. La classification en août de l’Armée de libération du Baloutchistan comme organisation terroriste étrangère, assortie de la relance d’un dialogue anti-terroriste à Islamabad, permettent d’aligner les outils juridiques américains avec les priorités sécuritaires pakistanaises, malgré des années de tensions liées à la situation en Afghanistan. Cette coopération offre des gains à court terme dans la lutte contre des groupes violents ciblant tant les autorités pakistanaises que des projets étrangers, notamment les investissements américains dans le secteur des minerais stratégiques.

Un autre moteur est le désir d’envoyer un signal à une Inde de plus en plus distante : Washington veut lui rappeler qu’elle n’est pas indispensable à sa stratégie. Après des années d’une politique centrée sur New Delhi, la Maison-Blanche montre que le Pakistan peut aussi être mobilisé au besoin. Le calendrier est révélateur : la campagne tarifaire agressive de Trump contre l’Inde en août a escaladé les tensions. Tandis que l’Inde se heurte désormais à un mur tarifaire américain de 50 %, le Pakistan bénéficie d’un taux plus bas, à 19 %, créant une asymétrie qui déplaît fortement à New Delhi tout en donnant un avantage au Pakistan. À cet égard, la visibilité accordée à la direction civile et militaire pakistanaise à la Maison-Blanche envoie autant un message à l’Inde qu’un enjeu pour Islamabad.

Le gain et les risques pour le Pakistan

Du point de vue d’Islamabad, les bénéfices sont immédiats. Sur les plans diplomatique et économique, le pays a regagné en pertinence — une bouffée d’oxygène pour un acteur longtemps frustré par l’attention américaine portée à l’Inde. La visite de Sharif à Washington, après une longue interruption des visites des dirigeants civils pakistanais, a donné au Pakistan un siège à la table des grandes décisions. Sur le plan économique, l’attention américaine se tourne vers l’investissement dans les secteurs minier et énergétique, identifiés par les élites pakistanaises comme une voie pour sortir d’une crise financière persistante. L’accord sur les minerais est une première étape, qui s’ajoute à l’élan autour de grands projets extractifs comme Reko Diq, considérés par les bailleurs multilatéraux comme stratégiquement importants dans la transition énergétique mondiale.

Pourtant, la marge de manœuvre reste étroite. Les investissements massifs et l’engagement militaire américains renforceront inévitablement l’appareil sécuritaire pakistanais, déjà dominant dans la vie politique du pays. Les nouveaux accords sont largement négociés et mis en œuvre par des entités liées à l’armée. Par exemple, un accord clé dans le secteur minier a été signé entre la Frontier Works Organization, un conglomérat militaire dirigé par un général, et une société minière du Missouri. L’armée s’appropriera une grande partie des retombées, alors que le contrôle démocratique reste faible. Par ailleurs, le développement dans le Baloutchistan, riche en ressources, pourrait déclencher des représailles insurgées. L’Armée de libération du Baloutchistan a explicitement exprimé son opposition aux projets extractifs appuyés par Islamabad qui ne bénéficieraient pas aux populations locales. De ce fait, les mines ou champs pétroliers soutenus par les États-Unis dans la région pourraient devenir des foyers d’attentats, compromettant à la fois les intérêts des entreprises américaines et la stabilité pakistanaise.

Le facteur indien

À New Delhi, ce rapprochement entre Trump et Islamabad provoque inquiétude et mécontentement. L’administration Modi perçoit cette évolution comme un double coup dur. Après des années de coopération bipartite solide, l’élite politique indienne remet en question la fiabilité de Washington. Le ressentiment est alimenté par cette perception d’équivalence accordée au Pakistan. Le déficit de confiance est profond. La coopération technologique et en matière de défense, jadis piliers de la relation, est désormais scrutée avec méfiance. Par exemple, le cadre phare de partenariat de défense sur dix ans reste inachevé et incertain. Plusieurs initiatives américano-indiennes dans le développement technologique stagnent, et plusieurs ventes d’armes prévues sont suspendues dans un contexte diplomatique moins favorable.

En conséquence, l’enthousiasme de l’Inde pour son partenariat avec les États-Unis s’est refroidi. Les assurances polies des responsables américains semblent creuses face aux lourdes pénalités commerciales et aux brusques virages géopolitiques. Le risque à court terme n’est pas une rupture mais un ralentissement de l’agenda américano-indien en matière de co-production de défense et de technologies avancées, domaines où l’impulsion et les effectifs diplomatiques sont essentiels.

