Le 17 septembre 2025, l’Arabie saoudite et le Pakistan ont officialisé leur partenariat sécuritaire de longue date en signant un accord stratégique de défense mutuelle à Riyad. Cette entente, annoncée par l’Agence de presse saoudienne, stipule que « toute agression contre l’un des deux pays sera considérée comme une agression contre les deux ». Cette clause de défense collective, à la manière de l’OTAN, marque une montée en puissance significative par rapport aux liens informels qui ont caractérisé les relations saoudo-pakistanaises durant des décennies, ouvrant un nouveau chapitre géopolitique aux répercussions majeures pour l’Inde, Israël, l’Iran et l’ensemble du Moyen-Orient.
Depuis longtemps, le Pakistan est un partenaire clé de la sécurité saoudienne. Durant la guerre Iran-Irak (1980–1988), des militaires pakistanais avaient été déployés pour renforcer les défenses de l’Arabie saoudite. Plus récemment, en 2014-2015, l’ancien chef de l’armée pakistanaise, le général Raheel Sharif, a dirigé la coalition islamique soutenue par Riyad au Yémen. Toutefois, le pacte de 2025 introduit un élément inédit : un engagement symétrique qui lie désormais Riyad à la défense pakistanaise, au moins sur le plan symbolique. Cette formalisation dépasse le rôle traditionnel du Pakistan comme fournisseur de ressources humaines et d’expertise, traduisant un alignement stratégique mutuel renforcé.
Pourtant, les limites opérationnelles de l’accord sont perceptibles. Lors des conflits du Pakistan contre l’Inde — notamment en 1965, 1971 et durant la guerre de Kargil en 1999 — l’Arabie saoudite a apporté un soutien financier et diplomatique, sans jamais s’engager militairement contre New Delhi. De même, Riyad n’a jamais validé publiquement le soutien pakistanais au terrorisme au Cachemire. La portée principale du pacte réside donc dans son message politique, davantage que dans un engagement concret à une action militaire conjointe.
La signature de l’accord, moins de deux semaines après une frappe israélienne sur Doha, souligne son caractère stratégique. Cette attaque, apparemment approuvée par Washington, visait la direction politique du Hamas et a profondément secoué les capitales du Golfe, déjà sceptiques face aux garanties sécuritaires américaines. L’accord survient aussi après une session exceptionnelle de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) le 15 septembre 2025, ayant largement condamné Israël pour cette opération à Doha. Les responsables saoudiens insistent sur le fait que ce pacte est l’aboutissement de plusieurs années de négociations, sans lien direct avec ces événements récents. Néanmoins, l’effet d’annonce au niveau régional adresse un message clair à l’Iran, Israël et aux États-Unis : l’Arabie saoudite diversifie ses options de dissuasion en s’alliant avec le Pakistan, seul État musulman doté de l’arme nucléaire.
Interrogé sur la portée nucléaire de l’accord, un haut responsable saoudien a déclaré qu’il « englobe tous les moyens militaires », cultivant une ambiguïté volontaire. Contrairement à l’Inde qui applique une doctrine nucléaire de non-recours préventif (« No First Use »), le Pakistan ne l’adopte pas, ce qui renforce la valeur dissuasive de ce pacte face à l’Iran mais complique les équilibres sécuritaires en Asie du Sud et au Moyen-Orient.
Pour l’Inde, ce pacte de défense saoudo-pakistanais représente un défi à la fois stratégique et symbolique. Il pourrait encourager le Pakistan et ses réseaux parachutés, notamment après l’attentat terroriste d’avril 2025 à Pahalgam. Cet attentat avait conduit l’Inde à suspendre le Traité des eaux de l’Indus et à lancer l’Opération Sindoor, un conflit militaire de quatre jours marqué par des échanges de missiles et de drones, le plus intense entre les deux pays depuis 1999. La clause de défense collective du pacte pourrait théoriquement qualifier toute riposte indienne contre le Pakistan d’agression envers l’Arabie saoudite, restreignant ainsi la marge de manœuvre New Delhi dans sa lutte contre le terrorisme.
