Les récentes séries de rencontres entre des responsables américains et leurs alliés dans la région Indo-Pacifique illustrent la dualité de la diplomatie américaine sous l’administration Trump. Si les gros titres ont souligné l’insistance croissante des États-Unis pour que leurs alliés augmentent leurs dépenses de défense afin de contrer la Chine, une dynamique plus nuancée se dessine en coulisses. Contrairement à la virulence exprimée envers les alliés de l’OTAN, la pression exercée sur les partenaires du Pacifique souligne leur importance centrale dans la stratégie américaine et a contribué à apaiser les craintes régionales d’un abandon.
Cependant, si ces affirmations des engagements de défense américains sont bien accueillies, le soulagement relatif des partenaires indo-pacifiques reste prématuré. À l’image des maisons qui peuvent être détruites autant par des termites que par des marteaux, les alliances américaines en Asie sont fragilisées de l’intérieur et risquent de s’effondrer par l’usure plutôt que par la discorde. Dans le cadre d’une refonte des institutions gouvernementales américaines, de nombreux bureaux, mécanismes et surtout personnels clés pour la bonne santé du système d’alliance américain ont été réduits ou évincés. Alors que la crise dans les relations transatlantiques est visible pour tous, la relative tranquillité des alliances indo-pacifiques crée une illusion de continuité qui n’est ni réelle ni durable. Endiguer cette dégradation exige de dépasser les effets d’image du moment présent. Tenter de renforcer les alliances via des appels ponctuels à la Maison Blanche accentue l’instabilité structurelle de la politique étrangère américaine. Cela détourne l’attention des investissements à long terme nécessaires pour préserver les progrès au sein du système d’alliances et limite les autres voies gouvernementales qui pourraient consolider ces partenariats internationaux.
Par l’exercice de ses prérogatives constitutionnelles et des moyens budgétaires innovants, le Congrès américain pourrait revitaliser son rôle trop peu exploité en matière de relations étrangères et agir concrètement pour renforcer la crédibilité et les capacités du réseau d’alliances des États-Unis dans la région Indo-Pacifique. De même, sans se substituer aux initiatives fédérales, les États américains peuvent tirer parti d’outils d’engagement global comme le programme de partenariats étatiques (State Partnership Program) pour soutenir les relations américaines à l’étranger.
Des promesses aux processus
Lors du Dialogue de Shangri-La, le secrétaire à la Défense américain, Peter Hegseth, a dressé un tableau sombre d’un conflit imminent avec la Chine. Si ce discours a surpris nombre d’observateurs, sa simple présence lors de ce forum régional a été perçue par certains analystes comme un « signal de continuité dans la politique américaine ». Cette routine et ses réactions récentes témoignent d’un schéma désormais fréquent dans le Pacifique : face aux turbulences des relations américaines avec d’autres alliés, les partenaires indo-pacifiques s’efforcent de se protéger des revers. Au lieu de reproches, les responsables de l’administration Trump ont mis en avant les responsabilités américaines dans la région, réaffirmant les « engagements inébranlables » envers les Philippines et renforçant le rôle militaire américain à travers une intensification des activités, notamment à Palau. Malgré la pression grandissante pour une hausse des dépenses militaires, tant à Washington qu’auprès des alliés, cette rhétorique rassure et alimente l’espoir d’un « pivot » américain tant attendu vers l’Indo-Pacifique.
Toutefois, évaluer la santé du réseau d’alliances américain dans la région uniquement au travers de ces déclarations est une erreur. Si les affirmations publiques peuvent rassurer et renforcer la valeur dissuasive des alliances, la coopération en matière de défense est avant tout un processus qui demande une collaboration continue pour s’adapter aux évolutions politiques et stratégiques. C’est précisément dans ces domaines concrets, au-delà des discours, que les failles commencent à apparaître.
Les visites de haut niveau telles que celle du secrétaire Hegseth au Japon et aux Philippines, ainsi que des exercices militaires trilatéraux maritimes et aériens avec la Corée du Sud et le Japon, ne sont pas le fruit du hasard mais le résultat de longues préparations basées sur des décennies de coopération régulière. Toutefois, ces acquis se fragilisent face à la réduction des effectifs et des ressources au sein des institutions américaines de politique étrangère. Plus de six mois après le début du second mandat de Trump, de nombreuses ambassades et postes administratifs clés restent vacants. Ces absences sont accentuées par des réductions d’effectifs au Département d’État, à l’Agence pour le développement international (USAID) et au Ministère de la Défense. Si ces mesures permettent des économies, elles privent les acteurs essentiels au maintien des relations avec les partenaires et interrompent la carrière de personnels expérimentés et spécialisés dans la région Indo-Pacifique. Par ailleurs, certains règlements récents limitent les interactions précieuses, par exemple en restreignant la participation des responsables de la Défense américaine aux échanges avec des think tanks alliés, entravant ainsi la coopération avec Washington.
