Face à l’escalade des tensions en mer de Chine méridionale, les Philippines se tournent vers l’Inde pour s’équiper de drones sous-marins avancés afin de renforcer leur capacité de surveillance maritime. Le secrétaire à la Défense philippin, Gilberto Teodoro, a mis en avant ces véhicules sous-marins autonomes (UUV) comme une alternative moins coûteuse aux sous-marins, notamment pour des missions de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) visant à surveiller les navires qui franchissent illégalement la zone économique exclusive (ZEE) du pays. Cette initiative illustre le renforcement du partenariat stratégique entre Manille et New Delhi face à l’affirmation de la Chine dans l’Indo-Pacifique.
Ce regain d’intérêt pour les UUV indiens intervient à un moment critique, suite à plusieurs incidents impliquant des drones sous-marins chinois récupérés dans les eaux philippines. Ces derniers mois, des pêcheurs locaux ont découvert plusieurs dispositifs de surveillance supposés chinois, notamment un exemplaire notable près de l’île de Masbate en décembre 2024. Ces événements, conjugués aux manœuvres agressives des gardes-côtes chinois — épisodes de tirs à l’eau et collisions près du récif Second Thomas — ont renforcé l’urgence pour Manille de développer sa connaissance du domaine sous-marin (UDA).
Les médias philippins, dont l’Agence de presse philippine et ABS-CBN, ont relayé l’appel de Teodoro en faveur des drones sous-marins comme solution pragmatique aux défis de modernisation de la marine. Le rapprochement stratégique entre l’Inde et les Philippines s’est accéléré depuis plusieurs visites de haut niveau, dont celle de l’amiral Dinesh Tripathi, chef de la marine indienne, à Manille en 2024, où la coopération en matière de défense a été au cœur des discussions. Cette dynamique s’appuie également sur des accords existants, comme l’acquisition par les Philippines en 2022 pour 375 millions de dollars des missiles de croisière supersoniques BrahMos, exportation majeure de l’Inde vers l’Asie du Sud-Est.
La promotion des UUV par Teodoro s’inscrit dans le programme de modernisation Horizon 3 (2023-2028) de la marine philippine, qui privilégie des capacités asymétriques pour faire face à des adversaires supérieurs. « Les drones sous-marins offrent un moyen discret et à faible risque de suivre les navires étrangers dans notre ZEE sans provoquer d’escalade des tensions », a expliqué un porte-parole du ministère de la Défense. La ZEE, qui s’étend sur plus de 200 milles nautiques à partir des lignes de base, est cruciale pour les droits de pêche, l’exploration pétrolière et la protection des ressources sous-marines, mais elle est régulièrement violée par la milice maritime et les forces navales chinoises.
Selon la publication spécialisée Intelligence Online, la liste confidentielle des améliorations navales proposée par Teodoro place les UUV indiens en priorité, avec un montant d’achat potentiel s’élevant à plusieurs millions de dollars. Cette commande représenterait une opportunité majeure pour des entreprises indiennes de défense telles que la Defence Research and Development Organisation (DRDO) et des acteurs privés comme Larsen & Toubro (L&T), pionniers des technologies UUV indigènes.
Le programme indien des UUV fait partie des plus avancés de la région, porté par la nécessité de surveiller les activités sous-marines chinoises dans l’océan Indien. Parmi les développements remarquables de la DRDO figure le High Endurance Autonomous Underwater Vehicle (HEAUV), un drone sous-marin proche d’un mini-sous-marin capable de missions longues durées pour la cartographie des fonds marins, la détection de mines et la lutte anti-sous-marine (ASW). Des innovations récentes, comme les Unmanned Underwater-Launched Aerial Vehicles (ULUAV), conçus en partenariat avec la société Sagar Defence Engineering basée à Pune, permettent des opérations hybrides, passant de la surveillance sous-marine à aérienne.
Principaux UUV indiens adaptés aux besoins philippins :
- Les séries Adamya et Amogh de L&T : Drones autonomes équipés de sonars avancés pour la détection des navires en surface et sous l’eau, avec une endurance pouvant atteindre 48 heures et une profondeur opérationnelle supérieure à 300 mètres. Conçus pour les missions ISR, ils transmettent en temps réel les données via des liaisons acoustiques ou satellites.
- Le véhicule en essaim de la DRDO : Des essaims évolutifs de petits UUV pour une surveillance coordonnée, idéal pour patrouiller les points stratégiques de la ZEE tels que le chenal de Balintang ou la mer de Mindanao. Ces systèmes intègrent l’intelligence artificielle pour naviguer de manière autonome, éviter la détection et cartographier les menaces sous-marines.
- EyeROV et AquaAirX : UUV autonomes de qualité commerciale développés par des start-ups indiennes, dotés de capacités d’analyse des menaces par IA. Par exemple, les modèles EyeROV utilisent le edge computing pour analyser les déplacements des navires à bord, renforçant la sécurité opérationnelle.
Les UUV indiens comportent plus de 70 % de composants indigènes, en phase avec la volonté des Philippines de transfert de technologies et de production locale. Lors d’exercices conjoints comme INDOPHILEX en 2024, des prototypes indiens ont démontré une intégration fluide avec les moyens philippins, renforçant la confiance en l’interopérabilité.
L’aspect éprouvé au combat de la technologie indienne, développée dans l’océan Indien pour contrer les planeurs sous-marins chinois dits « Sea Wing », constitue un argument supplémentaire. En 2020, l’Inde avait détecté une flotte de 12 UUV chinois dans ses eaux, ce qui a accéléré le développement de sa propre flotte. Pour les Philippines, qui ont récupéré cinq drones chinois depuis 2022, dont des modèles HY-119 liés à des firmes de défense chinoises, les systèmes indiens représentent une contre-mesure fiable.
Le différend en mer de Chine méridionale s’est intensifié, la Chine revendiquant près de 90 % des eaux, empiétant largement sur la ZEE philippine. Des incidents comme la récupération en avril 2025 de drones chinois capables de collecter des données pour la « guerre sous-marine » — mesurant la salinité, la température et la propagation des sons pour faciliter les opérations des sous-marins — ont particulièrement alerté Manille. Le contre-amiral Roy Vincent Trinidad, porte-parole de la marine philippine, a estimé à « 55-80 % la probabilité » que ces dispositifs aient été déployés par la Chine pour cartographier les routes maritimes stratégiques.
Les UUV permettraient une surveillance permanente de ces menaces, en suivant les navires de la marine chinoise (PLAN) sans exposer de patrouilles habitées. Les analystes estiment que le déploiement de 10 à 20 UUV indiens pourrait couvrir des zones clés comme les récifs de Scarborough et les îles Spratleys, offrant des alertes précoces sur toute intrusion. Cela s’inscrit dans le cadre des engagements américains pris sous le Traité de défense mutuelle, qui inclut des coopérations sur des drones comme les USV Mantas T-12 livrés en 2024, mais les systèmes indiens offrent une option concurrentielle, non occidentale et plus économique.