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Le rapprochement entre l’Inde et la Chine pourrait être surestimé, tant les tensions structurelles entre ces deux puissances perdurent. Au cœur de leur défiance se trouve encore le différend frontalier non résolu, source majeure de méfiance mutuelle.

Alors que les États-Unis multiplient les droits de douane et que l’ordre international évolue, New Delhi et Pékin semblent vouloir raviver un dialogue de coopération malgré ces turbulences. Ces derniers mois, un certain adoucissement des relations sino-indiennes a été observé, malgré des pressions contradictoires. Parmi celles-ci figurent le soutien chinois au Pakistan lors de la dernière confrontation de mai 2025, l’initiation du controversé barrage sur le Yarlung Zangbo, ainsi qu’une coercition économique accrue par de nouvelles régulations touchant des secteurs clés tels que les minéraux critiques, les intrants agricoles, le matériel pour la construction de lignes ferroviaires à grande vitesse et l’électronique. Paradoxalement, ces mesures restrictives ont coïncidé avec des signes d’engagement, comme la visite cordiale du ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), la proposition d’assouplir les règles pour permettre aux entreprises chinoises d’avoir jusqu’à 24 % de participation dans les entreprises indiennes sans approbation préalable, la reprise des visas touristiques et des vols directs, ainsi que des déclarations bilatérales optimistes sur la gestion des différends frontaliers.

La visite de Narendra Modi en Chine, le 31 août, la première en sept ans, pour participer à la réunion de deux jours de l’OCS, a été perçue comme un signe fort de volonté de rapprochement. Le Premier ministre indien a affirmé que les deux puissances devaient être partenaires, non rivaux. De même, le président chinois Xi Jinping a qualifié de « choix juste » le fait pour la Chine et l’Inde d’être « de bons et voisins amis ».

Cependant, ces déclarations enthousiastes risquent d’occulter des tensions profondes encore non résolues. L’OCS incarne d’ailleurs cette dualité « frenemy » : pour Pékin, c’est une plateforme destinée à afficher son leadership régional, tandis que pour New Delhi, cela reste un moyen nécessaire de garder un siège à la table des grands.

Au-delà des gestes, une véritable amitié est-elle envisageable ou réaliste ? Si les deux États partagent plusieurs intérêts communs, les différends non réglés et la méfiance persistante alimentent les doutes quant à la durabilité d’un quelconque rapprochement. L’approche politique a été modifiée par la stratégie de Donald Trump, mais l’absence de Modi au défilé militaire chinois quelques jours après le sommet souligne les limites de cette supposée harmonie. En définitive, la normalisation des relations reste très fragile, la dispute frontalière continue d’éroder la confiance, et New Delhi craint de devenir de plus en plus vulnérable à l’influence régionale chinoise.

Focus sur le différend frontalier

En tant que deux piliers de l’ordre asiatique, l’Inde et la Chine entretiennent une relation marquée par des phases alternées de coopération et de rivalité. Plusieurs facteurs favorisent la collaboration, notamment des échanges économiques significatifs – la Chine étant l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Inde, ce qui a longtemps servi de stabilisateur. Sur la scène internationale, les deux pays plaident pour un ordre multipolaire, refusant l’hégémonie d’une seule puissance, même si leurs visions divergent concrètement. Pourtant, sous ces convergences, la réalité demeure complexe.

Au cœur de cette dynamique, la question frontière reste l’une des sources les plus constantes de confrontation. Le différend dans l’Himalaya est un véritable dilemme stratégique aux racines historiques profondes. Depuis l’indépendance de l’Inde en 1947, ses frontières nord font régulièrement l’objet de violences. La guerre sino-indienne de 1962 constitue la rupture la plus marquante, ayant infligé à l’Inde une défaite militaire et un traumatisme psychologique qui façonnent encore sa perception de la Chine comme adversaire de long terme. La quasi-guerre de 1987 a rappelé la fragilité des relations, mais a aussi ouvert la voie à l’Accord de 1993 sur le maintien de la paix et de la tranquillité le long de la Ligne de Contrôle Effectif (LCE), destiné à instituer des mécanismes de désescalade.

