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Alors que l’Inde consolide sa position en tant que puissance émergente dans le domaine de la défense, le pays se trouve à un tournant dans son ambition de devenir un exportateur mondial d’armes. Malgré des progrès remarquables dans le développement de systèmes indigènes tels que le missile BrahMos, l’avion de chasse Tejas ou le moteur Shakti, inscrits dans l’initiative Atmanirbhar Bharat d’autonomie stratégique, les experts estiment que l’Inde doit désormais se concentrer sur l’exportation de systèmes d’armes complets et majeurs – des plateformes intégrées comme des avions de chasse, hélicoptères, navires de guerre ou systèmes de défense antimissile – pour rivaliser avec les géants mondiaux que sont les États-Unis, la Russie ou la Chine. Cette évolution est cruciale pour atteindre l’objectif du ministère de la Défense indien (MoD) fixé à 35 000 crores de roupies (environ 4,2 milliards de dollars) d’exportations annuelles d’ici 2026, contre 21 083 crores en 2023-24.

Le portefeuille d’exportation de la défense indienne s’est développé de manière notable, avec plus de 100 pays achetant des systèmes plus petits tels que des armes légères, des munitions ou des composants. Toutefois, pour capter une part plus importante du marché mondial de l’armement, estimé à 100 milliards de dollars, l’Inde doit aller au-delà des sous-systèmes et des produits de niche, afin de proposer des solutions clés en main intégrant plateformes, capteurs, armements et services d’accompagnement. Cette évolution stratégique permettra non seulement d’accroître les retours économiques, mais aussi de renforcer l’influence géopolitique de l’Inde dans la région indo-pacifique et au-delà.

Le succès actuel des exportations indiennes repose sur des systèmes économiquement compétitifs et éprouvés sur le terrain, comme le missile de croisière supersonique BrahMos, qui a signé un contrat de 375 millions de dollars avec les Philippines en 2022, suscitant également l’intérêt du Vietnam, de l’Indonésie et des Émirats arabes unis. De même, le lance-roquettes multiple Pinaka et le système de défense aérienne Akash ont attiré des demandes d’Asie du Sud-Est et d’Afrique. Néanmoins, ces systèmes restent isolés et nécessitent souvent une intégration dans les plateformes existantes des acheteurs, ce qui limite leur attractivité face aux offres plus complètes des concurrents.

Le marché mondial des armes privilégie les systèmes complets – à l’image des avions Su-30 russes avec radars et missiles intégrés, ou des offres américaines de F-16 accompagnées de formation et de maintenance. Ces systèmes offrent aux acheteurs une autonomie opérationnelle et un soutien durable, critères fondamentaux pour les pays souhaitant moderniser leurs forces sans dépendre de multiples fournisseurs. L’Inde doit s’inscrire dans cette logique en développant des plateformes complètes telles que :

  • Avions de chasse : Le Tejas Mk1A, avion de combat léger de 4,5e génération, constitue un candidat majeur. Équipé du moteur GE F404 (avec en développement une version dérivée indienne, le Kaveri), il embarque des dispositifs avancés, radar AESA et peut intégrer le missile BrahMos-NG. L’exporter en pack comprenant missiles, simulateurs d’entraînement et maintenance pourrait séduire des pays comme le Sri Lanka, la Malaisie ou l’Égypte, à la recherche d’alternatives abordables aux avions occidentaux.
  • Hélicoptères : Les ALH Dhruv, LCH Prachand et LUH, propulsés par le moteur Shakti indigenisé (avec plus de 70 % de contenu national et bientôt 100 % grâce au transfert de technologie avec Safran), sont conçus pour des missions en haute altitude et en milieu maritime. Leur exportation, accompagnée d’armements tels que le missile antichar Helina et d’infrastructures de soutien, répondrait aux besoins de pays comme le Myanmar ou certaines nations africaines aux terrains difficiles.
  • Plateformes navales : Le savoir-faire indien en construction navale, illustré par les destroyers de classe Visakhapatnam et les futurs destroyers P-18 Next Generation Destroyers (NGD), ouvre des possibilités d’exportation de corvettes, frégates ou patrouilleurs hauturiers. La livraison de frégates furtives à destination du Vietnam par Mazagon Dock en 2024, ainsi que celle de corvettes par Garden Reach à Maurice, en témoignent. Proposer un package naval complet – navire, radar, missiles BrahMos, formation d’équipage – pourrait rivaliser avec les frégates chinoises Type 054 sur les marchés d’Asie du Sud-Est.
  • Systèmes de défense antimissile : L’Akash-NG, avec une portée de 30 km, et le futur QRSAM pourraient être commercialisés comme solutions de défense aérienne en couches, intégrant radars, lanceurs et systèmes de commandement. Ces systèmes trouveraient preneurs auprès de pays confrontés à des menaces de missiles, comme les Philippines ou les Émirats arabes unis.

