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Un retard important dans la livraison des moteurs destinés au char léger Zorawar met en lumière la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement de la défense indienne. Jayant D Patil, cadre supérieur chez Larsen & Toubro (L&T), a confirmé que MTU, fabricant allemand de moteurs propriété de Rolls-Royce, a bloqué pendant 13 mois la livraison d’un lot prêt du moteur MTU 8V199 TE21, en raison de restrictions strictes à l’exportation. Cette situation souligne l’impérieuse nécessité d’équiper la version de production du char Zorawar d’un moteur indien ou d’une version locale du moteur Cummins qui équipe actuellement les prototypes.

Le projet Zorawar, fruit d’une collaboration entre l’Organisme de Recherche et Développement de la Défense (DRDO) et Larsen & Toubro, vise à concevoir un char léger de 25 tonnes optimisé pour un déploiement rapide en haute altitude, notamment dans des zones montagneuses comme le Ladakh et l’Arunachal Pradesh. Lancé en avril 2023 sous la catégorie « Make-I » de la procédure d’acquisition de défense (DAP-2020), le programme a rapidement progressé, avec des essais automobiles menés dès septembre 2024 sur le champ de tir de Mahajan au Rajasthan. Le design du char met l’accent sur un rapport poids-puissance élevé, des capacités amphibies, ainsi que sur l’intégration de systèmes avancés tels qu’un canon rayé de 105 mm, des missiles antichars guidés et un blindage composite modulaire. Toutefois, le dossier moteur est devenu un obstacle récurrent, provoquant des retards et révélant les risques géopolitiques associés.

Selon les confidences de Jayant D Patil, le moteur MTU 8V199 TE21 — un diesel V8 puissant de 600 kW (environ 804 ch) à 2 300 tours/min — avait été initialement retenu comme source de propulsion pour le Zorawar. Avec une cylindrée totale de 15,9 litres, ce moteur devait garantir une mobilité supérieure dans les environnements à faible oxygène en haute altitude, où les chars lourds comme l’Arjun Mk1A montrent leurs limites. Le moteur était prêt à être expédié dès octobre 2022, mais les autorités allemandes chargées de l’exportation (BAFA) ont imposé des contrôles rigoureux, invoquant des inquiétudes liées aux applications militaires dans des zones frontalières sensibles. Malgré plusieurs démarches diplomatiques, dont des demandes exprimées par le ministre indien de la Défense Rajnath Singh lors de discussions bilatérales avec l’Allemagne en juin 2023, MTU a retardé la livraison jusqu’en novembre 2023, soit un délai de 13 mois qui a contraint les développeurs du projet à revoir leurs plans.

Ce blocage n’est pas un cas isolé. D’autres programmes indiens ont aussi été affectés par des obstacles similaires, notamment pour la fourniture de sous-systèmes allemands destinés aux sous-marins ou pour les pièces de rechange de véhicules blindés existants. Cette situation, révélée par Patil, est un avertissement clair : même lorsque des partenaires étrangers comme Rolls-Royce — détenteur de MTU depuis 2014 — se montrent ouverts, comme l’a rappelé Alex Zino, directeur du développement commercial de Rolls-Royce en juillet 2024, les lourdeurs bureaucratiques des pays fournisseurs peuvent compromettre des calendriers stratégiques cruciaux. Au moment où les autorisations ont finalement été accordées, le prototype Zorawar avait déjà adopté une solution alternative, illustrant combien de tels retards portent atteinte à la préparation opérationnelle face à des adversaires tels que l’armée populaire de libération chinoise (PLAGF), qui déploie plus de 500 chars légers Type 15 dans la région.

Le recours au moteur Cummins : une solution pragmatique temporaire

Confronté à l’impasse avec MTU, le ministère de la Défense s’est rapidement tourné vers le moteur américain Cummins VTA903E-T760, un V8 diesel de 760 ch (570 kW) qui équipe actuellement les prototypes. Associé à une transmission RENK America HMPT-800, ce moteur assure un rapport poids-puissance honorable de 30 ch/tonne, permettant au char d’atteindre des vitesses de 70 km/h et de performer aussi bien dans des essais en zone désertique que de haute altitude. La présentation du prototype en juillet 2024 ainsi que les tests préliminaires réussis en décembre 2024 ont validé ce choix technique. Le second prototype doit être dévoilé d’ici septembre 2025, ouvrant la voie aux essais utilisateurs avec l’armée indienne et une induction potentielle dès 2027.

Cummins, présente de longue date en Inde via sa filiale Cummins India Limited, est un partenaire fiable. Des négociations sont en cours pour l’assemblage et la production locale afin de répondre à la commande de l’armée qui pourrait atteindre 354 exemplaires, avec une première série de 59 unités. Les développements récents tendent à privilégier le moteur Cummins Advanced Combat Engine (ACE) plus performant de 1 000 ch pour les versions de série, ce qui porterait le rapport poids-puissance à 40 ch/tonne, rivalisant voire dépassant les 35 ch/tonne du char chinois Type 15. Cette amélioration garantit une meilleure efficacité énergétique (+13 %) et une densité de puissance accrue (+50 %), des atouts essentiels pour les opérations prolongées dans des zones à faible oxygène. Cependant, cette motorisation reste basée sur une technologie américaine et, même si les contrôles à l’export sont moins sévères qu’en Allemagne, elle ne demeure pas à l’abri des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement globales.

Les propos de Jayant Patil sonnent comme un appel urgent à l’indigénisation. Le Combat Vehicles Research and Development Establishment (CVRDE) du DRDO travaille activement au développement d’un moteur indien de 700 ch destiné au Zorawar, spécialement conçu pour la haute altitude avec des capacités accrues de démarrage à froid et une meilleure résistance au gel. Cette initiative s’inscrit dans le cadre plus large du programme « Make in India » visant à éliminer progressivement toute dépendance aux moteurs étrangers pour les futurs lots. Le passé, notamment avec le char Arjun, montre les limites et les risques liés à une trop grande dépendance aux importations.

Les experts estiment qu’une version locale du moteur Cummins, développée en co-conception et fabriquée sur le territoire national, peut constituer une étape transitoire, mais que l’objectif final doit être un moteur intégralement conçu en Inde. Le DRDO envisage également d’exploiter des moteurs issus du programme de futur char principal (Future Main Battle Tank – FMBT) ou de collaborer avec des entreprises privées telles que Bharat Forge, qui développe déjà des prototypes concurrents de chars légers. Comme l’a souligné le Dr Samir V. Kamat, président du DRDO, dans une récente interview, à l’étape de la production, de nombreux autres systèmes importés — comme la tourelle belge John Cockerill de 105 mm — seront remplacés par des alternatives locales, y compris un canon indigène de 105 mm développé par Bharat Forge.