Le groupe aéronautique français Safran a récemment soumis une proposition majeure pour la fourniture de moteurs destinés au Light Combat Aircraft (LCA) Tejas Mk-2, le chasseur indien de nouvelle génération. Cette initiative s’inscrit dans le cadre de la politique d’auto-suffisance indienne en matière de défense, connue sous le nom d’Atmanirbhar Bharat.
Cependant, le moteur M88 T-Rex dévoilé par Safran, une évolution de l’actuel M88 équipant le Dassault Rafale, suscite des interrogations quant à son aptitude à propulser le Mk-2. Avec un rendement en poussée estimé à seulement 20 % supérieur à celui de la version de base, il reste en deçà des performances du General Electric F414, déjà retenu pour le Tejas Mk-2, qui développe une poussée robuste de 98 kN. Cet article analyse les enjeux de la proposition de Safran, les caractéristiques du M88 T-Rex, et les implications stratégiques pour le programme aéronautique indien.
Safran a adressé à la Defence Research and Development Organisation (DRDO) ainsi qu’à Hindustan Aeronautics Limited (HAL) une offre détaillée visant à développer et produire localement des moteurs pour le LCA Mk-2. L’objectif est de renforcer l’écosystème industriel aéronautique indien par un transfert de technologie d’envergure. Deux options sont proposées : une version avancée du M88, probablement le M88-4, capable de fournir entre 95 et 105 kN de poussée, ainsi qu’un moteur plus puissant de 120 kN, initialement conçu pour l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) à deux moteurs, et adaptable au monoplace Mk-2 avec des modifications mineures.
Le M88-4 est présenté comme une solution « plug-and-play » ne nécessitant pas de modifications majeures de la cellule du Mk-2, qui est conçue autour des spécifications du GE F414. Safran met par ailleurs en avant un important programme de transfert de technologie (ToT), permettant à l’Inde de produire ces moteurs sur son sol et, potentiellement, d’étendre cette capacité à d’autres programmes, notamment une production locale du Rafale. Cette démarche cadre avec la volonté indienne de réduire sa dépendance aux fournisseurs étrangers et de bâtir une base industrielle aéronautique pérenne.
Le M88 T-Rex, présenté au salon aéronautique du Bourget 2025, vise le standard Rafale F5. Il affiche une augmentation de la poussée d’environ 20 % par rapport à la version M88-2 de référence, qui développe 75 kN en postcombustion, soit une poussée de 88 à 90 kN. Ce chiffre reste toutefois inférieur au 98 kN du F414. Le Tejas Mk-2, avion de 4,5e génération destiné à remplacer les Mirage 2000, Jaguar et MiG-29 de l’Indian Air Force, exige un moteur à forte poussée pour assurer les performances nécessaires en vitesse, charge utile et maniabilité. Le F414 répond précisément à ces exigences, notamment pour un chasseur monoplace pesant environ 17,5 tonnes.
Le M88 T-Rex intègre plusieurs améliorations notables, telles qu’un compresseur basse pression optimisé pour un meilleur débit d’air, de nouveaux matériaux et circuits de refroidissement au niveau de la turbine haute pression, ainsi qu’une tuyère aérodynamiquement améliorée. Ces évolutions conservent la compacité, la modularité, l’efficacité carburant et le coût maîtrisé du M88 tout en augmentant la poussée. Néanmoins, la poussée maximale de 88-90 kN est considérée comme insuffisante pour faire face aux besoins spécifiques du Mk-2, notamment sa capacité à intégrer des équipements avancés comme le radar AESA Uttam, les missiles Astra et le BrahMos-NG. Une adoption du T-Rex impliquerait probablement des ajustements du fuselage, notamment des prises d’air et des paramètres énergétiques, ce qui pourrait compromettre le calendrier du premier vol prévu début 2026.
En revanche, la variante M88-4, avec une poussée allant jusqu’à 105 kN, se rapproche davantage des performances du F414 et a été pensée spécialement pour des chasseurs monoplace plus lourds comme le Mk-2. Cette évolution promet une meilleure intégration et de meilleures performances que le T-Rex, la rendant ainsi un candidat plus sérieux.
Le GE F414-GE-INS6, actuellement choisi pour le LCA Mk-2, est un turboréacteur à postcombustion éprouvé fournissant 98 kN de poussée, reconnu pour sa fiabilité sur des plateformes telles que le F/A-18E/F Super Hornet. En juillet 2023, un accord entre l’Inde et les États-Unis a été signé pour la coproduction du F414 en Inde avec un transfert de technologie pouvant atteindre 80 %, dans le cadre d’une coopération bilatérale importante. Cependant, les retards dans la livraison des moteurs pour le programme Tejas Mk-1A et certains différends entre HAL et GE ont incité l’Inde à examiner d’autres alternatives, dont celle de Safran.
Le design du F414 est parfaitement adapté à la cellule du Mk-2, n’exigeant pas de modifications significatives, ce qui garantit le respect des échéances programmées. Sa puissance supérieure au M88 T-Rex est cruciale pour les capacités accrues du Mk-2, notamment pour le supercroisière et l’augmentation de la charge utile. Toutefois, les inquiétudes relatives à la fiabilité des chaînes d’approvisionnement et aux contrôles à l’exportation américains poussent l’Inde à considérer la proposition française comme une option stratégique afin de limiter sa dépendance à un seul fournisseur.
La proposition de Safran présente ainsi des avantages stratégiques importants, spécialement grâce à son insistance sur le transfert de technologie et la production locale. Le M88-4, grâce à une poussée de 95 à 105 kN, pourrait répondre aux besoins du Mk-2 avec peu d’adaptations de la cellule, tandis que son programme ToT offrirait à l’Inde la possibilité de bâtir une filière industrielle de moteurs aéronautiques autonome. Cette perspective est d’autant plus attrayante que le programme indigène de moteur Kaveri a connu des échecs liés à une puissance insuffisante.
Cependant, le choix du M88-4 ou du T-Rex comporte des risques. La poussée du T-Rex reste en-dessous des attentes du Mk-2, et même le M88-4, avec un maximum à 105 kN, pourrait nécessiter des améliorations supplémentaires pour égaler les performances éprouvées du F414. Un changement d’architecture moteur entraînerait également de longs tests et certifications, susceptible de repousser la mise en service du Mk-2, prévue entre 2028 et 2029. Par ailleurs, le M88 T-Rex est encore en phase de développement, sa qualification étant prévue avec l’entrée en service du Rafale F5 dans les années 2030, ce qui pourrait ne pas correspondre aux échéances du Mk-2.
Le F414, malgré sa maturité, expose à des risques géopolitiques liés aux restrictions américaines à l’exportation et aux incertitudes des chaînes d’approvisionnement, comme en témoignent les retards rencontrés avec les moteurs F404 du Mk-1A. La proposition de Safran, soutenue par un cadre gouvernemental avec la France, offre en revanche une coopération plus stable et s’appuie sur les relations stratégiques entre les deux pays, illustrées par le succès du programme Rafale.