Malgré ce cadre, le défi stratégique s’est accentué. Au début des années 2000, la Chine a lancé la construction du chemin de fer Qinghai-Tibet, renforçant considérablement sa logistique militaire et la mobilité de ses troupes le long de la LCE. Cette infrastructure permettait un déploiement rapide des forces chinoises sur la ligne de front, modifiant notablement l’équilibre dans la région. En réponse à l’affirmation croissante de Pékin, l’Inde a amorcé en 2007 un renforcement de sa posture militaire, visant à dissuader toute incursion territoriale. Paradoxalement, cette période de réarmement n’a pas empêché une croissance continue des échanges commerciaux bilatéraux.

À partir de 2009, de plus en plus d’observateurs indiens ont exprimé des frustrations face à des bénéfices perçus comme inégaux dans la politique d’engagement. L’idée s’est imposée à New Delhi que la Chine serait l’un des seuls grands pays à ne pas accepter la montée en puissance de l’Inde. Pékin ne reconnaîtrait pas à New Delhi une place à sa taille sur la scène globale ou régionale. Par ailleurs, le développement des infrastructures chinoises au Tibet et son ancrage croissant dans l’océan Indien ont alimenté ces inquiétudes. Selon l’expert C. Raja Mohan, cette progression technique accrue renforçait les vulnérabilités stratégiques indiennes, tandis que les initiatives globales chinoises semblaient contourner ou affaiblir les intérêts du sous-continent.

Dans ce contexte, la gestion de la frontière a persisté dans la difficulté. La mise en place en 2012 d’un Mécanisme de consultation et coordination n’a que peu changé la perception d’une volonté chinoise de limiter l’espace stratégique de l’Inde. En 2013, la crise de Depsang a ravivé les tensions. Quand le BJP a remporté la majorité absolue en 2014 et que Modi est devenu Premier ministre, il a initialement montré une volonté d’engagement constructif, notamment économique, tout en dénonçant la « mentalité expansionniste » de la Chine durant sa campagne. Alliée à cette diplomatie économique, la fermeté a marqué la position indienne, illustrée notamment par la dénonciation directe des incursions chinoises lors de la visite de Xi Jinping en Inde en 2014. Cette instabilité a préparé le terrain pour les crises ultérieures, de Doklam en 2017 à Ladakh en 2020.

Cycles d’escalade et de désescalade

Le face-à-face de Doklam en 2017 illustre parfaitement ce cycle récurrent. Ce plateau contesté, situé à la frontière de Bhoutan, de la Chine et de l’Inde, a vu les militaires chinois tenter d’élargir une route, rapprochant l’infrastructure chinoise du Corridor de Siliguri, un passage stratégique étroit reliant le Nord-Est de l’Inde au reste du territoire, surnommé le « cou du poulet ». Cette manœuvre, à faible coût mais stratégique, visait à appuyer la revendication chinoise sur la zone et permettait de renforcer le renseignement militaire chinois.

L’Inde a alors rapidement déployé ses troupes, sur la base du Traité d’amitié Inde-Bhoutan de 2007, pour bloquer ces travaux. Le face-à-face, vécu comme une confrontation risquée, a finalement été résolu par la voie diplomatique. Les déclarations des deux parties ont rappelé la rhétorique belliqueuse des années 1960, témoignant d’une tension palpable. Malgré l’absence de combats ouverts, la crise a marqué un des épisodes de confrontation les plus sérieux depuis plus de cinquante ans, attisant la crainte d’un conflit armé direct. Elle a également été symptomatique d’une nouvelle tendance : la normalisation des confrontations à haut risque. Tandis que la posture militaire se durcissait, les représailles diplomatiques se faisaient plus incisives, mais parallèlement, le commerce entre les deux puissances se développait.