L’importance des systèmes majeurs

  1. Aspect économique : Les systèmes complets génèrent des marges plus élevées que les composants isolés. Un seul contrat d’exportation de Tejas Mk1A, estimé entre 50 et 60 millions de dollars par appareil, peut représenter une valeur supérieure à plusieurs contrats de munitions ou de radars. Le contrat BrahMos de 375 millions de dollars avec les Philippines pour trois batteries côtières illustre le potentiel financier des systèmes intégrés.
  2. Influence stratégique : Exporter des plateformes comme le LCH ou les destroyers P-18 favorise des partenariats de défense durables, incluant exercices conjoints et échanges de renseignements. Cela renforce le soft power indien dans des régions comme l’ASEAN, contrebalançant la diplomatie militaire chinoise liée à l’initiative Belt and Road.
  3. Preuve en conditions réelles : L’opération Sindoor en mai 2025, durant laquelle des missiles BrahMos ont détruit des bases aériennes pakistanaises, a démontré en conditions opérationnelles la fiabilité des systèmes indiens. Associer ces réussites à des plateformes telles que le Tejas ou le Dhruv, éprouvés sur la zone frontalière du LAC, augmente la confiance des clients potentiels.
  4. Synergie avec l’autonomie stratégique : Le développement de systèmes complets à des fins d’exportation génère des économies d’échelle, réduisant les coûts d’acquisition pour les forces nationales. Par exemple, une montée en cadence de la production du Tejas pourrait réduire le coût unitaire pour la commande de 114 appareils Mk1A de l’Indian Air Force.

Les défis à relever

La transition vers les systèmes majeurs comporte plusieurs obstacles :

  • Capacité de production : HAL, Mazagon Dock et Garden Reach doivent faire face à un carnet de commandes chargé (240 Tejas, 8 frégates P-17A). L’implication accrue des acteurs privés comme Tata, L&T ou Adani est nécessaire pour accroître la production, comme en témoigne l’effort visant à atteindre 100 % d’intégration locale du moteur Shakti.
  • Lacunes technologiques : Si BrahMos et Akash sont reconnus mondialement, les moteurs pour avions de chasse (le Kaveri vise une poussée de 73-83 kN) et les capteurs avancés restent en retard par rapport aux standards internationaux. Le transfert de technologie des partenaires tels que Safran ou la coopération avec des pays alliés sont des pistes à approfondir.
  • Concurrence mondiale : Les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Europe disposent d’écosystèmes industriels établis. L’Inde doit proposer des prix compétitifs, accompagner ses offres de modalités financières flexibles (par exemple, des lignes de crédit dans le cadre des négociations BrahMos avec l’Indonésie) et assurer un service après-vente performant.
  • Licences d’exportation : Simplifier les procédures bureaucratiques et aligner la politique sur les régimes internationaux de contrôle des armements, tels que le MTCR (dont l’Inde est membre depuis 2016), est essentiel pour accélérer la conclusion des contrats.

Les entreprises publiques et privées indiennes de défense se mobilisent pour cette transformation. HAL prépare des variantes du Tejas destinées à l’export, notamment pour l’Argentine qui a évalué l’appareil en 2023. Les programmes iDEX et Make-II du ministère de la Défense encouragent les startups à développer des sous-systèmes pour compléter ces plateformes. Par ailleurs, le drone de combat Ghatak, développé par le DRDO avec une charge utile de 4 tonnes, pourrait devenir un atout majeur à l’export, offrant des capacités de frappes sans pilote à des alliés soucieux des drones chinois.