Cette perte d’expertise et la raréfaction des échanges freineront la coopération et affaibliront les liens personnels indispensables pour gérer des relations gouvernementales complexes, particulièrement importantes dans la région où les institutions informelles et les relations personnelles sont déterminantes en matière de sécurité. Si des initiatives comme le Indo-Pacific Partnership for Maritime Domain Awareness peuvent perdurer momentanément sous l’effet de l’inertie, l’absence régulière des États-Unis finira par paralyser les futurs projets et compromettre la capacité à répondre aux nouvelles menaces, telles que la cybersécurité, l’intelligence artificielle et les drones.
Parallèlement à la hausse des commandes d’équipements militaires, les observateurs de l’industrie s’inquiètent de la capacité de production américaine, pouvant exposer les alliés à des lacunes dans leurs défenses nationales. L’aide fournie à Israël, à l’Ukraine, ainsi que les campagnes très consommatrices en munitions au Yémen et en Iran, ont considérablement réduit les stocks américains. Cette situation conduit souvent à des retards dans la livraison des commandes d’armement passées par les alliés.
L’accord de sécurité trilatéral AUKUS illustre ce paradoxe. Face aux retards importants dans la livraison des sous-marins nucléaires, pièce maîtresse du pacte, les doutes grandissent quant à la capacité américaine à honorer ses engagements. L’Australie n’est pas seule à souffrir des ressources américaines étirées ; lors des affrontements avec l’Iran en juin, des unités américaines de défense antimissile ont été redéployées de Corée du Sud vers le Golfe Persique. Ce réaffectement non concerté a suscité l’inquiétude à Séoul et remis en question la fiabilité de l’alliance, d’autant plus que Washington presse la Corée du Sud d’augmenter sa contribution militaire. Si moins médiatisé que les défaillances dans le programme AUKUS, ce déplacement souligne les limites des capacités américaines à défendre simultanément ses partenaires en Asie et au Moyen-Orient.
Des alliances au-delà de la Maison Blanche
Depuis le retour de Trump au pouvoir, le débat sur les alliances américaines est dominé par la gestion d’une administration instable. Si le discours officiel se veut rassurant envers les partenaires indo-pacifiques, l’attention portée aux moyens humains et institutionnels, essentiels à la pérennité des alliances, reste insuffisante. Des actions hors de l’exécutif permettent toutefois de transformer ces paroles en politiques concrètes et d’assurer une posture indopacifique crédible et efficace face aux ambitions chinoises.
Aux États-Unis, le rôle du Congrès pourrait être renforcé pour revaloriser la crédibilité des engagements américains. Les traités de défense doivent être approuvés par le Sénat et la Chambre, et ces instances peuvent jouer un rôle central dans la gestion des alliances. La préoccupation bipartisan concernant la montée en puissance de la Chine et le soutien aux alliés comme Taïwan est l’une des rares sources de consensus. Les visites régulières de délégations parlementaires dans la région pour réaffirmer les engagements démontrent la continuité du soutien américain. Ce type d’initiatives devrait s’intensifier, notamment par des efforts bipartisans visant à mieux faire comprendre l’importance stratégique des alliances au sein de l’opinion publique américaine, où l’isolement gagne du terrain. Les élus doivent promouvoir avec autant d’énergie l’importance de leurs partenaires à domicile qu’en visite à Tokyo ou Taipei.
Le Congrès peut aussi agir directement sur les traités de défense pour garantir leur stabilité. Par exemple, en 2023, une disposition a interdit au président de retirer unilatéralement les États-Unis de l’OTAN sans accord du Congrès. Ce mécanisme pourrait être étendu aux traités avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et les Philippines. Assurer que ces engagements approuvés ne puissent être annulés par une simple décision présidentielle renforcerait la confiance des alliés et symboliserait des obligations réelles, prévenant aussi l’abandon possible d’alliés sous une administration future, à l’instar de Taiwan sous Carter.
