Dassault Aviation propose un contenu local à hauteur de 60 % pour la production des avions Rafale destinés à l’Inde dans le cadre du programme MRFA (Multi-Role Fighter Aircraft) de l’Indian Air Force (IAF). Si cette offre semble séduisante, une analyse approfondie montre qu’un taux d’intégration locale inférieur à 80 % pour les 114 Rafale compromettrait les objectifs stratégiques à long terme de l’Inde, irait à l’encontre de l’initiative « Make in India » et risquerait d’entraîner un gaspillage des ressources.
Par ailleurs, le non-respect par Dassault de ses obligations d’offset issues du contrat précédent de 36 Rafale remet en question la crédibilité et le timing de ce nouvel engagement sur le contenu local.
L’Inde, engagée dans une démarche d’autonomie stratégique via les initiatives « Make in India » et « Aatmanirbhar Bharat », exige un contenu local conséquent dans ses acquisitions militaires. Pour un programme aussi crucial que le MRFA, destiné à renforcer les capacités de l’IAF avec 114 chasseurs multirôles modernes, un degré élevé d’indigénisation est indispensable.
Un taux minimum de 80 % de contenu local s’impose pour plusieurs raisons :
- Efficacité économique à long terme : Un contenu local élevé réduit la dépendance aux chaînes d’approvisionnement étrangères, diminuant ainsi les coûts de maintenance, de réparation et de révision (MRO) sur la durée de vie des appareils. Le Rafale étant une plateforme complexe et performante, dépendre à plus de 40 % de composants importés entraînerait des coûts récurrents et des difficultés logistiques, surtout en situation de crise.
- Souveraineté opérationnelle : Un chasseur avec moins de 80 % de contenu local compromet l’autonomie opérationnelle de l’Inde. Les systèmes critiques tels que les moteurs, l’avionique et l’armement doivent être produits ou assemblés localement afin de garantir à l’IAF la poursuite des opérations sans dépendance extérieure, notamment en cas de conflit où les chaînes logistiques seraient vulnérables.
- Transfert de technologie et développement de l’écosystème : Le programme MRFA vise non seulement à acquérir des avions, mais aussi à renforcer l’écosystème aéronautique indien. Une offre de 60 % de contenu local, malgré son importance, est insuffisante pour un transfert technologique profond. Les technologies majeures comme le radar AESA du Rafale, les systèmes de guerre électronique et le moteur Snecma M88 nécessitent une production locale ou un co-développement pour encourager l’innovation et les compétences. Un seuil de 80 % garantirait aux industriels indiens comme Hindustan Aeronautics Limited (HAL) et les entreprises privées telles que Tata ou Reliance, une véritable montée en expertise.
- Retombées économiques et industrielles : Plus le contenu local est élevé, plus les retombées économiques sont importantes : création d’emplois, développement des compétences et consolidation de l’industrie de défense nationale. Une offre à 60 % limite ces bénéfices, car une part non négligeable du montant du contrat resterait aux mains des fournisseurs étrangers.
Analyse de l’offre Dassault à 60 % de contenu local
L’offre de Dassault, qui proposerait 60 % de contenu local pour les nouveaux Rafale, constitue un progrès par rapport au contrat initial de 36 avions, à très faible production locale. Cette proposition inclurait vraisemblablement l’assemblage des cellules, l’intégration de certains systèmes et la fabrication de composants non critiques en Inde, en collaboration avec HAL ou des entreprises privées indiennes. Toutefois, elle demeure insuffisante face aux exigences stratégiques de l’IAF et de l’Inde :
- Systèmes critiques exclus : Avec 60 % d’intégration locale, les éléments essentiels comme les moteurs, les radars et l’avionique resteraient majoritairement importés ou localisés de manière limitée. Par exemple, le moteur Snecma M88, pièce maîtresse de l’appareil, nécessiterait un transfert complet de technologie, ce à quoi Dassault a toujours été réticent.
- Bénéfices à long terme restreints : Un contenu local à 60 % pourrait signifier un simple assemblage de kits fournis par Dassault, avec peu d’opportunité pour les entreprises indiennes de développer des technologies propres. Ce scénario rappellerait le programme Su-30 MKI, où HAL se limitait en grande partie à l’assemblage sous licence, ce qui n’a permis qu’une autonomie partielle.
