En 2016, l’ancien ministre indien de la Défense Manohar Parrikar a proposé une révision audacieuse du plan à long terme d’acquisition de sous-marins pour la marine indienne. Il a appelé à dépasser la planification initiale de 30 ans, qui envisageait seulement 24 sous-marins, pour viser une flotte ambitieuse pouvant atteindre 50 unités. Cette réorientation faisait écho à la nécessité d’adapter les forces navales aux nouvelles menaces, notamment l’expansion rapide de la flotte sous-marine chinoise dans la région de l’océan Indien.
À cette période, les capacités sous-marines de l’Inde étaient sous forte tension, affectées par l’usure du matériel et un faible taux d’industrialisation locale qui limitaient la disponibilité opérationnelle. Lors d’un séminaire conjoint de la marine et de la Fédération indienne de l’industrie (FICCI) consacré aux défis de la conception et de la construction des navires sous-marins, Parrikar a souligné l’impératif stratégique de contrer l’affirmation maritime croissante de Pékin tout en renforçant l’autonomie de production nationale.
Le plan initial approuvé en 1999 prévoyait la mise en service de 24 sous-marins d’ici 2030, comprenant 18 unités conventionnelles diesel-électriques et six nucléaires. Il incluait le projet en cours des six sous-marins de classe Scorpène (projet 75), construits à Mazagon Dock Shipbuilders Limited (MDL) avec un transfert de technologie de Naval Group (ex-DCNS). Cependant, la progression stagnait : en 2016, l’industrialisation locale du programme Scorpène atteignait seulement 30 à 40 %, loin des standards des programmes nucléaires comme ceux de la classe Arihant. Avec seulement 14 sous-marins opérationnels, dont un sous-marin nucléaire d’attaque russe loué, et des périodes d’indisponibilité élevées pour maintenance, la marine connaissait un déficit sévère en capacités.
Lors du séminaire intitulé « Défis actuels et futurs dans la conception et la construction des navires sous-marins », Parrikar a plaidé pour une révision fondamentale du plan. « Il faut repenser nos besoins réels en fonction de nos projections… Il est également crucial de conserver le savoir-faire et les compétences développés. Pour cela, il faut accélérer la construction de sous-marins », a-t-il déclaré, évoquant les flottes mondiales de référence comme celles de la Russie (595 sous-marins) et des États-Unis (285) pour illustrer le retard indien.
Il a suggéré d’étendre le programme jusqu’en 2050 et d’en augmenter la cadence, implicitement vers un effectif d’environ 50 sous-marins, afin de maintenir la dynamique industrielle et préserver les compétences dans les chantiers navals. Cette vision s’inscrivait dans un contexte d’évolution des menaces, notamment l’expansion chinoise sous-marine agressive. En 2016, la marine de l’Armée populaire de libération (PLAN) disposait déjà de plus de 50 sous-marins conventionnels, avec une présence croissante dans l’océan Indien depuis 2009, sous couvert d’opérations anti-piraterie. Parmi les actions notables figurait le déploiement en 2013 d’un sous-marin nucléaire d’attaque de classe Shang dans le golfe d’Aden, illustrant la volonté de Pékin de projeter sa puissance dans des voies maritimes stratégiques comme le détroit de Malacca.
La menace chinoise était multiple. La flotte sous-marine du PLAN, renforcée par des unités de classe Yuan disposant de propulsion indépendante de l’air (AIP) pour un déploiement prolongé en immersion, constituait un risque direct pour les importations indiennes d’énergie (80 % transitant par voie maritime) ainsi que pour les intérêts stratégiques de l’Inde dans la région. Par ailleurs, les acquisitions parallèles du Pakistan – dont huit sous-marins de classe Hangor fournis par la Chine avec des livraisons débutées en 2024 – accentuaient les préoccupations. Ce partenariat maritime sino-pakistanais pouvait renforcer la concurrence dans l’océan Indien, remettant en cause la suprématie indienne.
Le projet de Parrikar visant une flotte de 50 sous-marins répondait donc à ces enjeux, en cherchant à renforcer la dissuasion via un mix équilibré de sous-marins conventionnels (SSK) pour les opérations en zone littorale et de sous-marins nucléaires d’attaque ou lanceurs d’engins (SSN/SSBN) pour la projection en haute mer. Il prônait également un modèle de partenariat stratégique intégré au dispositif d’acquisition de défense de 2016, dont il fut en partie l’architecte. Ce cadre devait accélérer le projet 75I pour six sous-marins AIP supplémentaires, en impliquant des acteurs privés comme Larsen & Toubro (L&T) afin d’atteindre une industrialisation locale élevée, estimée entre 85 et 90 %.
Cette dynamique a rapidement eu des effets concrets. Parrikar proposa d’activer la clause d’option dans le contrat Scorpène pour trois unités additionnelles, idée réexaminée par la marine en 2023 face aux retards du projet 75I.
Son insistance sur l’industrialisation locale s’inscrivait également dans la logique de l’initiative « Make in India », critiquant le faible contenu national dans certains partenariats étrangers tout en saluant les réussites des programmes nucléaires comme celui d’Arihant. Face aux incursions chinoises, il soulignait l’urgence de retenir les compétences spécialisées en maintenant une production industrielle continue et en investissant dans les infrastructures de maintenance.
Près d’une décennie plus tard, en septembre 2025, la clairvoyance de Parrikar reste d’actualité dans le cadre de la modernisation graduelle de la marine indienne. Celle-ci vise désormais plus de 200 navires et sous-marins d’ici 2035, incluant six sous-marins nucléaires d’attaque indigènes dans le cadre du projet 77 (anciennement 75 Alpha), avec une première mise en service prévue entre 2036 et 2037.
Les négociations récemment approuvées pour le projet 75I avec ThyssenKrupp Marine Systems (Allemagne), d’un montant de 70 000 crore de roupies, témoignent des progrès, malgré des contraintes budgétaires et des retards persistants dans les acquisitions.
La flotte chinoise a, quant à elle, dépassé les 70 sous-marins, intégrant des unités nucléaires avancées de type 096, tandis que le programme pakistanais Hangor continue de se développer, alimentant les tensions dans l’océan Indien. La vision de Parrikar autour d’une flotte de 50 sous-marins, bien que non entérinée comme un chiffre officiel, a influencé la révision du plan à 30 ans, désormais prolongé au-delà de 2030, et intégrant plus de 24 sous-marins conventionnels aux côtés des forces nucléaires.
Alors que l’Inde s’engage dans cette course sous-marine stratégique, l’héritage de Parrikar se manifeste par un changement de paradigme orienté vers la supériorité numérique et qualitative. Avec un taux d’industrialisation locale désormais estimé à 90 % dans les catégories clés, la réalisation de son objectif d’une flotte proche de 50 sous-marins paraît aujourd’hui plus accessible que jamais, offrant à la marine indienne les moyens de protéger efficacement ses routes maritimes vitales contre un adversaire de plus en plus affirmé.