Ce contexte est d’autant plus notable que le Premier ministre Narendra Modi s’est activement employé à renforcer les liens avec Riyad. Depuis 2016, date à laquelle l’Arabie saoudite lui a décerné sa plus haute distinction civile, les relations bilatérales se sont intensifiées, notamment dans les secteurs de l’énergie, des investissements et dans des initiatives régionales telles que le forum I2U2 (Inde, Israël, Émirats arabes unis, États-Unis) ou le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). En 2024-2025, le commerce bilatéral Inde-Arabie saoudite s’élevait à 41,88 milliards de dollars, faisant de l’Inde le deuxième partenaire commercial de Riyad, loin devant les 3 à 4 milliards de dollars échangés avec le Pakistan. Ce pacte constitue ainsi un revers symbolique pour la diplomatie moyen-orientale de Modi, complexifiant la gestion des intérêts indiens entre ses partenariats dans le Golfe et son alignement stratégique avec Israël.
Les autorités indiennes ont réagi avec prudence, soulignant que l’accord « formalise une coopération ancienne » entre Riyad et Islamabad. Le ministère des Affaires étrangères a indiqué : « Nous analyserons les implications de ce développement pour la sécurité nationale ainsi que pour la stabilité régionale et mondiale. Le gouvernement reste engagé à protéger les intérêts nationaux de l’Inde. » New Delhi devrait contrebalancer ce pacte par un renforcement de sa coopération militaire avec Israël, une accélération de sa modernisation des forces (notamment la rénovation des véhicules blindés de récupération basés sur le T-72 et l’acquisition d’un nombre accru de drones Heron israéliens), tout en poursuivant une diplomatie discrète afin d’inciter les pays du Golfe à rester neutres dans les conflits sud-asiatiques.
Pour l’Arabie saoudite, cet accord consolide sa posture de dissuasion face à l’Iran, en particulier dans un contexte d’attaques récurrentes des Houthis depuis le Yémen et de tensions liées au programme nucléaire iranien. Depuis fin 2023, des drones et missiles houthis ont été lancés vers Israël, certains traversant l’espace aérien saoudien, exposant la vulnérabilité de Riyad. Ce partenariat avec le Pakistan, puissance nucléaire, constitue un bouclier symbolique tout en permettant à l’Arabie saoudite de préserver ses possibilités d’engagement discret avec Israël, surtout sur les questions palestiniennes, tout en maintenant de solides relations économiques avec l’Inde.
Le pacte améliore également la stature de Riyad au sein du monde musulman, dans un contexte de critiques exacerbées contre les actions israéliennes à Gaza et à Doha. En s’alliant avec le Pakistan, l’Arabie saoudite affirme son rôle de leader dans le monde musulman majoritaire, tout en anticipant les incertitudes pesant sur les engagements sécuritaires américains. Néanmoins, les experts avertissent que l’accord ne garantit pas un parapluie nucléaire ni un soutien militaire automatique, ces deux pays conservant une marge d’interprétation de leurs engagements selon leurs intérêts nationaux.
Ce pacte saoudo-pakistanais introduit de nouvelles complexités dans les dynamiques sécuritaires moyen-orientales et sud-asiatiques. Pour Israël, la rhétorique anti-israélienne du Pakistan et ses capacités nucléaires représentent un défi symbolique, même si l’Arabie saoudite poursuit ses négociations exploratoires de normalisation avec Tel-Aviv, témoignant d’un équilibre pragmatique. Pour les États-Unis, cet accord illustre une perte de confiance croissante dans leur rôle de garant sécuritaire, encourageant les États du Golfe à diversifier leurs alliances.
Quant à l’Inde, cette évolution impose un ajustement de sa stratégie au Moyen-Orient. New Delhi devrait approfondir sa coopération militaire avec Israël — comme l’attestent les projets d’acquisition supplémentaires de drones Heron armés de missiles Spike-NLOS — et intensifier son dialogue diplomatique avec les pays du Golfe afin d’éviter que ce pacte ne compromette ses intérêts. Par ailleurs, le parti du Congrès a critiqué la diplomatie « personnalisée » de Modi, dénonçant ce pacte comme une menace à la sécurité nationale, particulièrement après l’attentat de Pahalgam et l’Opération Sindoor.