Le gouvernement indien a placé le porte-avions à propulsion nucléaire au cœur de son plan de modernisation navale avec la publication de sa Feuille de Route Technologies et Capacités 2025, un programme quinquennal approuvé par le ministère de la Défense. Cette feuille de route prévoit que l’Inde renforcera sa flotte actuelle composée de deux porte-avions conventionnels, l’INS Vikramaditya et l’INS Vikrant, en développant un troisième porte-avions conçu pour être nucléaire.
La propulsion nucléaire offre plusieurs avantages techniques et opérationnels comparés aux centrales classiques. Un porte-avions nucléaire peut opérer longtemps en mer sans ravitaillement en carburant, réduisant ainsi la dépendance vis-à-vis de chaînes logistiques vulnérables et permettant des opérations prolongées loin de ses ports d’attache.
En outre, les réacteurs nucléaires peuvent produire plusieurs centaines de mégawatts d’électricité nécessaires pour alimenter des systèmes avancés tels que les catapultes électromagnétiques de lancement d’aéronefs (EMALS), les armes à énergie dirigée et les capteurs de nouvelle génération, tous énergivores.
Cette propulsion permet également de lancer des aéronefs plus lourds, incluant les plateformes de détection aéroportée à voilure fixe et les drones de combat, ce qui élargit les missions que le porte-avions peut accomplir. La capacité accrue en énergie se traduit par un taux de sorties plus élevé, des temps de patrouille prolongés et la possibilité d’assurer une couverture aérienne continue.
Ces avantages sont essentiels pour que les futurs groupes aéronavals indiens évoluent dans des environnements compétitifs où endurance, puissance électrique et flexibilité sont des facteurs clés.
Le nouveau porte-avions, parfois désigné sous le nom d’INS Vishal ou Porte-avions Indigène 3 (IAC-3), devrait offrir une autonomie accrue en mer, diminuer les besoins de ravitaillement en carburant et permettre des opérations soutenues dans les zones contestées de l’Indo-Pacifique.
Construit par le chantier naval de Cochin Shipyard Limited, ce navire à pont plat devrait afficher un déplacement compris entre 65 000 et 75 000 tonnes, mesurer environ 300 mètres de long et atteindre une vitesse de 30 nœuds. Il sera capable d’embarquer jusqu’à 55 aéronefs, comprenant 40 appareils à voilure fixe et 15 à voilure tournante, avec en vue l’intégration future du chasseur bimoteur embarqué TEDBF (Twin Engine Deck Based Fighter) comme élément clé de son aviation embarquée.
La feuille de route souligne aussi le besoin de développer dix centrales nucléaires navales pour équiper non seulement le porte-avions mais aussi des sous-marins et des futurs bâtiments de surface, marquant un tournant stratégique vers la propulsion nucléaire dans la marine indienne.
Les systèmes avancés qui équiperont ce nouveau porte-avions incluent notamment deux systèmes EMALS, un système automatique d’appontage, des aides optiques Fresnel, et des logiciels de gestion de combat conçus pour le contrôle et la coordination des aéronefs embarqués.
La DRDO (Defence Research and Development Organisation) est en charge du développement autonome des EMALS, technologie qui permet le lancement d’aéronefs plus lourds tels que les avions de surveillance à longue portée et les drones de combat. Des prototypes à échelle réduite ont déjà été testés avec des charges utiles allant jusqu’à 400 kg, et des évolutions sont prévues pour atteindre des capacités supportant des plates-formes jusqu’à 40 tonnes.
La propulsion nucléaire fournira l’énergie électrique élevée nécessaire à ces systèmes tout en étendant le rayon d’action opérationnel du navire. Comparée à la version précédente de 2018, la feuille de route 2025 intègre désormais fermement la propulsion nucléaire et l’EMALS, ainsi que la mention des programmes TEDBF et LCA Navy pour diversifier l’aviation embarquée.
Concernant l’aviation embarquée, les acquisitions à court terme sont synchronisées avec le développement à long terme. En avril 2025, l’Inde a signé un contrat de 8 milliards de dollars pour l’achat de 26 Rafale-Marin destinés aux porte-avions Vikramaditya et Vikrant. Ces appareils remplaceront progressivement la flotte de MiG-29K actuellement en service. Le programme TEDBF avance comme un chasseur bimoteur de conception nationale spécifiquement conçu pour l’opération embarquée, tandis que le LCA Navy, bien que non retenu comme chasseur principal, a servi lors de démonstrations d’appontage et est envisagé comme plateforme d’entraînement.
