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La Pologne a accusé les forces russes d’avoir violé son espace aérien avec des drones hostiles dans la nuit du 9 au 10 septembre, lors d’attaques contre des objectifs ukrainiens. En tant que membre de l’OTAN, elle a activé l’Article 4 du traité de l’Alliance, suscitant une montée des tensions entre Moscou et l’organisation de sécurité transatlantique.

Les faits

  • Les autorités polonaises ont rapporté 19 violations du territoire aérien national par des drones russes entre 23h30 mardi et 6h30 mercredi. Ce fut la première fois que des drones pénétraient en Pologne en provenance directe de Biélorussie. Aucun victime n’a été signalée.
  • L’armée polonaise a affirmé avoir abattu au moins trois drones russes avec l’appui d’avions F-35 néerlandais, intégrés au Commandement aérien allié de l’OTAN. L’Alliance a précisé qu’il s’agissait de la première intervention de ses appareils face à une menace avérée dans l’espace aérien allié.
  • Moscou a démenti que ces drones appartenaient aux forces russes.

Quelle suite pour cet incident ?

La Pologne a qualifié cette intrusion aérienne d’acte d’agression présentant une « menace réelle » pour la population civile, sans préciser s’il s’agissait d’un incident délibéré ou accidentel.

Le Premier ministre Donald Tusk a annoncé, mardi matin devant le Parlement, l’activation de l’Article 4 du traité fondateur de l’OTAN. Cette démarche signifie que la Pologne estime que son intégrité territoriale, son indépendance politique ou sa sécurité sont mises en danger et qu’elle engage des consultations avec les 32 membres de l’Alliance.

Qu’est-ce que l’Article 4 de l’OTAN ?

Selon le traité, tout État membre peut invoquer unilatéralement l’Article 4. Celui-ci offre une plateforme pour exprimer ses inquiétudes et déclenche un mécanisme de consultation entre alliés, sans être pour autant une demande formelle d’assistance ou une obligation d’intervention.

Ce dispositif permet aux membres d’échanger informations et points de vue, de discuter afin d’évaluer la situation avant toute décision collective. L’activation de cet article pourrait donc ouvrir la voie à une action commune, mais ne la contraint pas.

Depuis la création de l’OTAN en 1949, l’Article 4 n’a été invoqué que huit fois. En 2022, plusieurs pays d’Europe de l’Est, dont la Pologne, l’avaient activé après l’invasion russe de l’Ukraine. La Pologne l’avait également déclenché en mars 2014, suite à l’annexion illégale de la péninsule ukrainienne de Crimée par la Russie.

Ce qui distingue cette récente invocation, c’est que d’autres violations aériennes enregistrées notamment en Roumanie, où des drones russes ont été aperçus et des débris trouvés, n’ont pas donné lieu à pareil appel aux consultations de l’OTAN.

En 2022, un projectile, identifié par l’OTAN comme un missile ukrainien de défense aérienne errant, avait également touché la Pologne, causant deux morts. Les autorités polonaises avaient considéré cet incident comme un accident, imputant la responsabilité ultime à la Russie à l’origine des attaques ayant contraint l’Ukraine à riposter.

Quelle différence avec l’Article 5 de l’OTAN ?

L’Article 5 instaure le principe de défense collective, pilier central de l’Alliance. Il définit qu’une attaque contre un membre est considérée comme une agression contre tous. Son activation n’est pas automatique ; elle nécessite une demande expresse de l’État touché.

Historiquement, cette clause n’a été invoquée qu’une seule fois, après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Pour l’instant, la Pologne ne suggère pas de recourir à cet article suite à l’intrusion aérienne de cette nuit.

Une fois activé, l’Article 5 impose à chaque allié de prendre les mesures jugées nécessaires, y compris le recours à la force armée, pour rétablir et garantir la sécurité de la zone Atlantique Nord. Chaque pays décide de sa propre réponse, mais le texte autorise explicitement une réaction militaire collective.

Il est important de noter que l’Ukraine n’est pas membre de l’OTAN, tandis que la Russie perçoit comme une menace toute perspective d’adhésion ukrainienne à l’Alliance.

Réactions des alliés de la Pologne au sein de l’OTAN

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a déclaré mercredi qu’une évaluation approfondie de l’incident était en cours. « Il est clair que la violation de la nuit dernière n’est pas un épisode isolé », a-t-il ajouté.

Le président français Emmanuel Macron a condamné l’incursion « dans les termes les plus fermes ». De son côté, le Premier ministre britannique Keir Starmer a qualifié « l’intrusion sans précédent de drones russes dans l’espace aérien polonais et celui de l’OTAN » de « profondément préoccupante » et « extrêmement imprudente de la part de la Russie ».

Plusieurs élus ont estimé que ces incursions étaient intentionnelles.

Le Premier ministre tchèque Petr Fiala a décrit l’incident comme « un test des capacités défensives des pays de l’OTAN ». « Il est difficile de croire qu’il s’agisse d’une simple coïncidence », a-t-il souligné, rappelant que « le régime de Poutine menace toute l’Europe et teste systématiquement ses limites. Nous soutenons la Pologne, car elle est en première ligne en tant qu’allié. »

Kaja Kallas, la chef de la diplomatie européenne, dont l’Union partage 23 membres avec l’OTAN, a estimé que l’incident semblait « volontaire, non accidentel ».

Aux États-Unis, les critiques vis-à-vis de la Russie ont été unanimes, des deux côtés du Congrès. Le représentant Joe Wilson a qualifié cet acte de « guerre », tandis que le sénateur Dick Durbin a déclaré que « Vladimir Poutine met à l’épreuve notre détermination à protéger la Pologne et les pays baltes. Au vu du massacre perpétré par Poutine en Ukraine, ces incursions ne peuvent être ignorées ».

Réponse de la Russie

La Pologne a convoqué l’attaché d’affaires russe, Andrei Ordash, selon l’agence russe RIA Novosti.

« Nous jugeons ces accusations sans fondement. Aucune preuve n’a été fournie établissant que ces drones proviennent de Russie », a déclaré Ordash.

Il a ajouté : « La Russie n’a aucun intérêt à une escalade avec la Pologne, mais malheureusement, il ne faut pas s’attendre à ce que les autorités polonaises, emportées par leur frénésie antirusse, nous écoutent. »

Le rôle de la Pologne dans le conflit

Frontalière de l’Ukraine et de l’enclave russe de Kaliningrad, la Pologne est un soutien majeur de Kiev depuis le début du conflit.

Elle a fourni des armements lourds à l’Ukraine et, jusqu’en février, a alloué environ 4 milliards de dollars d’aide militaire, selon la présidence polonaise. La Pologne joue également un rôle crucial comme porte d’entrée pour la livraison d’aide militaire internationale vers l’Ukraine.

Selon l’agence des réfugiés de l’ONU, le pays accueille plus d’un million de réfugiés ukrainiens.

Par ailleurs, les États-Unis déploient environ 10 000 militaires en Pologne, où ils maintiennent une base de défense antimissile ainsi qu’une garnison permanente.

Andrew Jeong