À l’occasion du salon DSEI 2025, Leonardo s’est positionné comme l’acteur central du retour de l’OTAN à une guerre électronique de masse sérieuse. L’industriel a profité de l’événement londonien pour confirmer l’adoption de BriteCloud sous la désignation américaine ALQ-260, mettre en lumière BriteStorm, premier système autonome de brouillage de substitution de la Royal Air Force (RAF), et présenter les évolutions radar ECRS Mk2 du Typhoon ainsi que les améliorations EuroDASS comme les fondations d’une future force européenne d’attaque électronique.
Lors de sa présentation, Leonardo a détaillé chaque composant : les leurres actifs BriteCloud déjà validés pour l’armée américaine, les charges utiles BriteStorm intégrées aux plateformes collaboratives autonomes de la RAF, et les évolutions radar et défensives du Typhoon, non seulement comme des mises à jour mais comme une capacité de niveau OTAN. Le message est clair : l’industriel souhaite que ses systèmes britanniques soient perçus non pas comme des produits isolés, mais comme la colonne vertébrale d’une architecture intégrée de combat aérien que les alliés peuvent adopter à grande échelle.
Un système modulaire, piloté par logiciel et exportable
Michael Lea, vice-président des ventes dans la division guerre électronique de Leonardo Electronics UK, a déclaré aux journalistes : « Les États-Unis ont annoncé en décembre leur intention d’acquérir plusieurs leurres actifs sous la désignation ALQ-260. Nous sommes aujourd’hui ravis de confirmer que l’ALQ-260 correspond en réalité à BriteCloud, au format 2:1:8. »
Ce format « 2:1:8 » transforme le leurre cylindrique initial de 55 mm en un module plus compact de 2×1×8 pouces, conçu pour s’adapter aux baies carrées de largage de fusées et de leurres traditionnels sur des plateformes américaines comme le F-15 et le F-16. Michael Lea a confirmé que des exemplaires ont déjà été distribués aux utilisateurs, l’Air National Guard ayant émis une recommandation positive après des essais comparatifs sur F-16.
Cette avancée marque trois points importants : elle ancre BriteCloud dans une norme américaine, génère une pression sur les autres opérateurs de F-35 et fonde la stratégie plus large de Leonardo à l’échelle de l’OTAN sur un programme déjà validé. « Nous devrions voir une intégration de BriteCloud à toute la flotte F-35 de l’OTAN… après la communication américaine, plusieurs demandes sont déjà arrivées, » a-t-il ajouté.
Leonardo a ensuite mis en avant la polyvalence et la montée en puissance industrielle. Lea a expliqué que le leurre 2:1:8 « fonctionne bien avec le lance-leurres ALE-47 des F-35, » qu’il est en cours d’intégration sur F-18, testé avec succès sur F-16 et compatible avec les formats des lance-leurres du Typhoon. Il a aussi évoqué la version cylindrique plus puissante « 55T », en essais aux États-Unis avec un « intérêt significatif » et une capacité opérationnelle déployée attendue dès 2026.
Cette version 55-T, plus puissante, est destinée aux gros avions (transports, plates-formes spécialisées) présentant une plus grande surface radar. Elle conserve la forme 55 mm pour être compatible avec les dispositifs de largage habituels mais augmente la puissance d’émission pour générer une signature fausse cible suffisamment imposante. Elle a par ailleurs été adaptée aux standards OTAN des systèmes d’autoprotection, notamment pour la communication avec les lance-leurres intelligents et le suivi logistique automatisé.
Une capacité de production industrielle tangible
Lea a résumé ainsi la contrainte technique majeure pour les leurres actifs : générer une émission puissante et soutenue dans un format réduit dépend fortement de la taille et de la capacité énergétique de la batterie, qui conditionnent à la fois la puissance et la durée d’émission.
En termes de production, l’industriel ne parle pas d’une promesse hypothétique mais d’un savoir-faire déjà démontré. « Nous avons déjà franchi le cap pour industrialiser BriteCloud, avec une production annuelle de dizaines de milliers d’unités, » a-t-il affirmé, avant d’aborder la capacité de montée en puissance pour BriteStorm, le système de brouillage autonome. L’interpellation politique est claire : les gouvernements doivent investir pour garantir que « 10 000 unités soient disponibles en stock dans un délai de trois à six mois après une demande. »
BriteStorm, l’entrée de la RAF dans l’autonomie collaborative
BriteStorm est présenté comme la réponse de la RAF à la guerre électronique autonome collaborative, remplissant un rôle de brouillage de substitution. Lea a rappelé la visite du Premier ministre à Luton pour marquer son lancement et déclaré : « Les essais menés par la RAF ont validé cette capacité, intégrée avec des assets aériens de la coalition pour protéger efficacement un groupe aérien. Les livraisons prévues dans l’année devraient permettre d’atteindre une capacité opérationnelle finale pour la RAF. »
La plateforme ACP portant BriteStorm est le StormShroud, un drone TEKEVER AR3 déjà expérimenté en opérations auprès d’alliés de la coalition. La charge utile, « par nature, dépendante des données mission et adaptée par logiciel, » peut rapidement évoluer en matière de fonctions et s’interconnecter au niveau du groupement tactique. Au-delà du brouillage, BriteStorm peut stimuler les défenses aériennes ennemies, masquer les retours radar et semer la confusion dans la représentation de l’espace de bataille adverse.