- Concurrence et comparaison : D’autres candidats au programme MRFA, comme le Gripen-E ou le Su-35, ont mis en avant des niveaux plus élevés de production locale et de transfert technologique. Boeing, notamment, souligne son expérience avec les programmes Apache et Chinook en Inde, qui ont entraîné une importante fabrication locale. Se contenter de 60 % avec Dassault risquerait de faire perdre à l’Inde un levier de négociation pour obtenir de meilleures conditions.
Un point crucial vient également entacher la proposition de Dassault : son incapacité à respecter intégralement ses obligations d’offset du contrat de 36 Rafale, d’environ 8,7 milliards de dollars. Selon la procédure indienne d’approvisionnement en défense (DPP), les fournisseurs étrangers doivent réinvestir une part du contrat (généralement entre 30 % et 50 %) dans le secteur de la défense indien via des partenariats locaux, transferts de technologie ou investissements. Dassault s’était engagé avec des partenaires indiens, notamment Reliance Defence, mais les avancées sont jugées lentes et controversées.
- Retards et insuffisances : Plusieurs rapports indiquent que Dassault n’a rempli qu’une partie de ses obligations d’offset. Le Contrôleur et Auditeur Général (CAG) de l’Inde avait déjà soulevé des problèmes dans le suivi des obligations liées à l’affaire Rafale, remettant en cause l’engagement réel de la firme envers les objectifs d’indigénisation.
- Discussions prématurées sur le contenu local : Au regard de ce bilan, évoquer une offre à 60 % de contenu local pour le programme MRFA semble prématuré. L’IAF et le ministère de la Défense doivent exiger de Dassault qu’il honore pleinement ses engagements avant toute nouvelle négociation. Ignorer cela pourrait entraîner une répétition des erreurs passées, où les clauses d’offset n’ont pas été strictement appliquées.
Pourquoi 80 % de contenu local représente le seuil minimal
Pour assurer le succès stratégique du programme MRFA, l’Inde doit exiger au moins 80 % de contenu local pour les 114 Rafale. Ce seuil est cohérent avec la vision de l’IAF d’exploiter une flotte durable, économique et conforme aux priorités de sécurité nationale :
- Complémentarité avec les programmes indigènes : Les projets locaux tels que l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) et le Tejas Mk2 visent des taux élevés d’intégration locale. Le programme MRFA devrait renforcer ces efforts en favorisant des technologies réutilisables sur les plates-formes futures. Une offre à 60 % risquerait de créer un écart technologique, faisant du Rafale un cas isolé au sein d’une flotte de plus en plus indigène.
- Exemples internationaux : Des pays comme le Brésil, qui a négocié un transfert technologique important pour son Gripen E de Saab, illustrent les avantages d’une forte indigenisation. L’accord inclut la production locale des cellules, de l’avionique et même le co-développement de certains systèmes, positionnant ainsi l’industrie aéronautique brésilienne sur la scène mondiale. L’Inde doit exiger des conditions similaires pour maximiser l’impact du MRFA.
- Dissuasion stratégique : Face aux tensions régionales avec la Chine et le Pakistan, l’IAF a besoin d’une flotte qu’elle pourra soutenir de manière autonome lors de conflits prolongés. Un contenu local à 80 % garantit la disponibilité locale des pièces de rechange, munitions et capacités de maintenance, renforçant la préparation opérationnelle.
Perspectives et recommandations
Pour que le programme MRFA réponde pleinement aux objectifs stratégiques et économiques de l’Inde, le ministère de la Défense et l’IAF doivent adopter une position ferme lors des négociations avec Dassault :
- Exiger 80 % de contenu local : L’Inde doit définir un seuil non négociable d’au moins 80 %, avec des échéances précises pour le transfert technologique et la production locale, incluant les systèmes critiques tels que les moteurs, radars et armements.
- Faire respecter les obligations d’offset : Avant d’engager le programme MRFA, Dassault doit remplir entièrement ses obligations issues du contrat de 36 Rafale. Le ministère devrait procéder à un audit rigoureux et appliquer des sanctions en cas de non-conformité.
- Exploiter la concurrence : Le MRFA attire plusieurs candidats, dont Boeing, Lockheed Martin et Saab. L’Inde doit utiliser cette rivalité pour obtenir de meilleures conditions, notamment sur le contenu local et les transferts technologiques.
- Renforcer l’industrie nationale : Le ministère doit inclure dès le départ HAL, le DRDO ainsi que les acteurs privés comme Tata et Mahindra, pour assurer une intégration fluide des capacités industrielles et de recherche-développement indigènes.