Le Congrès peut également anticiper les incertitudes liées aux décisions de la Maison Blanche, comme l’interdiction en 2019 de retirer les troupes américaines de Corée du Sud sans accord, mesure qui pourrait être repoussée pour éviter tout futur retrait préjudiciable au rôle de dissuasion de la présence américaine.
Sur le plan budgétaire, le Congrès peut renforcer les capacités alliées. L’administration Trump encourage les alliés à dépenser davantage pour s’équiper de matériels « made in America ». Si cette priorité économique reflète un souci industriel national, ces équipements ne sont pas toujours adaptés aux besoins ou aux budgets des partenaires. Plutôt que de faire des achats dictés par la politique intérieure américaine, les investissements de défense devraient viser une modernisation poursuivie et cohérente de la sécurité nationale des alliés. Le Congrès pourrait accompagner cette démarche en élargissant les aides et financements, notamment dans le cadre de l’accord AUKUS, et en autorisant des achats d’équipements étrangers dès lors qu’ils répondent mieux aux besoins locaux. Cette flexibilité a déjà été expérimentée avec l’aide à l’Ukraine et pourrait être généralisée.
En outre, pour renforcer le secteur industriel de défense face à la rivalité des grandes puissances, les alliés dotés d’une capacité industrielle importante pourraient être autorisés à produire sous licence des systèmes clés, comme les intercepteurs de missiles. Cela contribuerait à désengorger les chaînes d’approvisionnement américaines tout en bâtissant un réseau transallié plus sécurisé et résilient. Des initiatives existantes, telles que le soutien américain au Corridor économique de Luzon aux Philippines, validé par l’administration Trump, sont propices à ce type de collaboration. Le Congrès pourrait catalyser cet effort via des législations comme le Partnership for Indo-Pacific Industrial Resilience Authorization Act porté par le sénateur Andy Kim.
Enfin, bien que les États américains ne puissent remplacer la politique fédérale, ils jouent un rôle non négligeable dans la préservation et la vitalité des relations. Le State Partnership Program du National Guard associe des Garde nationales d’États américains à des partenaires internationaux. Les Philippines restent le seul allié du traité dans la région à y participer mais d’autres pays tels que la Thaïlande, le Vietnam ou l’Indonésie sont également impliqués. Étendre et multiplier ces échanges nourrit les processus de construction des liens bilatéraux indispensables à une coopération sécuritaire efficace.
De même, les initiatives économiques conjointes, telles que le partenariat entre Taïwan et l’État de l’Arizona pour la construction d’une usine de puces à 100 milliards de dollars, illustrent les bénéfices plus larges de ces coopérations. Si certaines actions restent susceptibles d’être affectées par les priorités fédérales — comme le contrôle migratoire sur une usine Hyundai en Géorgie —, ces projets économiques et technologiques constituent des leviers essentiels pour renforcer la substance politique des relations d’alliance, au-delà des seuls engagements militaires.
Une posture de défense à préserver
Si le célèbre discours de Winston Churchill en 1946 évoqua la « rideau de fer » s’abaissant sur l’Europe, son propos premier était d’appeler à la création d’une « association fraternelle » de forces armées capables d’assurer la paix. Churchill soulignait que cette coopération exigeait non seulement l’amitié mais aussi l’établissement de mécanismes durables de collaboration sécuritaire face à des adversaires déterminés. C’est cette construction progressive qui permit aux États-Unis de dissuader l’Union soviétique et d’assurer leur sécurité tout au long de la Guerre froide. Malheureusement, ces mêmes fondations s’effritent aujourd’hui dans l’Indo-Pacifique. En affichant des engagements forts mais en négligeant leur socle opérationnel, l’administration Trump crée une illusion « de fer » qui pourrait s’avérer catastrophique pour Washington et ses alliés.
Cependant, ce déclin n’est pas une fatalité. Grâce à des mécanismes alternatifs comme le State Partnership Program et à l’exercice des pouvoirs encore inexploités du Congrès en politique étrangère, il est possible non seulement de préserver le système d’alliances, mais aussi de bâtir une posture de défense robuste et résiliente, moins tributaire des incertitudes de la Maison Blanche.
Gregory H. Winger est professeur associé au département de science politique de l’Université du Maryland, Baltimore County.
Miguel Alberto Gomez est chercheur senior à la Lee Kuan Yew School of Public Policy de la National University of Singapore.
Lauren Sukin est professeure associée John G. Winant en politique étrangère américaine au département de politique et relations internationales et au Nuffield College de l’Université d’Oxford.
Illustration : Petty Officer 2nd Class Alexandria Esteban, DVIDS.