Sur l’autonomie, le discours a été précis et régulier : « Un ordinateur intelligent doit pouvoir décider de changer de fonction lorsqu’une action prioritaire s’impose, » a expliqué Lea. Interrogé sur la nécessité d’une validation humaine, il a répondu qu’un opérateur de 4e ou 5e génération donnera la mission à une plate-forme collaborative autonome qui « sera alors en mesure de prendre ses propres décisions. »
La feuille de route vise l’intégration de ces capacités aux opérations du Typhoon et du F-35, suscitant l’intérêt du Royaume-Uni, de l’Europe et des États-Unis.
Typhoon, un pivot pour restaurer les capacités d’attaque électronique de l’OTAN
Leonardo a aussi redéfini le rôle à venir du Typhoon par ses nouveaux radars ECRS Mk2 et ses systèmes EuroDASS. Michael Lea a insisté : « Ne sous-estimez pas le rôle du capteur principal du Typhoon… sans aucun doute, il sera le système européen le plus performant en guerre électronique et en attaque électronique, complémentaire du F-35. »
Tom Nash, responsable des campagnes radar Typhoon, a traduit cette avancée en argument opérationnel : « C’est une rupture technologique et une nouvelle manière d’opérer le Typhoon. Il ne sera plus seulement un avion de supériorité aérienne, mais deviendra un élément clé de l’ordre de bataille en guerre électronique. »
Dans le contexte OTAN, il a rappelé la disparition des capacités dédiées après la retraite des Tornado et des missiles ALARM, ainsi que les retraits des ECR allemands. « Si l’OTAN veut restaurer à grande échelle sa capacité d’attaque électronique, Typhoon avec ECRS Mk2 et un DASS évolué offre au Royaume-Uni et à ses partenaires une voie crédible. »
Mark Randall, responsable de la campagne Guerre Électronique, a encadré l’approche industrielle du système DASS : « Depuis le lancement de Typhoon, Leonardo, Indra et Hensoldt forment un consortium européen visant à livrer des capacités sophistiquées de contre-mesures (ECM) et de mesures de soutien (ESM). » Le consortiun déploie des mises à jour incrémentales en adéquation avec l’emploi du radar ECRS Mk2, tout en veillant à fournir un ensemble efficace d’attaque électronique et à protéger l’avion des effets ennemis.
Il a aussi précisé que Typhoon pourrait rester en service jusqu’en 2060 et au-delà, ce qui impose de concevoir les futurs DASS comme des systèmes définis par logiciel, accompagnés de LRUs modernes permettant une amélioration continue plutôt qu’un remplacement complet.
Un système cohérent et interopérable, fondé sur la stratification des effets
Le fil rouge de la présentation a été la cohérence et la superposition des couches d’effets. BriteCloud comme leurre actif, BriteStorm en charge utile autonome de substitution, et Typhoon avec ECRS Mk2 et EuroDASS ont été systématiquement présentés comme les éléments d’une même architecture intégrée.
Lea a résumé ainsi l’état final envisagé : « En tant que suite capteurs, Typhoon devient extrêmement performant. Associé à des systèmes comme BriteStorm… il ne se limite plus à la simple patrouille de supériorité aérienne, mais il est au cœur du premier jour de la guerre. »
Interrogé sur l’emploi combiné avec les leurres classiques, ILea a répondu de manière pragmatique : « La combinaison de manœuvres, de leurres traditionnels comme les chaffs et de leurres actifs est une méthode très efficace pour neutraliser une menace. Les tactiques précises restent à la discrétion des opérateurs. » Concernant les homologations pour Typhoon, il a reconnu la rapidité des processus Eurofighter et évoqué une procédure nationale avec BAE Systems accessible aux autres utilisateurs.
La présence de Leonardo au DSEI a ainsi mis en lumière un élan industriel fort, portant plusieurs validations stratégiques : la confirmation de BriteCloud sous la désignation ALQ-260 par les États-Unis donne une légitimité incontestable. L’intégration aux plateformes F-35, F-18, F-16 et Typhoon souligne des perspectives d’exportations significatives. Enfin, la visite du Premier ministre britannique à Luton en début d’année a ajouté un soutien politique de poids à ces ambitions technologiques.
Le rôle futur du Typhoon est redéfini autour du radar ECRS Mk2 et de l’EuroDASS, comme une réponse directe au déficit d’attaque électronique de l’OTAN. L’autonomie est abordée sous le concept de « guerre électronique cognitive », combinant une mise en tâche humaine avec des fonctions qui s’adaptent en temps réel.
Cependant, la constitution de stocks conséquents et une capacité de production de pointe nécessitent des investissements publics. Si l’OTAN partage cette analyse de la bataille électromagnétique, Leonardo appelle à privilégier une solution industrielle britannique, déjà disponible, scalable à court terme et évolutive sur toute la durée de vie du Typhoon.
Ce qui se dessine est une proposition crédible pour permettre à l’Alliance de retrouver une capacité importante en guerre électronique. Leonard affirme que l’ossature de cet effort peut être bâtie au Royaume-Uni, avec des systèmes déjà en service aux Etats-Unis, testés sur des chasseurs alliés et soutenus par des évolutions souveraines du radar et des systèmes de survie.
Dans un contexte géostratégique où l’OTAN peine encore à compenser la disparition de capacités dédiées après le retrait des Tornado, et alors que les stocks de munitions de précision s’amenuisent sous la pression du conflit en Ukraine, la question n’est plus de savoir si l’Alliance doit investir dans la guerre électronique, mais bien qui fournira ces capacités. Le DSEI 2025 a permis à Leonardo d’exposer son argument : la réponse est déjà sur la table.