Le programme de l’Armée de l’air indienne (IAF) pour ses avions de combat multirôles (MRFA), conçu pour renforcer ses capacités avec 114 appareils avancés, illustre combien l’indécision et les retards dans les achats de défense peuvent entraîner une explosion des coûts, pesant lourdement sur les contribuables indiens. Lancé initialement en 2007, le coût estimé du programme est passé de 42 000 crores de roupies (10,4 milliards de dollars) pour 126 avions à 200 000 crores de roupies (24,5 milliards de dollars) pour 114 avions en 2025.
Face à cette hausse financière, la communauté de défense s’interroge sur la soutenabilité du programme et sur les conséquences de l’indécision gouvernementale prolongée.
Une évolution des coûts marquée par les retards
L’évolution des coûts du programme MRFA met en lumière l’impact des délais :
- 2007 : lancement de la demande de propositions (RFP) pour 126 avions pour un coût estimé à 42 000 crores de roupies (10,4 milliards de dollars). L’objectif était de remplacer les MiG-21 vieillissants et de renforcer la force aérienne indienne, avec le Dassault Rafale largement favori après de longues évaluations.
- 2024 : le coût estimé pour 114 avions atteint 125 000 crores de roupies (15,3 milliards de dollars), en raison de l’inflation, des améliorations technologiques et des ajouts tels que l’intégration de contenus indigènes et le transfert de technologies.
- 2025 : le montant annoncé s’envole à 200 000 crores de roupies (24,5 milliards de dollars) pour le même nombre d’appareils, sous l’effet de nouveaux retards, des fluctuations monétaires et de la hausse des tarifs sur un marché mondial très concurrentiel.
Pour mettre ces chiffres en perspective, les Émirats arabes unis ont acquis 80 Rafale pour 18 milliards de dollars en 2021, tandis que l’Indonésie en a commandé 42 pour 8,1 milliards de dollars en 2022. Ces contrats, avec un prix unitaire moyen d’environ 225 millions et 193 millions de dollars respectivement, montrent à quel point l’Inde fait face à des coûts proches de 215 millions de dollars par avion, suscitant de nombreuses inquiétudes quant à la viabilité financière du programme et à l’impact des retards sur les budgets de défense.
Le coût de l’indécision
Les dépassements budgétaires du MRFA résultent directement des hésitations répétées des gouvernements indiens successifs. L’objectif initial en 2007 était d’intégrer rapidement des appareils modernes pour faire face aux menaces régionales, notamment de la Chine et du Pakistan. Mais des obstacles bureaucratiques, des débats politiques et des questions de transparence ont ralenti le processus. La sélection du Rafale en 2012 a été suivie de négociations longues et infructueuses, rompues en 2015 à cause de désaccords sur les prix et la production locale. Un accord réduit portant sur 36 Rafale a finalement été conclu en 2016 pour 7,8 milliards d’euros (8,7 milliards de dollars), tandis que le besoin global de MRFA restait non résolu.
En 2025, la force aérienne ne compte plus que 31 escadrons, loin des 42 prévus, les MiG-21 et MiG-27 étant retirés. Ce retard a creusé le déficit capacitaire tout en augmentant les coûts à cause de l’inflation, des progrès technologiques et des exigences accrues telles que la furtivité, des systèmes avioniques avancés et l’intégration avec des équipements indigènes. La communauté de défense rappelle que le coût unitaire estimé en 2012 était d’environ 82 millions de dollars ; aujourd’hui, il est presque doublé, accentuant la pression sur les contribuables.
Avec un coût global équivalant à près de 2 % du PIB indien en 2025, la dépense prévue de 200 000 crores de roupies couvre non seulement les avions, mais aussi les armements, la formation, les infrastructures et la maintenance sur toute la durée de vie des appareils. Pour un pays avec d’autres priorités majeures comme la santé, l’éducation et les infrastructures, cet engagement financier est remarquable.
Les critiques soulignent qu’une décision rapide aurait permis de sécuriser ces capacités à un coût bien moindre. Finaliser l’accord initial pour 126 avions dans les années 2010 aurait exploité les économies d’échelle et évité les surcoûts liés à l’évolution technologique et à l’inflation. Les contrats conclus par les Émirats arabes unis et l’Indonésie démontrent l’avantage des négociations fermes et opportunes, à l’inverse du retard indien. Par ailleurs, le coût élevé du MRFA pourrait impacter d’autres programmes essentiels, notamment le programme national Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) et la modernisation de l’artillerie ou des systèmes de défense aérienne.
Le MRFA reste néanmoins un enjeu stratégique capital pour l’Inde, confrontée à la montée en puissance aérienne chinoise avec ses chasseurs furtifs J-20 et aux avancées militaires pakistanaises. La baisse des effectifs et l’usure de la flotte existante imposent l’acquisition d’appareils polyvalents capables d’assurer supériorité aérienne, frappes au sol et guerre électronique. Les modèles en lice – Rafale, Boeing F/A-18 Super Hornet et Lockheed Martin F-21 – sont évalués notamment pour leur capacité à transférer des technologies et soutenir l’initiative « Make in India » visant à développer une industrie nationale de défense.
Pourtant, la flambée des coûts depuis 2012 suscite des doutes sur la capacité de l’Inde à financer ce programme, surtout avec le développement en parallèle des alternatives domestiques comme le Tejas Mk-1A et l’AMCA à venir. Si le MRFA doit combler un besoin urgent, son prix élevé risque d’alourdir les budgets militaires et de détourner des ressources indispensables aux programmes indigènes porteurs d’autonomie à long terme.
Pour maîtriser cette charge financière, l’Inde devra adopter une approche pragmatique : simplification des procédures d’achat, négociations rigoureuses sur les prix, priorisation des transferts technologiques et valorisation des compensations industrielles pour favoriser la production locale. Une stratégie d’acquisition par paliers, en commandant d’abord un nombre limité d’appareils avec options pour les suivantes, pourrait étaler les coûts tout en répondant rapidement aux impératifs opérationnels.