Le troisième porte-avions chinois, le Fujian, a traversé le détroit de Taïwan le 13 septembre 2025 dans le cadre de ses essais en mer, une opération qui reflète la montée des tensions dans la région Asie-Pacifique. Cette manœuvre, bien que présentée par Pékin comme une simple phase de tests techniques, est perçue comme un message stratégique fort par les observateurs militaires et les pays voisins.
Le ministère de la Défense taïwanais a confirmé avoir suivi les déplacements du Fujian, accompagné de deux destroyers lance-missiles chinois, tandis que le Japon a également rapporté la présence de ces navires d’escorte. Malgré son statut non officiel, ce transit met en lumière la volonté et la capacité de la marine chinoise à déployer un porte-avions dernier cri dans une zone maritime particulièrement sensible.
Le Fujian constitue une avancée majeure dans la construction navale militaire chinoise. Long d’environ 316 mètres pour un déplacement estimé entre 80 000 et 85 000 tonnes à pleine charge, c’est le plus grand bâtiment de guerre jamais construit par la Chine, entièrement réalisé avec des technologies nationales.
Contrairement aux deux premiers porte-avions chinois, le Liaoning et le Shandong, qui utilisent des rampes de lancement inclinées appelées “ski-jumps”, le Fujian est équipé de catapultes électromagnétiques (EMALS). Sa piste de vol plate comprend trois voies de catapultage, un système d’arrêt avancé ainsi que deux grands ascenseurs latéraux pouvant gérer le déplacement d’avions bimoteurs lourds entre le hangar et la surface du pont.
Sa superstructure, plus fine, intègre des radars à balayage électronique actif (AESA) modernisés, conçus pour une meilleure gestion du trafic aérien et une détection accrue à longue portée. Sur le plan défensif, le Fujian embarque des missiles sol-air à courte portée HQ-10 et des canons automatiques de 30 mm H/PJ-11, similaires à l’armement des destroyers les plus récents de la marine chinoise. Cette configuration souligne l’objectif d’opérations aéronavales intensives et durables plutôt qu’une simple phase d’expérimentation.
Les premiers déploiements aériens comprendront probablement des chasseurs J-15T améliorés, adaptés au lancement par catapultes, ainsi que le chasseur furtif J-35 développé pour une utilisation embarquée. L’avion d’alerte avancée à aile fixe KJ-600 devrait également faire partie de l’aile aérienne, renforçant ainsi la capacité de détection et de coordination tactique.
L’usage des catapultes augmente considérablement la portée radar par rapport aux hélicoptères, améliorant la connaissance de la situation et facilitant la coordination des frappes de missiles longue portée. Des variantes entraînement ou ravitailleurs aériens, également compatibles avec le système de catapultage, sont envisagées, contribuant à prolonger les missions de patrouille et les opérations dans des zones à haute pression.
Cette combinaison technologique transforme le Fujian en un porte-avions de combat opérationnel capable de générer et maintenir de nombreuses sorties aériennes sur de longues périodes, et non plus en une simple plate-forme symbolique.
Les essais récents illustrent aussi la préparation de la marine chinoise à l’exploitation complète de groupes aéronavals. La traversée du détroit de Taïwan relève à la fois d’un test marin exigeant et d’une démonstration claire de présence dans une région stratégique. Le fait que le Fujian ait été escorté par deux destroyers a été interprété comme un exercice de formation aux tactiques de groupe de frappe. Dans le futur, ces groupes devraient s’étoffer avec des destroyers de défense aérienne de type 055, des frégates anti-sous-marines et des navires-ravitailleurs, assurant une défense en profondeur et un soutien logistique indispensable pour des missions à long terme.
Avec des avions de guerre électronique déployés en orbite autour du détroit, un groupe dirigé par le Fujian pourrait établir une « bulle » de défense et d’attaque mobile couvrant plusieurs centaines de kilomètres, protégée par des systèmes missile intégrés et soutenue par des patrouilles aériennes. Cette capacité complique grandement les calculs militaires taïwanais concernant la défense aérienne, l’interdiction navale et la planification d’une éventuelle mobilisation en situation de crise.
Le principal atout tactique des catapultes repose sur la cadence des sorties aériennes. Contrairement aux porte-avions à rampe, les opérations CATOBAR (Catapult Assisted Take-Off But Arrested Recovery) permettent des lancements et récupérations simultanés, réduisant les temps morts entre chaque cycle et augmentant le nombre d’appareils en vol. Cette efficacité opérationnelle se traduit par plus de chasseurs en mission, davantage d’avions ravitailleurs et une meilleure permanence en vol des avions d’alerte avancée.
En somme, le design du Fujian rapproche la marine chinoise du modèle opérationnel américain, longtemps dominant en matière de guerre aéronavale, même si un écart significatif demeure en terme de savoir-faire. Le défi majeur reste désormais la formation des équipages de pont d’envol pour maîtriser ces cycles complexes, notamment dans des conditions météorologiques difficiles ou lors d’exercices en environnement de combat simulé, où la moindre erreur pourrait avoir de lourdes conséquences.
L’introduction d’un troisième porte-avions permet également à la Chine d’adopter un cycle d’exploitation classique des grandes marines : un navire déployé, un en entraînement et un en maintenance. Si le Fujian entre en service comme prévu, l’Armée populaire de libération (APL) pourra maintenir une présence continue de porte-avions dans plusieurs théâtres, du Mer de Chine orientale jusqu’à l’océan Indien. Cette capacité renforcera non seulement son influence régionale, mais complexifiera aussi la planification navale des pays alliés, qui devront ajuster leurs chaînes logistiques, leurs systèmes de surveillance et leurs stratégies de déploiement de missiles.
Au cœur de cette nouvelle configuration maritime, Taïwan subit les implications directes du développement de cette capacité aéronavale. Un porte-avions catapulté avec une aile aérienne complète représente une menace non seulement symbolique, mais aussi stratégique, susceptible de modifier le calcul d’une potentielle opération d’invasion. Le Fujian améliore significativement le potentiel chinois de projection de puissance aérienne sur le détroit et de maintien d’opérations dans des zones contestées.
Le premier passage du Fujian dans le détroit de Taïwan dépasse le cadre d’un simple test technique : c’est une démonstration des progrès réalisés, de la montée en puissance et des ambitions de la Chine à redéfinir son rôle en tant que puissance porte-avions. Le navire devra encore subir de nombreuses épreuves et les équipages apprendront à maîtriser l’art exigeant de l’aéronautique embarquée. Néanmoins, le message adressé à la région est limpide : la modernisation navale chinoise progresse résolument vers une capacité proche de celle des flottes porte-avions établies, et chaque nouvelle phase d’essais resserre cet écart.
Pour les gouvernements régionaux et les responsables militaires, le Fujian ne se résume plus à un simple bâtiment à l’horizon, il s’impose désormais comme un facteur central des évaluations stratégiques, avec des conséquences qui ne feront que s’accentuer à mesure de son entrée en service complet.