Après plus de deux mois, grâce aux mécanismes existants, une désescalade a été actée avec le retrait des troupes à leurs positions initiales. Cet apaisement a permis à Modi de se rendre en septembre 2017 au sommet des BRICS à Xiamen. D’autres signes positifs ont suivi, notamment le sommet informel Modi-Xi à Wuhan et la réunion parallèle des ministres des Affaires étrangères de l’OCS. En juin 2019, lors du sommet de l’OCS à Bichkek, Modi a évoqué avec Xi un « nouvel élan et une plus grande stabilité » dans leurs relations, attribuant cela à une meilleure communication stratégique.

Cette période de détente s’est avérée cependant fragile. L’abrogation en août 2019 de l’article 370 de la constitution indienne, transformant le Ladakh en territoire de l’Union administré directement de New Delhi, a ravivé les différends. La Chine, cherchant à internationaliser la question du Cachemire via le Pakistan à l’ONU, a dénoncé cette décision comme portant atteinte à ses intérêts, avant de renforcer ses déploiements militaires le long de la LCE dans cette région à partir d’avril 2020. L’Inde a réagi en mai 2020, ce qui a conduit à plusieurs affrontements frontaliers, culminant dans une confrontation violente en juin 2020 dans la vallée de Galwan.

Cette dernière a marqué une rupture plus nette : contrairement à Doklam, des morts y ont été déplorés des deux côtés, les premiers depuis des décennies. L’occupation surprise de positions clés par la Chine à Ladakh a provoqué une réaction indienne rapide mais ferme. Malgré les efforts diplomatiques, Pékin a continué à renforcer ses fortifications, tandis que l’Inde a déployé en retour ses troupes à hauteur égale. Fin août 2020, l’armée indienne a lancé « l’opération Léopard des Neiges » pour contrôler des points stratégiques autour du lac Pangong, une opération militaire poussant les deux pays au bord du conflit. Parallèlement, l’Inde a imposé des mesures économiques restrictives contre la Chine. Ces actions visaient non seulement à réduire la vulnérabilité économique de New Delhi mais aussi à affirmer sa détermination à ne plus être prise au dépourvu.

Un nouvel essai de désescalade a été tenté lors des rencontres de Modi et Xi aux BRICS de Johannesburg en 2023, sans succès immédiat. Ce n’est qu’à l’été 2024 que les discussions ont repris activement, au point qu’en septembre, le ministre indien des Affaires étrangères a indiqué que 75 % des problèmes liés au « désengagement » frontalier étaient réglés.

Cependant, cette résolution reste incomplète. Pékin poursuit le développement d’infrastructures stratégiques, notamment la voie ferrée Hotan-Shigatse qui longe les zones litigieuses, avec des projets d’extension vers Yadong près de la vallée de Doklam. Depuis juin 2025, des discussions plus ambitieuses ont été engagées pour clarifier et délimiter définitivement la frontière. Mais les progrès restent limités. La gestion des tensions demeure principalement un exercice de « contrôle » de crise, non de résolution durable, car les mécanismes existants sont généralement activés après le déclenchement d’un incident, agissant plus comme soupapes que comme outils de prévention.

Plusieurs facteurs nourrissent ce cycle perpétuel. D’abord, l’Himalaya est une zone « contestée » historiquement, où chaque nouvelle infrastructure ou déploiement modifie le rapport de force et provoque quasi-automatiquement des confrontations. Ensuite, les désescalades réussies normalisent ces crises comme des instruments de la politique bilatérale. L’asymétrie est aussi déterminante : en tant que puissance dominante, la Chine refuse de faire des concessions significatives, tandis que l’Inde ne peut accepter d’être constamment désavantagée. Le nationalisme exacerbe cette rigidité politique, chaque camp mobilisant l’intégrité territoriale pour asseoir son autorité, réduisant ainsi les marges de manœuvre. Les crises servent enfin de signaux peu coûteux : la Chine rappelle sa capacité à influer sur l’Inde, qui, elle, affiche sa résilience. Au total, chaque incident est aussi une bataille de crédibilité et de dissuasion.

