<pDans une démarche majeure visant à renforcer sa suprématie maritime dans l’Indo-Pacifique, la marine indienne vient d’obtenir l’accord du Comité de Sécurité du Cabinet (CCS) le 9 octobre 2024 pour la conception et le développement de deux sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) dans le cadre du Projet-77 (P77), avec un budget initial de 40 000 crores de roupies (environ 4,8 milliards de dollars). Selon des sources, ce lancement marque seulement le début d’un plan ambitieux visant à porter la flotte de SSN à douze unités d’ici 2050, en phase avec la montée en puissance économique attendue de l’Inde au rang des trois premières économies mondiales.
Le programme P77, anciennement nommé Projet-75 Alpha, représente la première initiative indienne de conception et de construction indigène de SSN, se distinguant des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe Arihant. Ces sous-marins seront équipés d’un réacteur à eau pressurisée de 190 MW (CLWR-B2), développé par le Centre de Recherche Atomique Bhabha (BARC). Ils disposeront d’un système de propulsion nucléaire-électrique (NEP), également appelé Turbo-Electric Drive (TED), permettant d’atteindre des vitesses silencieuses allant jusqu’à 25 nœuds — une performance comparable aux SSN américains de classe Virginia et supérieure aux sous-marins chinois de type 095. En mode classique, leur vitesse maximale dépassera les 30 nœuds, ce qui devrait leur conférer une supériorité en furtivité et agilité sur les Type-093B chinois, sauf progrès technologiques majeurs de la marine chinoise dans la prochaine décennie.
Ces sous-marins, de 7 000 à 10 000 tonnes de déplacement, seront polyvalents, adaptés aux missions de guerre anti-surface, anti-sous-marine et d’attaque terrestre. Ils embarqueront un armement sophistiqué comprenant des missiles de croisière supersoniques BrahMos, des missiles hypersoniques en développement par l’Organisation de Recherche et de Développement de la Défense (DRDO), ainsi que des torpilles lourdes. Leur endurance sous-marine illimitée, limitée seulement par les provisions de l’équipage, les destine à des patrouilles prolongées dans la région de l’océan Indien (IOR), stratégiques pour assurer la protection des lignes de communication maritimes vitales et contrer l’expansion de la flotte sous-marine chinoise, estimée à 50-60 sous-marins nucléaires d’ici 2040.
Si l’approbation initiale concerne deux SSN, leur livraison est prévue pour 2036-37 et 2038-39 respectivement. À plus long terme, la marine ambitionne de bâtir une flotte de douze SSN d’ici 2050. Ce plan s’inscrit dans la projection économique de l’Inde, dont la croissance devrait lui permettre de financer de tels projets à forte intensité capitalistique. La construction s’effectuera par tranches de deux sous-marins, chaque nouvelle série intégrant des améliorations majeures en matière de réacteur, de structure de la coque, de furtivité et de systèmes de combat. Cette politique d’intégration continue des technologies garantira que les unités ultérieures restent à la pointe de l’innovation.
Pour accélérer la production, la marine prévoit d’ouvrir une seconde unité de fabrication dès que les deux premiers sous-marins auront atteint 50 % d’avancement, permettant la construction simultanée de quatre sous-marins et la réduction significative des délais afin de respecter l’objectif fixé à 2040. La phase de conception du premier SSN, dirigée par le Bureau de Conception des Navires de Guerre à Gurugram, est estimée à 4-5 ans, soit jusqu’à mi-2029, suivie par une construction de 5 ans, comme l’a confirmé le chef d’état-major de la marine, l’amiral Dinesh K Tripathi.
La marine évalue actuellement les capacités du chantier naval Cochin Shipyard Limited (CSL) et de Mazagon Dock Shipbuilders Limited (MDL) pour la construction de ces deux premiers SSN, avec la perspective que ces deux établissements participent davantage au programme élargi. Basé à Mumbai, le MDL dispose d’une expertise reconnue dans la construction de sous-marins conventionnels dans le cadre du Projet-75, ayant livré cinq sous-marins de classe Scorpène et préparant l’entrée en service d’un sixième. MDL est également en négociation avec ThyssenKrupp Marine Systems (Allemagne) pour six sous-marins conventionnels avancés dans le cadre du Projet-75 India (P-75I), attestant de son savoir-faire en matière de plateformes sous-marines.
Le chantier CSL, implanté à Kochi, est réputé pour la construction du premier porte-avions indien de conception indigène, l’INS Vikrant, et renforce ses capacités dans la construction de sous-marins. Ses installations modernes et son expertise dans les projets navals de grande envergure en font un acteur clé. Les deux chantiers collaboreront avec Larsen & Toubro (L&T), chargé de la fabrication des coques des SSN dans son usine de Hazira (Gujarat), avec un assemblage final prévu au Ship Building Centre (SBC) de Visakhapatnam. La décision de répartir la production entre deux sites vise à tirer parti des forces respectives de CSL et MDL, tout en assurant la montée en charge et la résilience du programme.
Les sous-marins P77 bénéficieront de technologies furtives avancées telles que des revêtements anéchoïques, une coque cylindrique optimisée pour l’hydrodynamisme, ainsi que des sonars perfectionnés pour une meilleure détection et surveillance. Le système NEP, développé par Bharat Heavy Electricals Limited (BHEL), délivrera 35 MW, autorisant une navigation silencieuse à 25 nœuds, un atout majeur pour échapper à la détection ennemie. Ces SSN utiliseront aussi une propulsion par pompe-jet, inspirée des conceptions françaises et américaines, ainsi que des capteurs de nouvelle génération, ce qui leur garantira une parité avec les sous-marins européens les plus modernes, comme les classes Astute (Royaume-Uni) et Barracuda (France).
Avec un contenu indigène estimé à 95 %, le programme réduit fortement la dépendance aux fournisseurs étrangers. Il s’appuie sur le succès des SNLE de classe Arihant, équipés du réacteur CLWR-B1 (83 MW). Le réacteur amélioré CLWR-B2, prévu pour la génération S5 de SNLE, constitue la base technologique pour la propulsion des SSN, améliorant vitesse et endurance. Si une assistance limitée de la Russie et de la France est prévue pour optimiser la conception, la technologie cœur — réacteur, coque, systèmes de combat — demeure de conception indienne, renforçant un écosystème de défense national impliquant le DRDO, BARC, ainsi que des industriels privés comme L&T et BHEL.