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Les soldats de la Garde nationale déployés à Washington, D.C., sont chargés du nettoyage des rues, de l’assistance aux forces de l’ordre locales, tout en étant la cible de moqueries, tant en ligne que dans la vie quotidienne.

Lors de leurs patrouilles, les militaires ont involontairement évolué au rythme inquiétant de la Marche Impériale de « Star Wars ». Lorsqu’ils ne sont pas occupés à nettoyer les équipements urbains ou à ratisser les feuilles, ils se prêtent aux photos avec les passants qui s’appuient sur leurs véhicules militaires en faisant des signes de paix.

Ce déploiement a débuté en août, lorsque le président Donald Trump a mobilisé des centaines de soldats de la Garde nationale à Washington par un décret exécutif visant à renforcer la sécurité publique. Dans les semaines suivantes, les gouverneurs de sept autres États ont annoncé l’envoi de leurs propres troupes, portant à plus de 2 000 le nombre total de soldats présents dans la capitale.

Depuis leur arrivée, le commandant de la Joint Task Force D.C. a reconnu que ses soldats étaient confrontés à des réactions mitigées de la part des habitants. Dans une ville où les agents masqués et les militaires en uniforme circulent même pendant l’happy hour, une génération utilisant massivement les réseaux sociaux s’est tournée vers ces plateformes pour exercer une forme de protestation absurde ou pour dédramatiser la situation. C’est en quelque sorte l’humour spécifique de Washington D.C., une ville où les habitants distribuent par ailleurs des produits dérivés célébrant notamment un vétéran de l’Armée de l’air ayant lancé une sous-attaque symbolique lors d’un incident avec un agent de l’immigration.

Sur les réseaux sociaux, certaines vidéos ont une connotation très politique, comme celle où un soldat est filmé tandis qu’un passant le traite d’« occupant ». D’autres vidéos adoptent un ton plus léger. Un utilisateur de TikTok a par exemple filmé des soldats marchant en cadence sur la Marche Impériale, hymne emblématique de Dark Vador et des stormtroopers. Un autre soldat, remarquant cela, a menacé d’appeler la police métropolitaine de D.C. Ce qui a suscité des réactions sur Reddit : « Ne sont-ils pas là parce que la police ne peut pas gérer toute la criminalité ? »

Un autre clip devenu viral sur Instagram utilise la voix de « Hanoi Hannah », une animatrice radio nord-vietnamienne des années 1960-70 qui ciblait les soldats américains avec des messages de propagande, pendant que des Gardes nationaux ramassent des déchets dans un parc de D.C.

Le message audio dit notamment : « GI, pourquoi es-tu ici ? Tu devrais être chez toi avec ta chérie, manger des hamburgers et boire des milkshakes. Plus tu restes loin, plus elle risque d’être avec un autre garçon. Déserte, G.I. C’est une très bonne idée de quitter un navire qui coule. »

La plupart de ces vidéos ont été tournées aux abords de la Union Station, où un groupe de soldats est stationné quotidiennement.

Une jeune femme s’est notamment moquée des véhicules militaires en affirmant : « C’est pour Margot ? Je croyais qu’ils avaient dit une Toyota beige », comme si elle appelait un Uber.

Un autre influenceur masqué a proposé un spectacle de stand-up moqueur : « C’est bon d’être ici, en Irak », plaisantant sur la Garde nationale, qu’il surnomme « les Washington Commanders », faisant référence à l’équipe de football américaine locale. Il poursuit en notant qu’à l’heure actuelle, « les Commanders ont un meilleur bilan ».

Il a également abordé le thème controversé du port de la barbe dans l’armée américaine, s’interrogeant sur la popularité d’une moustache spécifique, dite « pornstache », un style en vogue dans les films pour adultes des années 1970, que plusieurs soldats arborent à Washington.

Soldats de la Garde nationale près de Union Station à Washington D.C., août 2025
Soldats de la Garde nationale stationnés près de Union Station à Washington D.C., le 27 août 2025. Photo : Mehmet Eser / AFP via Getty Images.

Face à cette multitude de vidéos TikTok, de reels, de blagues, memes et autres formes de trollage, un porte-parole de la Joint Task Force D.C. a rappelé que les soldats de la Garde nationale sont encouragés à entretenir des interactions positives avec le public, tout en maintenant un comportement professionnel, veillant à la protection de la vie privée et à la sécurité opérationnelle.

Ils se voient aussi rappeler de ne pas partager de contenus sur les réseaux sociaux à caractère politique, commercial, ou en contradiction avec les valeurs de la Garde nationale, ainsi que d’éviter d’évoquer des sujets internes. Le porte-parole a également appelé les créateurs de contenu à prioriser la sécurité et le bien-être des militaires.

Une place croissante d’internet dans la réponse civique

Il n’est pas surprenant qu’internet joue un rôle majeur dans la manière dont les habitants de Washington réagissent à la présence des soldats chez eux. Au-delà de son usage dans de grands mouvements protestataires tels que Black Lives Matter ou le Printemps arabe, les réseaux sociaux sont également étudiés pour leur rôle dans l’engagement politique, même lorsqu’il prend une tournure humoristique.

Ces modes de communication politique « suivent les codes de la culture internet, avec notamment l’esprit, la parodie, le sarcasme, la récupération et la création ludique de memes », expliquent des chercheurs dans une étude menée en 2018 sur le contenu de Twitter pendant l’élection présidentielle américaine de 2016.

« Je ne sais pas si les personnes impliquées considèrent cela comme une forme de protestation, mais il ne faut pas sous-estimer l’impact persuasif de l’humour », analyse Eric Scheuch, doctorant à Yale spécialisé dans l’activisme environnemental. « La recherche montre que l’humour sur les réseaux sociaux est un moyen très efficace d’engager l’attention. »

Citant une expérience menée en 2020 par des chercheurs de l’Université de Malte sur la communication pro-environnementale, Scheuch remarque que, même si le sujet politique diffère, des parallèles peuvent être établis. Cette étude a en effet conclu que l’humour dans les contenus en ligne « suscite une plus grande réaction que des messages purement factuels », et que la combinaison d’humour et de faits « produit la plus grande différence ».

« Nous vivons dans un environnement informationnel extrêmement saturé, peut-être plus que jamais, et l’humour peut aider à s’y démarquer. Sur Twitter, si vous faites défiler 200 publications dont 195 sont des faits, mais qu’une seule est drôle, c’est celle que vous retiendrez », conclut-il.