Ce pivot vers le Pakistan apparaît aussi comme une réponse au recentrage stratégique indien sur Moscou et Pékin. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, l’Inde est devenue le premier acheteur de pétrole russe, et les tarifs punitifs américains en vigueur depuis août n’ont pas influencé New Delhi, qui maintient des importations à des niveaux proches des pics, affirmant ainsi son autonomie stratégique face aux États-Unis. L’Inde rapproche également ses relations avec la Chine : le premier ministre Modi s’est rendu en Chine pour la première fois depuis 2018, participant au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Tianjin. Modi et Xi Jinping ont convenu de plusieurs initiatives, dont la résolution pacifique des différends frontaliers et le soutien à une banque de développement de l’organisation accordant des prêts hors du système dollar américain — des mesures illustrant la vision multipolaire indienne. Toutefois, les tensions structurelles liées aux différends frontaliers non résolus, aux outils économiques coercitifs de la Chine et à son soutien au Pakistan maintiennent la relation dans un cycle de crises maîtrisées, créant une fenêtre d’opportunité pour les États-Unis de redresser leur lien avec l’Inde.

L’option « Pakistan » de Washington ne pourra servir de levier réel contre l’Inde que si elle reste limitée et accompagnée d’incitations positives pour New Delhi. Sinon, elle risque d’être perçue comme une mesure brutale qui profite à Islamabad tout en incitant l’Inde à renforcer ses marges de manœuvre stratégique avec Moscou et Pékin : négociations plus dures sur les accords de défense, diversification accrue dans les écosystèmes technologiques, et volonté renforcée d’autonomie stratégique. Si l’objectif est la construction d’une coalition anti-Chine dans l’Indo-Pacifique, l’érosion de la confiance avec son principal partenaire est coûteuse.

L’ego, la frontière afghane et le triangle du Golfe

Au-delà de l’accès aux minerais critiques et des objectifs liés à l’Inde, le rapprochement américain avec le Pakistan s’explique aussi par des manœuvres diplomatiques et des nécessités pragmatiques. Trump a montré qu’il réagissait à une validation personnelle ostensible, et les dirigeants pakistanais en ont profité. Ces derniers ont publiquement loué le rôle de « faiseur de paix » de Trump, allant même jusqu’à proposer sa candidature au prix Nobel de la paix, un éloge cohérent avec la séduction multiforme exercée sur la Maison-Blanche, du secteur minier à l’accès aux marchés. En contraste, New Delhi a clairement indiqué qu’elle ne coopérerait pas dans ce registre. Modi et le ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar ont formellement nié toute médiation américaine lors de la trêve de mai avec le Pakistan, prenant des positions publiques aux Nations unies et au Parlement indien. Ces rejets expliquent en partie pourquoi les louanges pakistanaises ont davantage de résonance auprès de Trump que les réserves indiennes.

Les États-Unis ont toujours besoin du Pakistan pour renforcer la lutte contre le terrorisme, en particulier pour surveiller les groupes djihadistes opérant en Afghanistan et le long de la frontière. Le Pakistan est aussi confronté à des menaces croissantes provenant de groupes liés à l’Afghanistan. Ce contexte explique la reprise du Dialogue contre le terrorisme entre États-Unis et Pakistan à Islamabad en août, visant à renforcer les listes de surveillance, le suivi financier et les enquêtes au-delà du Baloutchistan. Par ailleurs, Washington a un intérêt évident à conserver une présence modeste sur le marché de la défense pakistanais. Le soutien limité au maintien de plateformes américaines existantes, comme les F-16, permet de maintenir un levier politique et économique avec Islamabad, tout en étant présenté comme une aide à « l’emploi américain » sans modifier l’équilibre militaire régional.

Il faut aussi mentionner le triangle du Golfe. L’armée pakistanaise entretient des liens profonds et anciens avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, bâtis sur des décennies d’entraînement, de missions de conseil et de rotations de troupes. En septembre 2025, Riyad et Islamabad ont signé un pacte de défense mutuelle formalisant leur coopération. Pour Washington, maintenir une ligne de communication constante avec Islamabad facilite la coordination de trois dossiers sensibles : prévenir l’Iran et gérer les risques liés au Yémen avec ses partenaires du Golfe, gérer les chocs sur les marchés pétroliers, et assurer la sûreté du trafic aérien en vue de futures opérations anti-terroristes au-delà de l’horizon.