D’ici 2030, l’Inde prévoit d’exploiter une flotte combinée de 62 Rafale entre la Marine et l’Armée de l’air, tandis que le TEDBF devrait entrer en service au cours de la décennie. L’intégration de drones de combat non pilotés dans les groupes aéronavals illustre aussi la volonté d’une aviation embarquée plus variée et technologiquement avancée pour le troisième porte-avions.
La feuille de route réaffirme la justification stratégique d’une flotte portant trois porte-avions, permettant d’en maintenir deux en service opérationnel pendant que le troisième est en maintenance. L’INS Vikramaditya, en service depuis 2013 après sa conversion d’un bâtiment russe, a bénéficié de remises à niveau importantes entre 2020 et 2022, puis d’un contrat signé en 2024 pour plus de 1 207 millions de roupies. L’INS Vikrant, premier porte-avions construit en Inde mis en service en 2022, a achevé ses essais aviation et accueillera les Rafale-M à la fin de la décennie.
Ces deux bâtiments ont été déployés lors d’exercices internationaux, notamment des manœuvres conjointes avec deux porte-avions en 2023, l’exercice Malabar avec les États-Unis et Varuna avec la France. Le troisième porte-avions nucléaire est perçu comme essentiel pour assurer la disponibilité permanente de deux groupes opérationnels dans la mer d’Arabie et le golfe du Bengale, face à l’expansion de la flotte chinoise et à l’acquisition par le Pakistan de sous-marins de classe Hangor.
Actuellement, la Chine exploite deux porte-avions, le Liaoning et le Shandong, en plus de préparer le Fujian, plus imposant, doté de catapultes électromagnétiques pour permettre le lancement de plus gros aéronefs et des opérations de longue portée. Les chantiers chinois développent aussi des concepts à propulsion nucléaire afin d’étendre encore l’autonomie opérationnelle. De son côté, le Pakistan ne vise pas les porte-avions, mais renforce sa flotte sous-marine avec huit sous-marins AIP de classe Hangor, construits en Chine, augmentant ses capacités navales en mer d’Arabie.
Ces évolutions expliquent la nécessité pour l’Inde de disposer d’un minimum de trois porte-avions afin d’en avoir toujours deux déployables et ainsi maintenir une vigilance soutenue sur ces zones stratégiques, importantes pour la protection des routes commerciales et la surveillance des rivaux régionaux.
Cependant, l’adoption de la propulsion nucléaire soulève des défis techniques et financiers majeurs. Les réacteurs navals indiens actuels, développés pour les sous-marins de classe Arihant, produisent environ 83 MW, alors qu’un porte-avions nécessiterait un réacteur de 500 à 550 MW. Les discussions entre la DRDO et le Centre de Recherche Atomique Bhabha à ce sujet restent en suspens, notamment à cause des contraintes budgétaires et complexes technologiques. En parallèle, l’Inde étudie des systèmes hybrides de propulsion électrique intégrée avec turbines à gaz avancées, développés en partenariat avec le Royaume-Uni et des industriels comme General Electric Power Conversion et Bharat Heavy Electricals Limited, comme solution temporaire.
Ces systèmes pourraient aussi alimenter les EMALS si la production et le stockage d’énergie électrique sont suffisants, offrant une option non nucléaire pour les opérations CATOBAR (Catapult Assisted Take-Off But Arrested Recovery). Le choix entre un troisième porte-avions CATOBAR équipé d’EMALS ou une plateforme STOBAR plus grande reflète un compromis entre ambition technologique et contraintes budgétaires.
Si le projet nucléaire est approuvé et financé dès 2026, sa construction, ses essais et son intégration prendront plus d’une décennie, avec une mise en service probable en fin de décennie 2030. D’ici là, l’Inde se concentrera sur l’optimisation des capacités opérationnelles du Vikramaditya et de l’INS Vikrant, tout en développant les infrastructures nécessaires au chantier de Cochin et autres installations.
La feuille de route souligne que les porte-avions ne sont pas envisagés comme des moyens isolés, mais comme le cœur d’une modernisation navale plus large incluant des chasseurs avancés, des systèmes non pilotés, la propulsion nucléaire et la technologie de lancement électromagnétique.
En développant ces capacités de manière concomitante, l’Inde ambitionne de constituer une flotte durable de trois porte-avions alignée sur ses priorités stratégiques en Indo-Pacifique, tout en réduisant sa dépendance aux fournisseurs étrangers grâce à un effort accru de conception, production et intégration nationale.