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En 2023, David Ochmanek et Andrew Hoehn publiaient un rapport intitulé « Point d’inflexion : comment inverser l’érosion du pouvoir et de l’influence militaire des États-Unis et de leurs alliés », dans lequel ils soulignaient la nécessité pour les forces américaines de développer des approches innovantes permettant de dissuader les adversaires sans exercer une domination manifeste en termes de capacités. Deux ans plus tard, face à l’intensification de la coopération militaire entre les adversaires des États-Unis, ils reviennent sur leurs analyses.

Dans votre rapport de 2023, vous avanciez que la capacité américaine à dissuader efficacement les adversaires de déclencher un conflit s’est affaiblie, et que de nouvelles méthodes pour mener des opérations militaires à grande échelle, qualifiées de « défense sans domination », étaient nécessaires. Quelle est votre évaluation actualisée de l’influence américaine à l’étranger et de la stratégie proposée à l’époque ?

Nous estimons que l’influence des États-Unis à l’étranger, ainsi que leur aptitude à influencer les événements et à prévenir les agressions, sont mises à mal par la croissance continue des capacités militaires adverses, la stagnation des budgets de défense américains, ainsi qu’un manque d’innovation dans les capacités, postures et concepts opérationnels des forces armées américaines.

Cependant, nous constatons des progrès du Département de la Défense envers le développement d’une approche renouvelée et renforcée de la projection de puissance, conforme aux orientations que nous préconisions. Cette stratégie – encore non formalisée ni adoptée officiellement – repose sur une reposition plus rapide des forces américaines pour répondre à une agression, un renforcement des bases avancées, la mise en place d’un réseau résilient de détection et de ciblage dans les espaces contestés, ainsi que l’augmentation des stocks d’armes à effet de portée et d’armes implantées à proximité, mais survivables.

Vous avez également affirmé que la posture des forces américaines en Europe et dans le Pacifique occidental n’est pas suffisante pour contrer une agression de la part de la Chine ou de la Russie. Est-il envisageable qu’un renforcement de la posture dans l’une de ces régions puisse exercer une fonction dissuasive à l’égard des deux ?

Oui. À mesure que les initiatives du Département de la Défense, telles que Replicator et Hellscape, se concrétisent, les forces américaines, alliées et partenaires posent des défis inattendus aux planificateurs militaires chinois. Très prochainement, les défenseurs sur et autour de l’île de Taïwan seront capables de détecter, suivre, engager et neutraliser des éléments clés d’une force d’invasion chinoise, même lorsque les plateformes traditionnelles de renseignement, de surveillance, de reconnaissance et de frappe sont soumises à de fortes attaques. Les systèmes destinés à créer ce « paysage infernal » pour l’adversaire seront déployés bien avant le déclenchement d’éventuelles hostilités, ce qui allègera les contraintes immédiates sur les capacités restreintes de transport aérien et autres moyens de mobilité.

Nombre des capacités actuellement déployées pour dissuader la Chine sont également pertinentes pour répondre aux menaces d’autres adversaires, tout en restant économiquement accessibles. Ces postures avancées, comprenant des systèmes caractérisés par la masse, la mobilité, des empreintes réduites et l’autonomie, ainsi que certains types de plateformes plus traditionnelles, s’intègrent parfaitement dans la nouvelle approche de projection de puissance que nous défendons.

La majeure partie de vos analyses repose sur des conclusions issues d’exercices de guerre simulée. Les évolutions récentes dans ce domaine, depuis 2023, ont-elles modifié vos évaluations ? Quelles sont vos observations les plus récentes à propos de la posture de défense américaine, basées sur les résultats de ces wargames ?

Nous continuons à participer à divers exercices de simulation, en tant qu’organisateurs ou observateurs. Concernant la défense de Taïwan, nous restons impressionnés – et quelque peu alarmés – par l’augmentation constante en nombre et en sophistication des forces de missiles chinoises, des évolutions qui surpassent les efforts visant à protéger et renforcer les bases fixes dans les premières et deuxièmes chaînes d’îles. Toutefois, ces exercices mettent aussi en lumière plusieurs scénarios où les changements dans les capacités et concepts opérationnels américains, alliés et partenaires améliorent nos chances dans un conflit, malgré ces menaces grandissantes. Les investissements dans les capacités mentionnées précédemment doivent se poursuivre. Par ailleurs, il est essentiel que le secteur des jeux de guerre continue d’explorer de nouveaux concepts opérationnels. Ce n’est pas uniquement la performance des armes qui compte, mais aussi la manière dont elles sont déployées et employées. Les wargames constituent un terrain d’expérimentation adapté aux idées novatrices.

Pour information, l’intelligence artificielle (IA) améliore considérablement la conduite des jeux de guerre modernes, en aidant les opérateurs humains à se concentrer sur les hypothèses et décisions clés, tout en accélérant significativement le processus d’arbitrage. Les machines permettent ainsi aux participants de consacrer plus de temps à la réflexion stratégique et à l’évaluation des conséquences de leurs choix.

Enfin, avec le recul, y a-t-il des éléments que vous souhaiteriez modifier ou approfondir dans votre argumentation initiale ?

Si nous devions refaire cette analyse aujourd’hui, nous accorderions davantage d’attention à deux évolutions majeures, l’une géopolitique, l’autre technologique.

Premièrement, lors de notre étude, nous étions conscients de l’accentuation des relations entre la Chine, l’Iran, la Corée du Nord et la Russie. Nous n’avions néanmoins pas anticipé leur degré d’intensité et leurs implications. Par exemple, nous n’avions pas envisagé que la Russie deviendrait dépendante des armements nord-coréens et iraniens pour poursuivre son conflit en Ukraine. Or, à ce jour, elle s’appuie sur l’artillerie nord-coréenne et les drones iraniens, entre autres moyens, pour ses opérations. Plus surprenant encore, la Russie fait appel à des troupes nord-coréennes, bien que modestes en nombre, pour soutenir ses efforts militaires, démontrant une coopération bien plus profonde que prévue.

Deuxièmement, nous sommes tous conscients du bouleversement que l’IA est en train d’engendrer. Si nous avions envisagé l’impact des drones autonomes sur le champ de bataille, nous n’avions pas pleinement saisi la rapidité avec laquelle l’IA s’imprègne dans tous les aspects de la vie quotidienne, y compris la prise de décision en situation de combat. Les implications complètes de l’IA restent à découvrir, mais elles transformeront profondément les modalités des conflits futurs.

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David Ochmanek est chercheur senior en relations internationales et défense, et Andrew Hoehn est vice-président principal chargé de la recherche et de l’analyse au sein du RAND Corporation.

Photo : Navy Petty Officer 3rd Class Geoffrey L. Ottinger