La voie à suivre

Les États-Unis doivent accompagner la fermeté tarifaire par une offre concrète à l’Inde. Si les droits de douane sont un levier, échangez-les contre des concessions tangibles dans des domaines prioritaires pour Washington. Parallèlement, il faut accélérer la concrétisation du cadre de coopération de défense sur dix ans, relancer les effectifs et les budgets pour que les programmes en cours ne s’effilochent pas pendant les négociations. Il est indispensable de délivrer des résultats palpables à l’Inde : approbations sur des transferts technologiques sensibles, calendriers pour les étapes clés de co-production, et une visibilité accrue sur les essais conjoints et exercices qui rendront la feuille de route industrielle crédible et non rhétorique.

Washington devrait aussi limiter et conditionner son engagement avec l’appareil sécuritaire pakistanais. Le pari minier est justifié, mais à condition d’imposer des standards stricts et d’assurer la supervision civile. La coopération en matière de contre-terrorisme doit rester ciblée : viser les groupes attaquant civils et infrastructures critiques, partager le renseignement pour des actions concertées, et développer les capacités judiciaires — sans glisser vers un soutien sécuritaire illimité qui brouille la frontière entre répression intérieure et lutte contre le terrorisme. Sur le plan de la gouvernance, l’aide devrait être conditionnée à une transparence mesurable, notamment via des audits externes pour les entreprises militaires impliquées dans des projets liés aux États-Unis.

Il est crucial d’élargir l’approche : ne pas simplement équilibrer mais véritablement étoffer la présence américaine en Asie du Sud. Ne pas laisser la dynamique indo-pakistanaise occulter les autres pays de la région. Le Bangladesh, le Sri Lanka et le Népal sont des maillons essentiels pour les chaînes d’approvisionnement, la maîtrise maritime et la résilience face aux pressions économiques chinoises. Offrir à ces acteurs des bénéfices concrets, comme des financements préférentiels pour l’infrastructure numérique et critique, des dispositifs de surveillance maritime compatibles avec les systèmes américains et du Quad, ainsi que des conseils en gestion de la dette et en gouvernance d’infrastructures, permettra de les prémunir contre des concessions prédatrices. Un réseau dense de partenariats avec des puissances moyennes fournira davantage d’options à Washington lorsque New Delhi hésitera et renforcera son influence lorsque le Pakistan pourra vaciller.

Enfin, il faut maintenir l’escalade à un niveau bas. Le canal militaire américano-pakistanais est utile pour désamorcer les tensions, mais il doit être accompagné de messages publics clairs lors des crises indo-pakistanaises : condamner sans ambiguïté les attaques terroristes, défendre le droit à l’autodéfense des deux pays dans le cadre du droit international, et souligner les lignes rouges contre toute escalade nucléaire. Cette posture empêche les perturbateurs d’interpréter une ambivalence américaine tout en préservant un espace discret pour influencer les deux parties.

Le flirt de Trump avec le Pakistan est une manœuvre tactique pouvant avoir des effets étendus. Positivement, il ouvre un corridor minier au profit des chaînes d’approvisionnement américano-allied, relance un canal anti-terroriste d’intérêt commun et rappelle à l’Inde que Washington a d’autres leviers. En revanche, cela comporte le risque d’accentuer la domination militaire sur la politique pakistanaise, de provoquer de nouveaux conflits dans le Baloutchistan si les bénéfices ne sont pas équitablement partagés, et de compromettre la confiance durement acquise à New Delhi au moment où les États-Unis ont besoin d’un solide partenariat en matière de défense et de technologie pour rivaliser avec la Chine. Ce pari peut produire un résultat positif — pour Washington et la stabilité régionale — si l’administration traite le Pakistan comme un partenaire limité tout en gardant ouvertes les portes pour un retour de New Delhi sur la bonne voie. Sinon, cette romance tactique d’aujourd’hui pourrait bien se transformer en une gueule de bois stratégique demain.

Muhib Rahman, Ph.D., est chercheur postdoctoral à la Perry World House de l’Université de Pennsylvanie. Ancien chercheur au Bangladesh Institute of International and Strategic Studies (Ministère bangladais des Affaires étrangères), ses travaux portent sur les conflits interétatiques, la sécurité aux frontières, la coopération en matière de défense et les relations civilo-militaires, avec un focus particulier sur l’Asie du Sud et la politique américaine dans la région.