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Face à l’envolée des coûts de son programme de chasseurs multirôles, l’Inde s’interroge sur ses choix stratégiques. Alors que le Dassault Rafale, produit localement, pourrait dépasser les 150 millions de dollars l’unité, le débat grandit autour de la capacité du Tejas MkII, avion indien, à combler le déficit capacitaire de l’Indian Air Force (IAF) à moindre coût.

Initialement conçu pour acquérir 114 avions à un coût estimé à 2 00 000 crores de roupies (environ 24,5 milliards de dollars) d’ici 2025, le programme Multi-Role Fighter Aircraft (MRFA) soulève des questions. Certains experts estimeraient qu’un déploiement élargi du Tejas MkII, jugé plus économique, aurait pu offrir une alternative crédible à moindre coût.

Le programme MRFA, lancé en 2007 pour l’achat de 126 appareils à 42 000 crores de roupies (10,4 milliards de dollars), a vu ses coûts exploser, atteignant désormais 2 00 000 crores pour seulement 114 aéronefs. Le Rafale, chasseur de 4e génération améliorée, propose des capacités avancées en matière d’avionique, de furtivité et de polyvalence. Néanmoins, son prix unitaire élevé, supérieur à 150 millions de dollars pour les appareils fabriqués en Inde dans le cadre de l’initiative « Make in India », soulève des interrogations sur sa viabilité budgétaire. Ce coût inclut avion, armements, formation, infrastructures et maintenance, ce qui représente une lourde charge pour le contribuable indien.

Le Tejas MkII, développé par l’Aeronautical Development Agency (ADA) et Hindustan Aeronautics Limited (HAL), vise à être un chasseur multirôle de 4,5e génération axé sur les technologies indigènes. Avec un coût unitaire estimé entre 70 et 80 millions de dollars, il permettrait théoriquement d’acquérir deux appareils pour le prix d’un Rafale. De nombreux spécialistes estiment qu’un développement plus fluide du Tejas MkII aurait pu le positionner comme une alternative crédible, à la fois sur le plan opérationnel et économique.

Evolution directe du Light Combat Aircraft (LCA) Tejas Mk1, le MkII devait combler l’écart entre l’avion léger Tejas Mk1 et des plateformes plus lourdes telles que le Su-30 MKI. Mais son développement a été affecté par plusieurs révisions, des exigences en mutation et des retards. Initialement pensé comme une simple mise à niveau, le projet a subi trois à quatre refontes majeures, culminant en un appareil de 17,5 tonnes équipé du moteur GE F414, d’une avionique avancée, d’un radar à balayage électronique actif (AESA) et d’une capacité accrue en port d’armement.

Ces modifications, motivées par des exigences évolutives de l’IAF en matière de charge utile, d’autonomie et de sophistication technologique, ont retardé le programme. Le premier vol du Tejas MkII n’est plus attendu qu’en 2027, avec une induction complète au début des années 2030. Les critiques affirment qu’une meilleure planification dès les années 2000 aurait accéléré le processus, permettant à l’Inde d’aligner dès aujourd’hui une flotte mature capable de rivaliser avec des chasseurs de 4,5e génération comme le Rafale. Le Tejas MkII offre en effet des capteurs avancés, des capacités de guerre en réseau et une intégration prévue avec des armements indigènes tels que les missiles Astra.

Actuellement, l’IAF compte 31 escadrons opérationnels, bien en deçà des 42 autorisés, en raison du retrait des MiG-21 et MiG-27 vieillissants. Les 114 Rafale acquis via le MRFA ne formeraient qu’environ six escadrons, ne comblant qu’une partie de ce déficit. Pour un coût unitaire moyen de 75 millions de dollars, l’Inde pourrait théoriquement acquérir 250 Tejas MkII, soit 12 à 13 escadrons. Cette force élargie permettrait non seulement de restaurer la pleine capacité de l’IAF, mais aussi d’offrir une marge face aux menaces croissantes, notamment les chasseurs furtifs chinois J-20 ou les évolutions des forces aériennes pakistanaises.

Au-delà des chiffres, le Tejas MkII présente des avantages stratégiques significatifs. Sa conception indigène garantit un contrôle complet sur les modernisations, la maintenance et l’intégration au système de défense national. Il peut accueillir des missiles Astra Mk1/2, des vecteurs BrahMos-NG, ou d’autres munitions à longue portée locales, augmentant ainsi la flexibilité opérationnelle. La production locale soutient par ailleurs l’économie nationale, favorisant les emplois et réduisant la dépendance aux équipements étrangers.

Le Rafale, malgré sa production locale, génère des sorties financières importantes liées aux transferts de technologie, redevances et composants importés. En revanche, le développement du Tejas MkII renforcerait la base industrielle de défense indienne, soutenant des programmes comme l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) et accélérant la maîtrise technologique pour le futur chasseur de 5e génération. Une flotte robuste de Tejas MkII pourrait aussi servir de banc d’essai à ces technologies émergentes.

Stratégiquement, le coût réduit et la chaîne d’approvisionnement locale du Tejas MkII diminuent les risques liés à la dépendance étrangère, par exemple en cas de sanctions ou de ruptures d’approvisionnement. Bien que le Rafale apporte une capacité immédiatement opérationnelle et éprouvée, le potentiel du Tejas MkII à atteindre ces performances avec une meilleure planification en ferait une alternative intéressante. Selon certains critiques, la préférence de l’IAF pour des avions étrangers traduit un déficit de confiance envers les programmes indigènes, qui aurait pu être atténué par des investissements précoces et une définition plus stable des besoins.

Ce débat souligne la nécessité d’un équilibre dans les achats de défense. Si le Rafale permet un renforcement rapide, l’accélération du programme Tejas MkII reste cruciale. Simplifier son développement, stabiliser les spécifications et augmenter la capacité de production chez HAL pourraient permettre une induction plus rapide et moins coûteuse. Une acquisition échelonnée du MRFA, avec un nombre réduit de Rafale initialement, pourrait s’accompagner d’un déploiement massif du Tejas MkII, conciliant besoins immédiats et autonomie à long terme.

Le gouvernement doit aussi s’attaquer aux problèmes structurels, notamment les retards bureaucratiques et la fluctuation des cahiers des charges, pour éviter de nouveaux surcoûts. Investir dans la recherche et développement indigène, renforcer la participation du secteur privé et favoriser la collaboration entre l’IAF, le DRDO et l’industrie assureraient que des programmes comme le Tejas MkII tiennent toutes leurs promesses.