Conséquences stratégiques : le dilemme et les impératifs indiens

Le maintien d’une gestion limitée aux crises souligne la nature structurelle de la rivalité sino-indienne. Ce qui peut sembler être une normalisation est souvent une trêve fragile, constamment menacée par des crispations localisées. Parallèlement, la pression militaire, économique, diplomatique et technologique chinoise place l’Inde sur la défensive.

Les enjeux dépassent les simples interactions frontalières. Paradoxalement, la relation économique entre les deux pays est devenue plus une source de tensions qu’un facteur de stabilité. L’Inde accuse un déficit commercial massif avec la Chine et fait face à des litiges persistants relatifs à l’accès aux marchés et à la concurrence pour les ressources. La récente utilisation par Pékin de leviers économiques, comme les contrôles à l’exportation sur les terres rares indispensables au secteur technologique indien ou les restrictions sur les fertilisants et machines, souligne cette dépendance critique et alimente la méfiance. Publicement partenaires, Pékin et New Delhi restent économiquement interdépendants mais stratégiquement rivaux, ce qui fragilise la rhétorique du « gagnant-gagnant » dans leur relation.

Au niveau régional, les intérêts s’opposent également. La longue alliance sino-pakistanaise, matérialisée notamment par le corridor économique Chine-Pakistan dans le cadre de la Nouvelle route de la soie, est un point d’achoppement majeur. L’Inde s’efforce de convaincre ses voisins de limiter l’emprise chinoise, tout en développant ses propres partenariats, comme avec le Vietnam pour l’exploration minière en mer de Chine méridionale, ou en livrant des missiles BrahMos aux Philippines. La posture américaine sous Trump complique encore la donne, mais New Delhi ne peut se permettre de s’éloigner de Washington.

L’Inde et la Chine restent donc enfermées dans un équilibre paradoxal « friend-enemy », où la coopération est contrainte par la confrontation, avec la frontière comme épicentre des tensions. L’interdépendance économique coexiste avec une rivalité stratégique marquée par des cycles d’escalade. Le véritable défi indien n’est pas seulement de « gérer » la Chine, mais d’éviter de devenir un simple gestionnaire de crises, toujours réactif face aux initiatives chinoises, sans pouvoir influencer le contexte stratégique.

Cette interdépendance commerciale s’avère trompeuse, souvent instrumentalisée à des fins coercitives plutôt que stabilisatrices. Le soutien américain ne peut remplacer la nécessité d’une transformation structurelle en Inde. New Delhi doit donc renforcer sa résilience économique, diminuer sa dépendance à la Chine dans les domaines du commerce et de la technologie, et consolider ses alliances avec d’autres puissances pour accroître son influence. Parallèlement, le pays doit améliorer ses infrastructures frontalières, renforcer la surveillance et réformer ses mécanismes de gestion de crise pour passer d’une posture de simple containment à une anticipation des incidents, tout en cultivant une diplomatie ciblée.

L’avenir de la frontière entre Inde et Chine demeure incertain. L’accélération des travaux d’infrastructures chinoises le long des secteurs disputés, la hausse des déploiements militaires et le nationalisme domestique resserrent les marges de négociation. Toutefois, des avancées restent envisageables si Pékin et New Delhi parviennent à institutionnaliser une communication militaire régulière, à clarifier et codifier les règles d’engagement au-delà de l’Accord de 1993, et à instaurer un cadre à long terme limitant les risques stratégiques. En attendant, les gestes de rapprochement, tels que ceux visibles au dernier sommet de l’OCS, demeurent symboliques, et l’Inde court le risque d’un avenir où sa politique vis-à-vis de la Chine ne sera guidée ni par une stratégie cohérente ni par une vision ascendante, mais par la gestion de sa simple survie.

Chiara Boldrini est doctorante en dernière année à l’Université de Bologne. Elle a été chercheuse invitée Fulbright au Boston College et Fellow au Council for Strategic and Defense Research à New Delhi.

Image : Bureau du Premier ministre indien via Wikimedia Commons