Article de 1192 mots ⏱️ 6 min de lecture

Dans le paysage complexe de la géopolitique mondiale, peu de relations bilatérales apparaissent aussi solides et multidimensionnelles que celle entre l’Inde et la Russie. Depuis des décennies, la Russie, héritière de l’Union soviétique, est un partenaire fidèle de l’Inde en matière de défense, fournissant des technologies avancées qui ont renforcé les capacités stratégiques indiennes et assuré la survie de l’État face aux défis régionaux et mondiaux. Qu’il s’agisse de sous-marins nucléaires armés de missiles balistiques ou des redoutables missiles de croisière supersoniques BrahMos capables de saturer les défenses ennemies, l’envergure de cette coopération est profonde.

Ce partenariat est également caractérisé par une diplomatie empreinte de respect mutuel, sans aucune marque d’impolitesse de la part des dirigeants russes envers l’Inde.

Les origines de la coopération en matière de défense entre l’Inde et la Russie remontent à la Guerre froide, lorsque l’Union soviétique est devenue le principal fournisseur d’armes de l’Inde, représentant plus de 70 % du matériel militaire indien dans les années 1980. Cette alliance s’est officialisée par des accords majeurs, notamment le Traité de paix, d’amitié et de coopération indo-soviétique de 1971, qui apporta un soutien déterminant lors de la guerre de libération du Bangladesh. Après la dissolution de l’URSS en 1991, la relation s’est transformée en un partenariat stratégique, élevé au rang de « partenariat stratégique spécial et privilégié » lors de la visite du président russe Vladimir Poutine en Inde en 2000.

Aujourd’hui, la Russie demeure le plus grand fournisseur de défense de l’Inde, avec un commerce bilatéral excédant les 10 milliards de dollars annuellement. Cette coopération dépasse la simple acquisition d’équipements pour inclure la recherche conjointe, le développement et les transferts technologiques — domaines dans lesquels la Russie a partagé des technologies sensibles que très peu de nations ont eu le droit d’approcher, voire d’acquérir. Ces transferts ont non seulement renforcé la puissance militaire indienne mais ont aussi soutenu ses capacités indigènes, en phase avec la politique indienne d’autonomie stratégique dans la fabrication de défense.

Un des apports majeurs de la Russie à l’arsenal stratégique indien concerne les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, qui constituent la colonne vertébrale de la triade nucléaire maritime de l’Inde. Prouesse marquant la confiance profonde entre les deux pays, la Russie a loué à la marine indienne ses sous-marins d’attaque nucléaires de classe Akula (Projet 971), une première au monde pour un pays hors de l’OTAN bénéficiant d’un tel transfert de technologie sous-marine nucléaire.

La série INS Chakra illustre parfaitement ce partenariat. Le premier, INS Chakra I, loué en 1988, a offert une expérience précieuse en matière de formation et d’opérations. Le plus avancé, INS Chakra II, loué en 2012 pour une durée de dix ans à environ 900 millions de dollars, était équipé de systèmes sonar sophistiqués, de torpilles et de missiles de croisière. Surtout, ces sous-marins peuvent être armés de missiles à ogive nucléaire, tels que le BrahMos ou le missile K-15 Sagarika d’origine indienne, garantissant ainsi la capacité de seconde frappe et la survie stratégique face aux menaces nucléaires.

En 2019, un contrat de 3 milliards de dollars a été signé entre l’Inde et la Russie pour l’INS Chakra III, une variante modernisée de la classe Akula, avec une livraison prévue pour 2025. Ce bail inclut un transfert technologique partiel permettant aux ingénieurs indiens d’étudier et d’intégrer certaines technologies dans des plateformes indigènes telles que les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de classe Arihant. Ces sous-marins Akula, avec leur coque en titane, leur vitesse élevée allant jusqu’à 35 nœuds en immersion et leur capacité à évoluer à plus de 600 mètres de profondeur, représentent un niveau technologique strictement gardé par la Russie. Aucun autre pays n’a bénéficié d’un accès comparable, preuve de la singularité de cette coopération. Ces navires ont considérablement renforcé la dissuasion sous-marine indienne, notamment dans la région de l’océan Indien, où ils contrebalancent les menaces potentielles.

La coopération de défense indo-russe dépasse largement ces projets phares, englobant un ensemble diversifié de systèmes militaires qui ont solidifié l’armée indienne. La Russie a fourni la technologie du système de défense aérienne S-400 Triumf, livré à partir de 2021, capable d’engager avions, drones et missiles jusqu’à 400 km, une technologie rarement partagée avec d’autres alliés. Des projets conjoints comme le programme FGFA (avion de combat de cinquième génération, bien que revu à la baisse) et la société BrahMos Aerospace ont facilité des transferts dans les domaines de l’avionique, des radars et des matériaux composites. Parmi les autres transferts notables figurent :

  • Les chars T-90 Bhishma : Plus de 1 000 exemplaires produits sous licence en Inde, avec des technologies pour des améliorations telles que les variantes Ajeya.
  • Les chasseurs Su-30 MKI : Co-produits avec Hindustan Aeronautics Limited (HAL), intégrant des moteurs et de l’avionique russes, ces appareils constituent la colonne vertébrale de l’Armée de l’air indienne.
  • Les fusils AK-203 : Un contrat de 2019 prévoit la fabrication en Inde de 670 000 fusils sous un transfert complet de technologie.
  • Les réacteurs nucléaires et technologies spatiales : Soutien à la construction de réacteurs à eau lourde pressurisée et collaborations avec Roscosmos pour le lancement de satellites et le programme spatial habité indien Gaganyaan.

Ces technologies, souvent à double usage ou très classifiées, restent rarement accessibles à d’autres États. La volonté de la Russie de les partager traduit un calcul stratégique où l’Inde est perçue comme un contrepoids fiable à l’influence occidentale en Asie.

Au cœur de cette coopération militaire étendue, la relation diplomatique russo-indienne se caractérise par un respect impeccable. Contrairement à certains rapports internationaux marqués par des reproches publics ou une aide conditionnelle, la Russie considère constamment l’Inde comme un partenaire égal. Depuis Boris Eltsine jusqu’à Vladimir Poutine, les présidents russes ont effectué de nombreuses visites en Inde — 17 pour Poutine seul — soulignant l’importance du respect mutuel et des intérêts partagés.

Lors de déclarations conjointes, telles que lors du sommet Inde-Russie en 2024, le président Poutine a salué la « politique étrangère indépendante » de l’Inde et la contribution du partenariat à la stabilité mondiale. Face au conflit en Ukraine, malgré les pressions occidentales, la Russie est restée silencieuse sur la neutralité indienne, le ministre des Affaires étrangères Sergey Lavrov affirmant en 2022 son respect pour la position indienne. Jamais aucun diplomate ou officiel russe n’a tenu de propos discourtois ; au contraire, les échanges sont empreints de chaleur, comme en témoignent les sommets annuels et les échanges culturels.